{"id":164208,"date":"2024-07-16T11:18:31","date_gmt":"2024-07-16T09:18:31","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164208"},"modified":"2024-07-16T11:18:32","modified_gmt":"2024-07-16T09:18:32","slug":"anthologie-24-une-femme-qui-dort","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-24-une-femme-qui-dort\/","title":{"rendered":"#anthologie #24 | Une femme qui dort"},"content":{"rendered":"\n<p>D\u00e8s qu\u2019elle ferme les yeux, l\u2019aventure du sommeil commence. Elle sent la peau de sa peau se fl\u00e9trir, gagner en \u00e9paisseur, et son corps, tout comme ses organes, ayant en quelque sorte renonc\u00e9 \u00e0 la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, tombent dans une sorte de vide. C\u2019est un instant inhabituel. Tout se d\u00e9ploie en elle, sans doute, et pourtant elle est comme ext\u00e9rieure \u00e0 sa pens\u00e9, au naufrage irr\u00e9m\u00e9diable du corps, \u00e0 son inutile passage et \u00e0 sa disparition dans l\u2019oubli. \u00c9trangement, dans sa solitude, c\u2019est d\u2019abord le clapotis de l\u2019eau qui lui parvient, au loin et sur lequel elle n\u2019a aucun pouvoir. Des morceaux composites de phrases, de po\u00e8mes, des bribes de conversations, des paroles de chansons, des noms de rues, des voix, des visages, des odeurs lui reviennent, \u00e9toffent un instant cette bulle ind\u00e9finissable et, comme un enfant attir\u00e9 par un puits, tombent, \u00e9clatent d\u2019un coup, dans un trou de m\u00e9moire. Plus jamais elle ne se souviendra. On lui a dit parfois, quand elle \u00e9tait petite, que les noy\u00e9s, avant de perdre d\u00e9finitivement conscience, assistent, en une sorte d\u2019ultime retrospective int\u00e9rieure, \u00e0 la persistance de leur pass\u00e9. On dit que toute sa vie d\u00e9file devant ses yeux. Cette plong\u00e9e dans le temps, renforc\u00e9e par la mont\u00e9e des eaux, agit sur son imaginaire de vieille femme esseul\u00e9e dans la maison. D\u00e9j\u00e0, le pr\u00e9sent de l\u2019inondation se confond avec les fautes du pass\u00e9. Elle se repr\u00e9sente ainsi les apparitions qui pr\u00e9c\u00e8dent l\u2019abolition de la conscience comme une sorte d\u2019ultime confession, mais sans aucune r\u00e9mission possible. En somme, un jeu m\u00e9moriel inutile dont l\u2019agencement est donn\u00e9 une fois pour toutes, sans possibilit\u00e9 de retour en arri\u00e8re ni de r\u00e9paration. Dans cette d\u00e9b\u00e2cle d\u2019images disparaissant sans fin les unes apr\u00e8s les autres, elle ne distingue plus ce qui est de l\u2019ordre de la veille ou du sommeil. Ce qui est son histoire  et ce qui reste le r\u00e9cit d\u2019existences imaginaires, \u00e9trang\u00e8res \u00e0 la sienne, mais qu\u2019elle pense avoir v\u00e9cues. Le souvenir s&rsquo;effiloche de lui-m\u00eame. Les visages et les voix se dissolvent. La m\u00e9moire dispara\u00eet comme le corps se vide. D\u2019abord effrayante, cette dissolution de son pass\u00e9 s\u2019apaise, peu \u00e0 peu, et le silence entre les flots qui montent s\u2019\u00e9tire \u00e0 l\u2019infini. Les souvenirs s\u2019arr\u00eatent. La pluie battante continue son incessant clapotis sur les tuiles de la maison. Des gouttes tombent du plafond et heurtent son visage. Une par ci. Une par l\u00e0. C\u2019est tout. Le souffle qui \u00e9tait toute sa vie s\u2019espace et s\u2019amenuise dans le plein silence de la pluie. Elle n\u2019a plus \u00e0 se demander s\u2019il va revenir. C\u2019est fini.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>D\u00e8s qu\u2019elle ferme les yeux, l\u2019aventure du sommeil commence. 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