{"id":164306,"date":"2024-07-16T11:26:36","date_gmt":"2024-07-16T09:26:36","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164306"},"modified":"2024-07-17T08:30:55","modified_gmt":"2024-07-17T06:30:55","slug":"anthologie-22-lure","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-22-lure\/","title":{"rendered":"#anthologie #22 | lure"},"content":{"rendered":"\n<p>La rue porte le nom d\u2019un ancien n\u00e9gociant en vins et alcools, conseiller municipal, maire, conseiller g\u00e9n\u00e9ral, pr\u00e9sident du conseil g\u00e9n\u00e9ral et s\u00e9nateur, natif de la commune. Cette rue commence avant le passage \u00e0 niveau dont elle longe la voie ferr\u00e9e d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un restaurant chinois de l\u2019autre s\u00e9par\u00e9 du passage par un terre-plein o\u00f9 la municipalit\u00e9 a install\u00e9 un bac \u00e0 fleurs et la silhouette peinte en bleu d\u2019un cheval \u00e0 bascule. Ensuite c\u2019est un local technique, b\u00e2timent bas et carr\u00e9, construit sur le mod\u00e8le d\u2019\u00e9cole des ann\u00e9es soixante-dix, sans \u00e9tage mais avec un parking. Apr\u00e8s lui et des deux c\u00f4t\u00e9s, le trottoir n\u2019est pas toujours stabilis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Des maisons avec jardins, des haies plus ou moins taill\u00e9es, des murets bas ou au contraire masquant l\u2019habitation derri\u00e8re, des grilles, hortensias et balcons, portes d\u2019entr\u00e9es en haut d\u2019un escalier de trois marches sous une marquise, plusieurs maisons du m\u00eame type, construites la m\u00eame ann\u00e9e, inspir\u00e9es du m\u00eame plan, un couloir central transversal coupe le b\u00e2ti en deux, de l\u2019entr\u00e9e \u00e0 la porte vers le jardin, et dessert une cuisine d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et une salle \u00e0 manger de l\u2019autre, et \u00e0 l\u2019\u00e9tage les chambres, deux, avec chacune un \u0153il de b\u0153uf en guise de fen\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Une suite de six garages surmont\u00e9s d\u2019un appartement. Des jardins avec grillages, des volets, une entr\u00e9e comme une v\u00e9randa remplie de cactus, une maison \u00e0 parement de carrelage, un mur blanc d\u2019o\u00f9 d\u00e9passe un \u00e9rable pourpre, un jardin campagnard qui n\u2019est pas d\u2019agr\u00e9ment avec un chemin de graviers qui donne acc\u00e8s aux emplacements carr\u00e9s d\u00e9di\u00e9s aux fraises, aux framboisiers et aux salades, et tout au fond le poulailler. Une maison pimpante courte sur pattes, satur\u00e9e de g\u00e9raniums rouges dont une pot\u00e9e a \u00e9t\u00e9 plac\u00e9e dans le panier d\u2019un \u00e2ne de ciment. Une b\u00e2tisse plus large dont l\u2019entr\u00e9e en vitrine est surmont\u00e9e d\u2019un slogan sur panonceau rose bonbon qui propose l\u2019accompagnement et le maintien \u00e0 domicile de \u00ab nos anciens \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Une grille recouverte d\u2019une vigne, et derri\u00e8re elle un camping-car sans roues le long d\u2019une maison en pierres roses du coin. Une haie bien taill\u00e9e. Une grille neuve s\u00e9curis\u00e9e devant une balan\u00e7oire. La voie ferr\u00e9e encore. Et des maisons, et des maisons, selon le m\u00eame principe, jusqu\u2019au \u00ab parcours sant\u00e9 \u00bb, espace bois\u00e9 \u00e9quip\u00e9 d\u2019un chemin ou trouver, selon un plan num\u00e9rot\u00e9 affich\u00e9 sur un panneau entre deux arbres, des bancs, des barres parall\u00e8les (1), une corde \u00e0 n\u0153uds (2) et un pont de singe (3) r\u00e9serv\u00e9 aux moins de six ans. La rue continue vers la bretelle qui emm\u00e8ne sur la voie rapide mais ne porte plus son nom.