{"id":163953,"date":"2024-07-15T19:54:52","date_gmt":"2024-07-15T17:54:52","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=163953"},"modified":"2024-07-15T19:54:53","modified_gmt":"2024-07-15T17:54:53","slug":"anthologie-21-vies-annotees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-vies-annotees\/","title":{"rendered":"#anthologie #21 | Vies annot\u00e9es"},"content":{"rendered":"\n<p>Tu es tout l\u2019inconnu assembl\u00e9 en un seul corps (<strong>1<\/strong>). Ce corps gracile. Ces bras immenses o\u00f9 jouent l\u2019enfant qui te sourit (<strong>2<\/strong>). Cet enfant main sur la bouche o\u00f9 retentit ton cri. Un cri de m\u00e8re plant\u00e9 \u00e0 la racine des dents (<strong>3<\/strong>). Ce cri d\u2019enfant qui dit maman n\u2019est pas le tien. Pourtant il est le sang qui enfante l\u2019autre mais n\u2019en veut pas. Ne le peut pas. Tu n\u2019as pas les ressources pour l\u2019\u00e9lever. Tu dois le confier. Sans cesse partir sans que l\u2019enfant sache qui tu es. Tu pleures pour celui qui souffre toujours \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de celle qui se souvient (<strong>4<\/strong>). Non. Tu cries que non. Tu pleures. Tu cries et il pleure. Vous \u00eates deux corps emmaillot\u00e9s, l\u2019un faisant mal \u00e0 l\u2019autre. Tu sens la d\u00e9tresse qui jaillit de tes gestes, o\u00f9 tu arraches et d\u00e9chires les derni\u00e8res parois d\u2019une col\u00e8re plus grande encore d\u2019\u00eatre ainsi partag\u00e9e entre celle qui follement aime et celle qui abandonne (<strong>5<\/strong>). L\u2019enfant qui crie n\u2019a pas la bouche ouverte (<strong>6<\/strong>). Il te regarde partir. Le reprendre dans tes bras serait trahir. Il tient une petite voiture dans ses mains. Il sait. Ce sont ses mains ses jambes ses yeux qui crient. Il reste l\u00e0 silencieux. Il n\u2019y a rien qui puisse remplir le vide. Ton vide. Celui que tu laisses chaque fois que tu pars (<strong>7<\/strong>). Il n\u2019y a rien qui puisse remplir ce trou b\u00e9ant (<strong>8<\/strong>). Tu n\u2019es pas triste. C\u2019est pire. Tu ne sens rien. Tu suis l\u2019\u00e9coulement du vide. Tu es fan\u00e9e, comme br\u00fbl\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Le rose sur les joues repl\u00e8tes de l\u2019enfant et ce feu sous vos peaux si \u00e9troitement li\u00e9es (<strong>9<\/strong>). Ce silence apr\u00e8s ton d\u00e9part quand tu marches sous un ciel de nuit frapp\u00e9 d\u2019\u00e9toiles, la honte et la culpabilit\u00e9 coll\u00e9es \u00e0 la peau. Tu es la fille devenue m\u00e8re. La fille-m\u00e8re qu\u2019on m\u00e9prise et qu\u2019on montre du doigt dans la rue en se bouchant le nez (<strong>10<\/strong>). La plaie grande ouverte qui te lac\u00e8re. Comme une histoire d\u2019amour p\u00e9n\u00e9trant ta m\u00e9moire fautive. Tu n\u2019es pourtant pas venue en sachant tout \u00e7a. Personne pour t\u2019expliquer. Personne pour te dire ce qu\u2019il fallait faire. Tu es rest\u00e9e longtemps \u00e0 attendre que le corps saigne \u00e0 nouveau. Tu priais. Tu implorais le petit Jesus pour qu\u2019il te vienne en aide. D\u00e9j\u00e0 l\u2019enfant face \u00e0 l\u2019Enfant (<strong>11<\/strong>). Tu suppliais pour qu\u2019il fasse de toi une chair nouvelle, toute propre \u00e0 le recevoir. Une chair vierge d\u2019\u00e9treintes qui re\u00e7oit le don de lumi\u00e8re qu\u2019on destine aux petites saintes (<strong>12<\/strong>). Mais dans ton corps quitt\u00e9 d\u2019enfance d\u2019o\u00f9 le sang ne coule pas, tu meurs \u00e0 petit feu. De ce corps sec aux \u00e9coulements lointains, une venelle qui relie ton monde r\u00e9volu \u00e0 un autre plus incertain. Ce monde t\u2019accueille et te rej\u00e8te. Il palpite aux pas contenus de l\u2019enfant. Chaque fois que tu revois l\u2019enfant tu esp\u00e8res regagner sa confiance et devenir vraiment une m\u00e8re. Sa m\u00e8re. Mais l\u2019ombre de l\u2019abandon te pr\u00e9c\u00e8de. L\u2019enfant ne t\u2019accompagne jamais plus loin que la pierre du jardin de la maison o\u00f9 il vit. Sans toi. Dans