{"id":164199,"date":"2024-07-15T23:58:38","date_gmt":"2024-07-15T21:58:38","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164199"},"modified":"2024-07-22T12:01:27","modified_gmt":"2024-07-22T10:01:27","slug":"anthologie-23-le-sous-sol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-le-sous-sol\/","title":{"rendered":"#anthologie #23 | Le sous-sol"},"content":{"rendered":"\n<p>Je ne me souviens pas d\u2019une \u00e9poque ant\u00e9rieure au sous-sol. Il a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, comme mes bras, mes jambes, ma t\u00eate qui repose sur mon torse, et sur personne d\u2019autre. Nous \u00e9tions assez enfants pour partager naturellement le m\u00eame sol, m\u00eame s\u2019il y en avait deux. L\u2019un en haut, l\u2019autre en bas, mais nous n\u2019avions pas besoin de celui du haut. Seulement pour sauter en cachette de l\u00e0 en bas, quand nous avions go\u00fbt\u00e9 \u00e0 la potion magique. Nous courions \u00e0 travers la cour arri\u00e8re que se partageaient plusieurs maisons. Notre territoire en contrebas. Nous nous tenions les uns aux autres. Nous nous poussions \u00e0 tour de r\u00f4le et nous laissions pousser par l\u2019autre. Nous courions pieds nus, m\u00eame si c\u2019\u00e9tait interdit, si bien que nos petites semelles claquaient sur le sol nu et que nous avions des parties calleuses. Nous n\u2019avons jamais march\u00e9 sur un morceau de verre, comme les adultes nous l\u2019avaient pr\u00e9dit. Nous avions de la chance et ne trouvions rien d\u2019\u00e9trange \u00e0 cela. Nous lancions des bisous en l\u2019air, l\u00e0 o\u00f9 les pigeons volaient autour du ch\u00eane et dessinaient de l\u00e0-haut des points mobiles sur l\u2019asphalte. Nous poursuivions leurs ombres. Nous jouions \u00e0 Je vois ce que tu ne vois pas, et je gagnais \u00e0 chaque fois. Nous sautions dans les buissons et effrayions les merles, nous trouvions de petits animaux morts et leur construisions des tombes dans les sous-bois, nous posions sur la terre tass\u00e9e de minuscules croix tordues faites de branches attach\u00e9es ensemble. Bien que nous n\u2019ayons pas de croyance particuli\u00e8re ; aucune qui soit dirig\u00e9e vers quelqu\u2019un ou quelque chose. Je suppose que nous n\u2019en avions pas besoin. Quand il avait plu, nous cherchions des escargots et des vers de terre. Partout, \u00e7a sentait la terre. Nous faisions la course avec les escargots, nous coupions les vers de terre en deux parties \u00e9gales avec un petit b\u00e2ton. D\u2019o\u00f9 vient cette croyance d\u00e9lirante que l\u2019on peut faire deux corps avec un seul. Ce n\u2019est que plus tard que j\u2019ai lu que seule la partie avec la t\u00eate survit. La partie arri\u00e8re du ver qui a \u00e9t\u00e9 coup\u00e9e meurt in\u00e9vitablement. Apr\u00e8s tout, un ver n\u2019a que deux yeux, pas quatre. Nous ne l\u2019avons pas demand\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Nous n\u2019avions aucune raison, tout semblait possible. Nous ramassions aussi dans nos mains des baies bleues toxiques et nous les serrions si fort que le jus rouge fonc\u00e9 coulait comme du sang le long de nos coudes et se r\u00e9pandait partout sur le sol.<br><br>Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de dix ans, je ne voulais pas aller seul \u00e0 la cave. Je ne voulais pas non plus monter l\u2019escalier qui menait au fond, \u00e0 ciel ouvert, vers la porte. Mon fr\u00e8re le savait. Quel effort cela me co\u00fbtait de descendre l\u00e0. Dans ce trou dont j\u2019ignorais s\u2019il me ram\u00e8nerait ou non \u00e0 la surface. Je n\u2019en savais rien. Comment aurais-je pu. Cette peur folle. Aujourd\u2019hui, je ne me souviens pas de quoi. Tu sais que je suis ici, criait sa voix impatiente depuis les profondeurs. Ne fais pas dans ton froc. Je ne voyais rien. Il \u00e9tait assis, envelopp\u00e9 par l\u2019obscurit\u00e9. Le grattement du b\u00e2ton sur le sol en pierre. Il devait avoir froid. Trouv\u00e9, m\u2019\u00e9criai-je. Tu dois me taper, sinon ce n\u2019est pas valable. Je n\u2019ai plus envie. Dois-je rester assis ici pour toujours ? Tu ne