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette rue, c\u2019est toutes les rues que j\u2019ai pu conna\u00eetre, calqu\u00e9e sur celle de ma petite enfance, maisons les unes \u00e0 la suite des autres, s\u00e9par\u00e9es par un sas d\u2019herbe ou d\u2019arbustes, et essayant d\u2019avoir chacune leur particularit\u00e9 avec telle ou telle jardini\u00e8re, telle ou telle couleur de volet, un num\u00e9ro en italique viss\u00e9 ou peint, ou une bo\u00eete aux lettres plus ou moins accord\u00e9e \u00e0 ce que les habitants veulent montrer d\u2019eux. Des rues de locataires et de propri\u00e9taires, locataires jeunes et propri\u00e9taires d\u2019\u00e2ges m\u00e9dians ou retrait\u00e9s, attentifs \u00e0 la propret\u00e9 du jardin, ou reconnaissables \u00e0 la poussette et aux jouets d\u2019ext\u00e9rieur qui prennent la ros\u00e9e du matin. Ceux qu\u2019\u00e0 la t\u00e9l\u00e9, ou \u00e0 la radio, on dit habitants de \u00ab nos territoires \u00bb ou de \u00ab nos r\u00e9gions \u00bb, et l\u2019emploi du possessif ressemble \u00e0 du scotch sur un parement de pl\u00e2tre descell\u00e9 tant le kilom\u00e8tre z\u00e9ro du parvis de Notre-Dame est inscrit au profond des cerveaux \u2013 hier, sur les cha\u00eenes d\u2019info en continu, les rues de Paris \u00e9taient parcourues, c\u00e9l\u00e9br\u00e9es, parce que la flamme olympique y passait, ce qui n\u2019a pas donn\u00e9 le m\u00eame \u00ab\u00a0en direct\u00a0\u00bb intense avec envoy\u00e9 sp\u00e9cial jovial dans mes rues \u2013 , le nos de \u00ab\u00a0nos territoires\u00a0\u00bb n\u2019est pas \u00e0 nous, mais \u00e0 eux dont on se demande pourquoi ils ne prennent pas leur v\u00e9lo pour faire les cinquante kilom\u00e8tres qui les s\u00e9parent de leur travail les jours de gel, et pour qui votent-ils ? on parle d\u2019eux, navr\u00e9 pour eux de leur manque de jugeote de ne pas avoir choisi de vivre en ville, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 Paris, ou au moins dans une ville qui tente de lui ressembler, Bordeaux, Toulouse, Lille \u2013 m\u00eame si ces villes leur donne une existence un peu \u00e9trange, myst\u00e9rieuse, comment peut-on vivre en province, et fait penser \u00e0 la phrase de je ne sais plus quelle aristocrate anglaise, \u00ab\u00a0quel grand malheur de na\u00eetre \u00e0 l\u2019\u00e9tranger\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mes rues sont p\u00e9riph\u00e9riques. Pas du premier cercle, cette p\u00e9riph\u00e9rie ou banlieue qui fait peur, toujours pr\u00eate \u00e0 flamber, mais la p\u00e9riph\u00e9rie lointaine, hors du cercle \u00e9largi qui reproduit la forme des galaxies. Mes rues ne vivent pas en arrondissements, et pas en agglom\u00e9rations, car si elles s\u2019agglom\u00e8rent c\u2019est au vide. Il ne se passe rien dans ces rues, rien de capital qui fasse capitale.<\/p>\n\n\n\n<p>Si mes rues \u00e9taient des corps, ce serait des tendons, des vaisseaux sanguins, des globules, des virus. Pas des surfaces de peaux, pas de membres ext\u00e9rieurs, ni doigts, ni cheveux, pas de visages avec regards, et il faut habiter pr\u00e8s d\u2019elles, dans elles ou avec elles pour que sous l\u2019apparence docile on voit la t\u00e9nacit\u00e9, la rudesse, l\u2019amabilit\u00e9, l\u2019indiff\u00e9rence, la volont\u00e9 de ne pas nuire comme de ne pas se faire avoir, et l\u2019orgueil. La femme avec son chien qu\u2019elle attachait dehors chaque matin de neuf heures \u00e0 dix heures pendant qu\u2019elle allait faire ses courses, parce que, elle l\u2019expliquait, ce chien enferm\u00e9 dans la maison \u00e9ventrait ses fauteuils, et elle esp\u00e9rait que \u00e7a ne nous g\u00eane pas trop, ses hurlements. L\u2019ancien cheminot qui nous donnait de sa rhubarbe et sa recette de tarte