une famille qui n\u2019est pas la sienne. Avec une m\u00e8re qui n\u2019est pas toi. Des geste qui ne sont pas les tiens. Cette pierre est ce qui t\u2019emp\u00eache de l\u2019emporter. Elle l\u2019affranchit de ton amour. Tu l\u2019interdis de la franchir. L\u2019enfant face \u00e0 la pierre (<strong>13<\/strong>). Il regarde s\u2019\u00e9loigner sa m\u00e8re. Mains \u00e0 ne plus toucher. Le soir accompagne vos larmes d\u00e9j\u00e0 s\u00e8ches. Et \u00e0 peine s\u00e9ch\u00e9es et d\u00e9j\u00e0 aval\u00e9es, tu te mets \u00e0 courir. Ton corps entre en convulsions. Jamais tu ne renonceras \u00e0 lui. Ton corps de m\u00e8re qui quitte la rue bord\u00e9e de lampadaires pour aller souffrir ailleurs, l\u00e0 o\u00f9 c\u2019est plus noir, l\u00e0 o\u00f9 on ne te verra pas pleurer et t\u2019effondrer comme il le veulent tous. Tu as ta fiert\u00e9. Ta dignit\u00e9. (<strong>14<\/strong>) C\u2019est tout ce qu\u2019ils ne pourront jamais te prendre. Tu r\u00e9cup\u00e9reras l\u2019enfant. Ton enfant. Tu le sais. Leur laisser serait br\u00fbler (<strong>15<\/strong>).<br><br>Ton histoire est une histoire que je raconte. Une histoire de m\u00e8re grandie \u00e0 m\u00eame la pellicule des mythes, dans le noir et blanc d\u2019une photographie ou d\u2019un film en Super 8 (<strong>16<\/strong>), que ma m\u00e9moire trou\u00e9e d\u00e9ploie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des toiles de ta partition m\u00e9morielle \u2013 individuelle et familiale (<strong>17<\/strong>) \u2013 \u00e0 partir de tes traces, de tes fissures, de tes failles, de tes interstices, de tes lapsus, de tes oublis, de tes pertes de m\u00e9moires, de tes retours du refoul\u00e9, de la m\u00e9moire de ce qu\u2019on oublie, de tes zones d\u2019ombre, de tes cryptes, de tes images et de tes paroles confisqu\u00e9es, de ta m\u00e9moire emp\u00each\u00e9e, manipul\u00e9e ou oblig\u00e9e, de ta m\u00e9moire bless\u00e9e, de tes processus oublieux, de tes silences, tes d\u00e9nis, tes angles morts, tes fragments \u00e9pars, tes strates superpos\u00e9es (<strong>18<\/strong>).<br><br>Texte annot\u00e9 \u00e0 partir de ma pr\u00e9c\u00e9dente proposition (la 20) <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-20-l-la-pellicule-des-mythes\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-20-l-la-pellicule-des-mythes\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-20-l-la-pellicule-des-mythes\/<\/a><br><br><strong>1<\/strong> &#8211; J\u2019ai repris cette formule \u00e0 un ancien texte parce qu\u2019encore aujourd\u2019hui je ne comprends pas d\u2019o\u00f9 me vient cette phrase. Je crois qu\u2019elle marque l\u2019\u00e9cart entre l\u2019\u00eatre mythologique qui a v\u00e9cu en-dehors de nous avant ou en m\u00eame temps, en tout cas dans un ailleurs inaccessible, et l\u2019\u00eatre du quotidien qui nous laisse cette part de myst\u00e8re. <br><br><strong>2<\/strong> &#8211; Sur la photographie originelle qui d\u00e9clenche ce texte l\u2019enfant ne sourit pas. Il fait la moue mais j\u2019ai cru n\u00e9cessaire de capter le mouvement que l\u2019image entra\u00eene dans mon imaginaire. Une sorte de rafale \u00e9motionnelle. <br><br><strong>3<\/strong> &#8211; Les dents reviennent toujours quand j\u2019\u00e9voque ce personnage dans le livre. C\u2019est aussi une histoire de corps qui s\u2019\u00e9tiole et finit par s\u2019effondrer. La d\u00e9r\u00e9liction du corps est un th\u00e8me qui traverse aussi toute l\u2019histoire. Si ce livre \u00e9tait une chambre, ce serait l\u2019armoire. <br><br><strong>4<\/strong> &#8211; Il s\u2019agit ici de dire, peut-\u00eatre maladroitement, que les maux des \u00eatres se l\u00e8guent comme les maisons ou les objets de famille. C\u2019est un h\u00e9ritage invisible et souterrain qui traverse bien souvent les \u00eatres sans qu\u2019ils en aient conscience. On appelle parfois cela de la psycho-g\u00e9n\u00e9alogie. <br><br><strong>5<\/strong> &#8211; On revient encore \u00e0 ces impasses que traversent les personnages du livre. Une sorte de fatalit\u00e9 o\u00f9 