{"id":164006,"date":"2024-07-15T13:44:00","date_gmt":"2024-07-15T11:44:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164006"},"modified":"2024-07-15T15:33:41","modified_gmt":"2024-07-15T13:33:41","slug":"anthologie-24-quand-rosalie-dort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-24-quand-rosalie-dort\/","title":{"rendered":"#anthologie #24 | Quand Rosalie dort"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ciel a perdu son bleu m\u00e9tallique. La lune se cache derri\u00e8re le pigeonnier. La ch\u00e8re vieille maison de pierres, on ne la voit pas, on la sent. Tapie dans l\u2019ombre, elle sommeille dans sa couverture de vigne vierge. Sa lourde porte close, ses jalousies entreba\u00eell\u00e9es par pudeur sur la nuit, lui conf\u00e8rent respectabilit\u00e9 et inviolabilit\u00e9. Ce qu\u2019elle a perdu en splendeur, elle l\u2019a gagn\u00e9 en autorit\u00e9 et noblesse. \u00c0 intervalles r\u00e9guliers une dame blanche lance son appel chuintant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rosalie a couch\u00e9 ses deux enfants, sur le gazon, \u00e0 cot\u00e9 de la caisse d\u2019un oranger odorant. Elle s\u2019est attard\u00e9e \u00e0 regarder les cheveux flamboyants de sa fille. Le petit-fr\u00e8re en a roul\u00e9 une anglaise \u00e0 ses doigts pour s\u2019en caresser le cou. \u00c0 pr\u00e9sent, les enfants dorment, leur innocence sur les joues, leur enfance dans les jambes. Paisibles, abandonn\u00e9s, indiff\u00e9rents aux probl\u00e8mes des grands.\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous les invit\u00e9s sont partis. Ne restent \u00e0 la table du diner que Grand-M\u00e8re Rose, et deux de ses petits-enfants, cousins germains&nbsp;: Etienne et Rosalie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Etienne vient d\u2019apporter des cand\u00e9labres pour \u00e9clairer la table.&nbsp;&nbsp;Comme le ferait d\u2019une image un r\u00e9v\u00e9lateur photographique, la lumi\u00e8re des bougies, allum\u00e9es une \u00e0 une, fait appara\u00eetre les visages latents des convives. Grand-M\u00e8re Rose s\u2019est endormie dans ses dentelles. La fatigue venant, elle a perdu de sa superbe. Son masque d\u2019empereur romain s\u2019est d\u00e9fait. Angles des pommettes \u00e9mouss\u00e9s \u2013 les fards et les crayons gras impuissants \u00e0 les rehausser. Joues avachies, dont les lignes fuyantes convergent vers le gras du menton et se perdent dans la mollesse de la gorge. Expression devenue ordinaire, commune, presque triviale, qui tente de retenir un semblant de bienveillance. La bonhomie n\u2019a pas r\u00e9sist\u00e9. Seules demeurent, dans le sourire \u00e9teint, la vanit\u00e9 et la condescendance.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le buste de Rosalie est drap\u00e9 de lin rouge. Etienne pense&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ad\u2014 C\u2019est Rosalie qui fait le corsage, ce n\u2019est pas le corsage qui fait Rosalie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le corps de Rosalie a toujours \u00e9t\u00e9 un peu bizarre. On dirait qu\u2019il occupe plus que son espace, qu\u2019il empi\u00e8te sur celui des autres, qu\u2019il vient les interpeller, les d\u00e9ranger. Oui c\u2019est cela, les d\u00e9ranger\u2026 par son animalit\u00e9, sa densit\u00e9, sa mati\u00e8re, son \u00e9vidence \u00e0 vivre gloutonnement et \u00e0 vous jeter \u00e0 la figure la mesquinerie du monde et peut-\u00eatre la v\u00f4tre\u2026 Les blanches paupi\u00e8res pos\u00e9es sur les yeux sombres laissent sourdre deux larmes qui roulent sur les joues\u2026 \u00c0 cet instant, le visage de Rosalie dit ce qu\u2019aucun sculpteur \u2014f\u00fbt-il de g\u00e9nie \u2014 ne saurait exprimer : la noblesse et la vulgarit\u00e9, la douceur et la violence, l\u2019acceptation et la fureur, l\u2019abandon et la ma\u00eetrise, le go\u00fbt de la vie et celui de la mort et, par-dessus tout cela, le d\u00e9sir charnel, un d\u00e9sir irr\u00e9pressible et irr\u00e9m\u00e9diable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Etienne et Rosalie fument et boivent. Ils ne parlent pas. Sous la table, le chien de la maison \u00e9met, dans ses r\u00eaves, des grognements sourds et des claquements de dents. Alcool\u2026, fatigue\u2026 La face de Rosalie se d\u00e9lite. Ses l\u00e8vres restent entrouvertes dans une sorte de lamentation muette. Sa cigarette pendouille, glisse le long de son menton et chute dans le reste de glace. Elle s\u2019\u00e9teint dans un gr\u00e9sillement. Seule demeure devant Etienne une image famili\u00e8re, qui tremblote telle le reflet d\u2019une eau dormante. La t\u00eate de Rosalie dodeline et tombe sur la table. Le chignon se d\u00e9noue, la chevelure profuse s\u2019\u00e9tale sur l\u2019alb\u00e2tre des \u00e9paules, d\u00e9rangeant le corsage qui laisse \u00e9chapper une dentelure de nylon noir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Rosalie dort. Son corps prend dans le sommeil une attitude gauche, franche offense \u00e0 la f\u00e9minit\u00e9 de ses courbes lascives. Un coin retrouss\u00e9 de sa bouche peinte laisse voir l\u2019\u00e9mail de ses dents.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;De temps en temps, la main d\u2019Etienne se tend vers elle. Cette main voudrait sentir les os du visage aux yeux clos, examiner de ses doigts les tissus qui y adh\u00e8rent, palper leur substance, \u00e9valuer leur \u00e9paisseur, percer le myst\u00e8re de leur velout\u00e9 assourdi. Mais la table est trop large et cette main ne rencontre que le vide. Vaincue, elle finit par se laisser tomber sur la nappe, o\u00f9, telle un papillon de nuit, elle s\u2019agite un moment dans un f\u00e9brilement inutile.&nbsp;Etienne dort.<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le ciel a perdu son bleu m\u00e9tallique. La lune se cache derri\u00e8re le pigeonnier. 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