et qui faillit prendre une branche du liquidambar sur la t\u00eate un jour de vent. Le passant de quatre-vingt-quinze ans, me voyant m\u2019acharner sur les pissenlits, et me disant \u00ab \u00e0 la fin, vous savez, c\u2019est eux qui gagneront \u00bb. L\u2019ancienne infirmi\u00e8re vivant dans la maison de sa m\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9e et n\u2019ayant pas d\u2019enfant, fr\u00f4lant le malaise \u00e0 chaque tonte qu\u2019elle avait la fiert\u00e9 de faire seule. L\u2019\u00e9lectricien partant t\u00f4t le matin et rentrant tard le soir dont on ne voyait qu\u2019un jean et un blouson \u00e0 poches. L\u2019artiste peintre discret, riche d\u2019une maison discr\u00e8te d\u00e9cor\u00e9e de sculptures africaines, un bassin japonais avec fontaine sur sa terrasse, dot\u00e9 d\u2019un atelier offert gratuitement par la mairie dans les anciennes \u00e9curies r\u00e9habilit\u00e9es pour la culture. Le chef d\u2019entreprise qui nous louait sa maison, parce qu\u2019il en avait une autre ici, une autre l\u00e0, plusieurs appartements et \u00ab quelque chose \u00bb, qu\u2019il appelait aussi un \u00ab&nbsp;pied-\u00e0-terre&nbsp;\u00bb en Normandie. Le maire, \u00e9galement proviseur, qui racontait qu\u2019un de ses coll\u00e8ges dans les ann\u00e9es quatre-vingt venait travailler \u00e0 cheval et exigeait que l\u2019\u00e9ducation nationale mettre \u00e0 sa disposition un ballot de foin pour nourrir sa monture, en s\u2019appuyant sur un d\u00e9cret de 1870 qui n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 abrog\u00e9. La seule doctoresse des environs, connaissant tout le monde, jeunes ou moins jeunes, vieillards, enfants, ne ch\u00f4mant pas, sursatur\u00e9e de rendez-vous, et dont la salle d\u2019attente consistait en six chaises mal rempaill\u00e9es et un tabouret surmont\u00e9 de vieux num\u00e9ros de Gala.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019obligation d\u2019y \u00eatre, d\u2019y vivre, et comme dirait ma m\u00e8re \u00ab \u00e7a s\u2019est fait comme \u00e7a s\u2019est fait \u00bb. J\u2019ai \u00e9crit dans ces rues, j\u2019ai \u00e9cris avec les libellules g\u00e9antes transport\u00e9es \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de camion en route vers le Nord qu\u2019on appelle des \u00e9oliennes, avec la carri\u00e8re \u00e0 ciel ouvert, de craie et de briques roses, et plus haut la tache blanche et ronde comme une perle de la chapelle de Ronchamp au milieu du vert ardoise, j\u2019ai \u00e9crit avec les sculptures de Sonja, son visage concentr\u00e9 sur le feu d\u2019artifice quand elle soudait, j\u2019ai \u00e9cris avec les plaques de verglas luisantes devant l\u2019\u00e9cole, avec les pelles \u00e0 neige communes \u00e0 tous, et une vari\u00e9t\u00e9 de tulipes des champs en voie de rar\u00e9faction, avec l\u2019hiver si long, le printemps durant le temps d\u2019un battement, l\u2019\u00e9t\u00e9 de plomb, et le rouge de l\u2019automne humide avant l\u2019assommoir de l\u2019hiver si long, et je peux \u00e9crire aujourd\u2019hui que les souvenirs de ma rue sont identiques aux souvenirs de toutes mes rues qui se ressemblent (sauf la derni\u00e8re\u00a0: je n\u2019habite plus ma rue, ni mes rues maintenant, je suis pos\u00e9e, comme sur une assiette de porcelaine qui ne m\u2019appartient pas, mais \u00e7a ne change que les apparences, quand on habite mes rues on ne d\u00e9m\u00e9nage pas).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La rue porte le nom d\u2019un ancien n\u00e9gociant en vins et alcools, conseiller municipal, maire, conseiller g\u00e9n\u00e9ral, pr\u00e9sident du conseil g\u00e9n\u00e9ral et s\u00e9nateur, natif de la commune. 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