seuls se pr\u00e9sentent des dilemmes ou des impasses. C\u2019est aussi le topos du fatum qui m\u2019int\u00e9resse, qu\u2019on retrouve toujours dans la trag\u00e9die antique et ses nombreuses reprises. Disons que je la vulgarise \u00e0 mon insu peut-\u00eatre mais c\u2019est plus fort que moi. <br><br><strong>6<\/strong> &#8211; La bouche doit rester ferm\u00e9e. C\u2019est un clin d\u2019oeil \u00e0 la m\u00e8re qui cache ses dents tout au long du r\u00e9cit m\u00eame quand elle porte un dentier le geste se perp\u00e9tue malgr\u00e9 elle. <br><br><strong>7<\/strong> &#8211; Le d\u00e9part et le sentiment d\u2019abandon qu\u2019il engendre se retrouve chez les autres personnages. C\u2019est un motif r\u00e9current du texte.<br><br><strong>8<\/strong> &#8211; Ce trou c\u2019est aussi celui de la bouche \u00e9vid\u00e9e. Un \u00e9cho discret mais omnipr\u00e9sent dans les autres s\u00e9quences. <br><br><strong>9<\/strong> &#8211; Des peaux diaphanes presque maladives parfois mais que le noir et blanc de la photographie ne permet pas de voir. Je ne sais pas si je m\u2019inspire de ma peau ou de la leur. <br><br><strong>10<\/strong> &#8211; Le th\u00e8me de la fille-m\u00e8re se retrouve \u00e0 d\u2019autres endroits du texte. Il dit la violence d\u2019une \u00e9poque et le statut de ces femmes ostracis\u00e9es par la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est le traumatisme d\u00e9clencheur de l\u2019effondrement progressif du personnage de la m\u00e8re. <br><br><strong>11<\/strong> &#8211; Encore l\u2019\u00e9cho d\u2019une autre s\u00e9quence. Ce th\u00e8me de l\u2019enfance revient pour \u00e9voquer l\u2019impossible r\u00e9conciliation entre le corps abandonn\u00e9 de la petite fille et celui de la femme. <br><br><strong>12<\/strong> &#8211; J\u2019ai imagin\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait pieuse. Plus tard elle ha\u00efra les soeurs qui la recueilleront apr\u00e8s la naissance de son premier fils. M\u00eame Dieu aura fini par l\u2019abandonner. <br><br><strong>13<\/strong> &#8211; J\u2019ai compl\u00e8tement fantasm\u00e9 ce passage. J\u2019ai sans doute imagin\u00e9 l\u2019histoire de la pierre sur laquelle le personnage du p\u00e8re pousse son fr\u00e8re pour blesser sa m\u00e8re \u00e0 travers lui. Dans l\u2019histoire des fr\u00e8res c\u2019est aussi l\u2019histoire des fils qui se joue en filigrane. La question de la violence toujours omnipr\u00e9sente. <br><br><strong>14<\/strong> &#8211; \u00ab\u00a0J\u2019ai ma fiert\u00e9, ma dignit\u00e9. On ne m\u2019ach\u00e8te pas.\u00a0\u00bb Ce sont ses mots. Ceux d\u2019une personne r\u00e9elle qui parfois se cache derri\u00e8re le personnage de fiction. <br><br><strong>15<\/strong> &#8211; L\u2019eau est partout avec la maison inond\u00e9e. Alors forc\u00e9ment il faut le feu. C\u2019est clich\u00e9 mais les poncifs ont du bon parfois. <br><br><strong>16<\/strong> &#8211; J\u2019ai fait num\u00e9riser une pellicule de super 8. C\u2019est le seul document de ce genre que je poss\u00e8de d\u2019eux. Les voir en mouvement si jeunes avec un enfant qui marche \u00e0 peine me rend incapable d\u2019\u00e9crire. J\u2019ai essay\u00e9 plusieurs fois. C\u2019est le seul endroit du texte (pour le moment) o\u00f9 j\u2019\u00e9voque ce film d\u2019\u00e0 peine deux minutes trente.<br><br><strong>17<\/strong> &#8211; Forc\u00e9ment j\u2019\u00e9coute tous les sons de cloche. Partout. Tout le temps. La petite histoire et les grandes histoires dans le sens qu\u2019on veut. <br> <br><strong>18<\/strong> &#8211; Il faut au moins tout \u00e7a pour commencer \u00e0 \u00e9crire ton hagiographie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Tu es tout l\u2019inconnu assembl\u00e9 en un seul corps (1). Ce corps gracile. Ces bras immenses o\u00f9 jouent l\u2019enfant qui te sourit (2). Cet enfant main sur la bouche o\u00f9 retentit ton cri. Un cri de m\u00e8re plant\u00e9 \u00e0 la racine des dents (3). Ce cri d\u2019enfant qui dit maman n\u2019est pas le tien. 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