dois rien faire. Allez, viens. Tu dois me sauver. Je me suis assis sur la plus haute marche, j\u2019ai cru voir sa t\u00eate. Un \u00eelot de lumi\u00e8re sur des cheveux noirs. L\u2019odeur de cave humide montait \u00e0 intervalles r\u00e9guliers, je respirais par la bouche et pensais \u00e0 des m\u00fbres. Des m\u00fbres noires bien m\u00fbres, comme celles que nous allions manger, du buisson \u00e0 la bouche. Je dois rester ici si tu ne me trouves pas. Tu es un idiot m\u2019\u00e9criai-je en riant malgr\u00e9 tout. Je n\u2019avais vraiment plus envie maintenant, je glissai les fesses un cran plus bas. Rien. Pas de raclement. Loin, une voix, ma voix, qui l\u2019appelait. Cet \u00e9tat que je redoutais. Apr\u00e8s les picotements dans les membres, il ne s\u2019est plus rien pass\u00e9, tout s\u2019arr\u00eatait : les voix de la radio qui soufflaient dans le jardin depuis l\u2019un des balcons bleus, le bruissement des merles affair\u00e9s dans les sous-bois, les enfants des voisins qui frappaient un buisson avec un b\u00e2ton pr\u00e8s des arbres, les grognements des ivrognes dans le quereu, leurs rires pour \u00eatre joyeux. L\u2019odeur des v\u00eatements mouill\u00e9s, du linge qui s\u00e8che. Le chant des oiseaux. Le c\u0153ur, le mien. Tout cela \u00e9tait l\u00e0, je le savais, mais o\u00f9 ? Je me suis redress\u00e9 et je suis descendu, marche apr\u00e8s marche, en m\u2019accrochant \u00e0 la grille rouill\u00e9e. Des \u00e9clats de peinture se d\u00e9tachaient et restaient coll\u00e9s \u00e0 la paume de ma main humide. Ne pas l\u00e2cher prise. Descendre comme dans un bassin d\u2019eau. Faire semblant, pour que la peur disparaisse. J\u2019aurais pu le pr\u00e9voir. Le voir \u00e9merger dans l\u2019obscurit\u00e9, les bras \u00e9cart\u00e9s, surgir comme quelque chose qui se cache sous une surface et s\u2019\u00e9lance de toutes ses forces vers le haut. Comme un petit morceau de bois pouss\u00e9 vers le bas, un corps de faible densit\u00e9 sous l\u2019eau. Une simple loi de la physique. Vers la lumi\u00e8re, vers l\u2019air. Whoa, sortit de son ventre, plus comme un rire que comme une frayeur. Puis tout reprit, les bruits, les odeurs, les sensations, bien trop puissants, trop clairs, le monde en staccato, et mon c\u0153ur, fr\u00e9n\u00e9tique, mais l\u2019essentiel \u00e9tait qu\u2019il batte. Mon fr\u00e8re enfon\u00e7a sa t\u00eate dans mon ventre. Je mis mes mains autour, j\u2019attrapai ses cheveux \u00e9pais, je les remuai entre mes doigts. Ils \u00e9taient impr\u00e9gn\u00e9s d\u2019une odeur de pomme trop m\u00fbre. Chaque centim\u00e8tre de son corps \u00e9tait un terrain connu : les sourcils \u00e9pais, sa peau d\u00e9licate et jaun\u00e2tre aux chevilles. Des pommettes hautes en forme de c\u0153ur. Et les yeux. Quelque part, il a fait comme un coude, s\u2019est \u00e9cart\u00e9 du chemin. Il y avait un point noir sous la peau, un panneau indicateur, et un autre juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Ils \u00e9taient d\u2019un vert fonc\u00e9 d\u00e9lav\u00e9 et se trouvaient l\u00e0. Deux petits trous de lumi\u00e8re discrets. Qu\u2019est-ce qu\u2019il y a, demanda-t-il, \u00e9touff\u00e9 sous ma peau. Son souffle remplissait mon ventre, chaud et beau. Je me mordais la l\u00e8vre, une cicatrice je ne sais plus d\u2019o\u00f9, d\u2019avant tout \u00e7a. Sur ma couille, comme il l\u2019appelait. Il disait c\u2019est comme si tu avais un petit \u0153uf dans la l\u00e8vre. Je n\u2019ai pas peur, dis-je doucement dans l\u2019obscurit\u00e9, avec toi je n\u2019ai tout simplement pas peur. Quoi, demanda-t-il en retirant ma main de son oreille pour qu\u2019il puisse m\u2019entendre, qu\u2019est-ce que tu dis ? Rien esp\u00e8ce d\u2019idiot. Je l\u2019ai tenu dans mes bras. J\u2019ai cru que j\u2019allais tomber. Et maintenant attendons dit-il. Des pas l\u00e9gers et brefs se faisaient entendre dans le couloir. Je me demandais si quelqu\u2019un allait venir nous chercher. Parfois, j\u2019avais peur de cette voix. Une porte s\u2019ouvrit en grin\u00e7ant et se referma aussit\u00f4t, ce n\u2019\u00e9tait pas la