{"id":164147,"date":"2024-07-15T23:24:12","date_gmt":"2024-07-15T21:24:12","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164147"},"modified":"2024-07-15T23:24:13","modified_gmt":"2024-07-15T21:24:13","slug":"anthologie-22-veritable-route-de-campagne-avec-fictions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-22-veritable-route-de-campagne-avec-fictions\/","title":{"rendered":"#anthologie #22 | V\u00e9ritable route de campagne avec fictions"},"content":{"rendered":"Derri\u00e8re le portail de la petite maison de l\u2019autre cot\u00e9 de la route, \u00e0 peine dissimul\u00e9 par une armada d\u2019herbes folles, c\u2019est un capharna\u00fcm d\u2019objets abandonn\u00e9s qui bloque le passage jusqu\u2019\u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e. On dirait une cargaison de brocante \u00e0 ciel ouvert, d\u00e9charg\u00e9e \u00e0 la h\u00e2te, puis laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019abandon. Il fixe d\u2019abord son attention sur un matelas noirci par le milieu mais c\u2019est surtout une \u00e9tag\u00e8re grise en m\u00e9tal comme celles qu\u2019on trouve dans certaines arri\u00e8re-cuisines qui capte son regard. De vieilles pi\u00e8ces de monnaie y gisent, pulv\u00e9rulentes, et s\u2019\u00e9miettent \u00e0 m\u00eame le meuble. Une curieuse impression s\u2019empare de lui, \u00e0 mesure qu\u2019il observe cette \u00e9tag\u00e8re. Il ne sait pas exactement pourquoi mais quelque chose l\u2019effraie, le paralyse. Il peine \u00e0 d\u00e9glutir. Il n\u2019aime pas la sensation de la salive dans sa gorge, ni cette id\u00e9e de volume. Il n\u2019a pourtant rien dans la bouche. Il transpire. Il a sans doute de la fi\u00e8vre. Il reste fig\u00e9 sur place de peur qu\u2019un geste trop brusque ne fasse tinter les petites pi\u00e8ces entre elles. Il craint leur texture. Il a peur d\u2019en avoir envie. Il bouge lentement les jambes en prenant bien soin de crisper tous les muscles de ses pieds, afin d\u2019en d\u00e9composer avec exactitude le mouvement. Il fait ensuite basculer sa t\u00eate de la gauche vers la droite, d\u2019un d\u00e9placement circulaire, pour lui permettre de partir en arri\u00e8re, et de se retrouver ainsi dans sa position initiale. Il conserve enfin une pression suffisamment forte sur son coude, pour que le portail qui supporte son poids ne produise pas de vibrations susceptibles de faire bouger l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Lorsqu\u2019il finit ces man\u0153uvres d\u00e9licates, il porte son attention sur les pi\u00e8ces. La fi\u00e8vre \u2013 conjugu\u00e9e \u00e0 la faim qui lac\u00e8re ses entrailles \u2013 a d\u00fb produire ces impressions \u00e9tranges. L\u2019angoisse s\u2019est dissip\u00e9e, quelques frissons parach\u00e8vent tout au plus son vertige. Le plus discr\u00e8tement possible, il gravit les grilles du portail et marche vers la maison.<br \/><br \/>Il pense toujours aux petites pi\u00e8ces. C\u2019est l\u2019insignifiance qui fonde le pouvoir. Il peut s\u2019\u00e9touffer avec, il le sait, il lui suffit simplement de se retourner, de les avaler et d\u2019attendre qu\u2019elles se coincent au fond de sa gorge. Justement, les pi\u00e8ces, l\u00e0 derri\u00e8re, dans le jardin, tra\u00eenent sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il n\u2019a plus qu\u2019\u00e0 les prendre. Il fait mille tentatives pour distraire son esprit mais tout la ram\u00e8ne \u00e0 ces mets minuscules. Comment d\u00e9crire le pressentiment de la forme ? Une dangereuse contamination lui fait corps. Bient\u00f4t, et contre sa volont\u00e9, il a envie d\u2019avaler tous les petits objets qui l\u2019entourent. Paniqu\u00e9, il se met \u00e0 courir de toutes ses forces. Dans la rue il doit se faire violence pour ne pas se ruer \u00e0 terre et bouffer les cailloux.  <br \/><br \/>La v\u00e9rit\u00e9 de la fiction flanche l\u00e0 o\u00f9 s\u2019impose la r\u00e9alit\u00e9 dans son horreur. <br \/><br \/>J\u2019ai gar\u00e9 la voiture sur le chemin qui jouxte le quereu. \u00c0 pr\u00e9sent je regarde papa qui parle tout seul devant la maison, ses mots disparaissent dans l\u2019air humide, si bien que seul le bruit de la pluie parvient \u00e0 mes oreilles. Il reste plant\u00e9 l\u00e0 comme un arbre, prostr\u00e9 devant les murs de la b\u00e2tisse. Il tient la crosse de son fusil, fermement attach\u00e9e \u00e0 sa main, et me revient instantan\u00e9ment l\u2019odeur de la poudre qui embaume dans l\u2019air, m\u00e9lang\u00e9e \u00e0 une esp\u00e8ce d\u2019essence de sous-bois. Je m\u2019avance encore, la pluie cogne contre mon visage, j\u2019ai des fourmis dans les bras. Je m\u2019approche sans bruit en continuant de l\u2019observer de loin, comme si \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de la maison il ne pouvait plus rien voir. Il continue de regarder fixement les murs, un moment il esquisse un pas dans ma direction et je crains qu\u2019il ne m\u2019aper\u00e7oive. Mais il ne d\u00e9tourne pas le regard du vieux ch\u00eane qui domine la cour. Ou alors de la pierre apparente. Les moellons peut-\u00eatre qui donnent l\u2019impression que la maison transpire, comme lorsque le salp\u00eatre \u00e9cume sur les tomettes dans une cave trop humide. Enfin je ne sais pas ce qu\u2019il scrute mais ses yeux sont tellement habit\u00e9s que je me fige et j\u2019attends encore un peu avant d\u2019avancer. Je suis tout \u00e9tourdi par cette foutue odeur de plombs qui flotte dans l\u2019air, mais je ne veux pas prendre le risque de le faire sortir de lui-m\u00eame, parce qu\u2019il semble comme enferm\u00e9 dehors, avec ce dr\u00f4le d\u2019air qu\u2019il a \u00e0 mesure qu\u2019il avance comme \u00e7a, le long de la route, et je me sens \u00e9trangement seul \u00e0 ce moment-l\u00e0, malgr\u00e9 sa pr\u00e9sence qui cogne si fort dans le d\u00e9cor qu\u2019il forme d\u00e9sormais avec la maison. Derri\u00e8re lui on distingue l\u2019arbre, le grand ch\u00eane qui jaillit par-dessus le toit. C\u2019est violent de constater \u00e0 quel point il culmine par rapport \u00e0 nous, \u00e0 quel point le monde a d\u00fb changer devant lui, et les \u00eatres surtout, grandir, vieillir, partir, et lui qui est toujours l\u00e0, avec son ampleur, qui demeure immuable. Enfin je pense \u00e0 toi, \u00e0 \u00e7a, et \u00e0 tant d\u2019autres choses encore, au fusil que mon p\u00e8re brandit en direction de la baraque, et ce canon-l\u00e0 qui avait bien failli me tuer un jour, lorsque mon grand-p\u00e8re rentrait de la chasse. Un \u00e9clat dans le carrelage rebouch\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te avec du ciment. M\u00eame que \u00e7a jure toujours un peu dans la cuisine. Tout pr\u00eat du frigo. Il reste l\u00e0. Souvenir d\u2019une fin d\u2019apr\u00e8s-midi mille-neuf-cent-quatre-vingt-douze. J\u2019ai huit ans. Je suis seul avec mes grands-parents. Je ne sais pas o\u00f9 sont mes parents. Ils doivent \u00eatre \u00e0 S., en ville. Papi rentre de la chasse. Papa n\u2019est plus avec lui, il a d\u00fb sortir pour acheter quelque chose. Peut-\u00eatre des viennoiseries \u00e0 la boulangerie du coin. Chez la m\u00e8re Soldeau.","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Derri\u00e8re le portail de la petite maison de l\u2019autre cot\u00e9 de la route, \u00e0 peine dissimul\u00e9 par une armada d\u2019herbes folles, c\u2019est un capharna\u00fcm d\u2019objets abandonn\u00e9s qui bloque le passage jusqu\u2019\u00e0 la porte d\u2019entr\u00e9e. On dirait une cargaison de brocante \u00e0 ciel ouvert, d\u00e9charg\u00e9e \u00e0 la h\u00e2te, puis laiss\u00e9e \u00e0 l\u2019abandon. 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