n\u00f4tre. O\u00f9 donc, demandai-je, soulag\u00e9 de ne pas m\u2019\u00eatre \u00e9vanoui. Des mouches mortes gisaient entre les vitres. Elles avaient les pattes tendues vers le haut, \u00e9taient \u00e9parpill\u00e9es sur la laque blanche, sur le c\u00f4t\u00e9 ou sur le dos, cinq au total, et brillaient dans la lumi\u00e8re. Comment s\u2019\u00e9taient-elles retrouv\u00e9es l\u00e0 ? Qui les avait emprisonn\u00e9es ? Qu\u2019\u00e9tait-il arriv\u00e9 \u00e0 leurs \u00e2mes minuscules ? Il secoua la t\u00eate, comme si je n\u2019avais rien compris. Je ne sais pas, n\u2019importe o\u00f9, qu\u2019est-ce que \u00e7a peut bien faire ? Je me taisais et r\u00e9fl\u00e9chissais \u00e0 cet endroit, \u00e0 ce qu\u2019il devrait \u00eatre, mais je n\u2019y arrivais pas. Et je me retrouvais toujours devant les mouches, les lignes d\u00e9licates de leurs ailes qui, ensemble, formaient un motif, leurs corps aux reflets verts et dor\u00e9s que la mort avait forc\u00e9s \u00e0 se courber. C\u2019\u00e9tait horrible \u00e0 voir et d\u00e9licieux. L\u2019un des corps \u00e9tait parcouru de spasmes. Mes paupi\u00e8res tressautaient. Les choses n\u2019\u00e9taient pas ce qu\u2019elles pr\u00e9tendaient \u00eatre. J\u2019ai d\u00fb fermer les yeux et compter secr\u00e8tement jusqu\u2019\u00e0 cinq avant de pouvoir le regarder. Son beau visage d\u2019adolescent. Ses pupilles r\u00e9fl\u00e9chissantes \u00e9taient hant\u00e9es par quelque chose d\u2019inqui\u00e9tant : Qui es-tu donc ? C\u2019est peut-\u00eatre ce qu\u2019il voulait vraiment savoir. Alors j\u2019ai regard\u00e9 en arri\u00e8re, \u00e0 travers le reflet, dans le noir, et je me suis dit : Il y a donc quelqu\u2019un l\u00e0-dedans. Essayais-je vraiment de regarder \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur ? \u00c0 l\u2019\u00e9poque, nous croyions encore \u00e0 des choses du genre de la t\u00e9l\u00e9pathie. On fonctionnait comme \u00e7a. Il se levait de sa chaise, alors je me levais de la mienne. Il l\u00e9chait son assiette, alors je passais ma langue sur la surface lisse de la porcelaine. Il riait et je me joignais \u00e0 son rire. Il hochait la t\u00eate, et je hochais la t\u00eate, vingt fois d\u2019affil\u00e9e pendant qu\u2019il r\u00e9fl\u00e9chissait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce qu\u2019il allait faire ensuite. Parfois, j\u2019essayais de toutes mes forces de r\u00e9primer mes propres pens\u00e9es crues, juste pour qu\u2019il ne me surprenne pas en train de penser \u00e0 autre chose. Et maintenant ? J\u2019avais beau me concentrer sur ma r\u00e9flexion, je ne trouvais pas d\u2019endroit o\u00f9 j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00eatre. Et c\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre l\u00e0 le probl\u00e8me. Le monde en dehors de celui-ci \u00e9tait vide. Qu\u2019il semble \u00e9trange aujourd\u2019hui de partir de l\u2019\u00e9poque comme du seul possible. Il leva les yeux au ciel, agac\u00e9. Quoi ? demandai-je. Ce serait bien de le savoir, tu ne crois pas. Juste pour \u00eatre s\u00fbr, je veux dire. En s\u00e9curit\u00e9. Pour voir si l\u2019on peut vraiment compter l\u2019un sur l\u2019autre, comme des fr\u00e8res. Mais tu peux compter sur moi ! r\u00e9pondis-je indign\u00e9. Il rit si fort que l\u2019on eut dit que j\u2019avais racont\u00e9 une blague qu\u2019il n\u2019avait pas comprise, presque g\u00ean\u00e9. Mais j\u2019\u00e9tais s\u00e9rieux et je le regardais toujours avec intensit\u00e9. Esp\u00e8ce d\u2019idiot. Il s\u2019arr\u00eata net. Je sais, bien s\u00fbr, je le sais. Mais que savait-il au juste ? Nous n\u2019\u00e9tions que des enfants. J\u2019\u00e9tais le petit fr\u00e8re et lui le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je ne me souviens pas d\u2019une \u00e9poque ant\u00e9rieure au sous-sol. Il a toujours \u00e9t\u00e9 l\u00e0, comme mes bras, mes jambes, ma t\u00eate qui repose sur mon torse, et sur personne d\u2019autre. Nous \u00e9tions assez enfants pour partager naturellement le m\u00eame sol, m\u00eame s\u2019il y en avait deux. 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