{"id":164386,"date":"2024-07-18T16:28:41","date_gmt":"2024-07-18T14:28:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164386"},"modified":"2024-07-18T17:45:26","modified_gmt":"2024-07-18T15:45:26","slug":"anthologie-26-la-pluie-et-la-fureur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-26-la-pluie-et-la-fureur\/","title":{"rendered":"#anthologie #26 | La pluie et la fureur"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a du bruit partout dans la maison, dehors c\u2019est la temp\u00eate, dehors les cris de la pluie continuent d\u2019hurler contre les tuiles. D\u2019en bas, elle per\u00e7oit le clapotis des gouttes qui envahissent le grenier. Elle n\u2019a pas la force de monter. Elle n\u2019a plus la force depuis longtemps d\u00e9j\u00e0. Le craquement du plancher. Juste avant le bruit des gonds qui grincent, celui de la porte de la cour. On dirait que quelqu\u2019un cherche \u00e0 entrer sans faire de bruit. Jean a pourtant referm\u00e9 la porte en partant. Elle ne dort pas. Le clapotis de la pluie va la rendre folle. \u00c7a tambourine m\u00eame sur les volets avec ce maudit ch\u00eane qui claque et ses branches qu\u2019il faudrait couper, il griffe le bois des volets, \u00e7a passe partout comme une craie ou des ongles qui glissent sur un tableau noir, c\u2019est dehors, elle pense c\u2019est dehors que le bois craque, le bruissement des arbres du quereu, le battement des branches, le vent qui a ouvert la porte et Jean qui a d\u00fb mal la refermer en quittant la maison l\u2019autre jour, il n\u2019y a personne d\u2019autre que lui qui passe par derri\u00e8re, les dames qui s\u2019occupent d\u2019elle sont venues hier, elles ont bien claqu\u00e9 la porte derri\u00e8re elles, elle va toujours v\u00e9rifier dans le vestibule si elles l\u2019ont ferm\u00e9e, mais l\u00e0 il y a du bruit partout, dedans, dehors, c\u2019est la temp\u00eate, il y a du bruit dans la maison, des nappes de bruits blancs qui r\u00e9sonnent de partout dans son corps de vieille femme allong\u00e9e dans son lit, il faudrait qu\u2019elle se l\u00e8ve pour v\u00e9rifier si le vent n\u2019a pas ouvert la porte de la cuisine qui donne sur la cour, tout est luxuriant dehors, le ch\u00eane qui se d\u00e9bat et qui cogne contre les murs le toit les tuiles les volets de la maison, une minute, elle reste l\u00e0, allong\u00e9e, rien qu\u2019une petite minute, l\u2019instant d\u2019apr\u00e8s \u00e7a hurle dans la maison, il tire, elle entend une d\u00e9tonation sur le plafond, il est entr\u00e9 dans le vestibule ou alors par derri\u00e8re, par le chai, des bruits de pas qui courent, elle est clou\u00e9e au lit, transie de peur, les tempes qui tambourinent, \u00e7a pourrait \u00e9clater en elle, de la sciure, on dirait que de la sciure se r\u00e9pand sur le plancher derri\u00e8re le mur, ce doit \u00eatre la balle, le coup de feu qui a d\u00e9truit le plafond, et puis le souffle aussi de l\u2019autre derri\u00e8re le mur qui s\u2019acc\u00e9l\u00e8re et qui pi\u00e9tine, qui s\u2019impatiente et \u00e7a repart de plus belle, \u00e7a s\u2019agite, le bruit monte l\u2019escalier, hurlant, vocif\u00e9rant, poussant des cris de b\u00eates, c\u2019est une b\u00eate qui est entr\u00e9e chez elle ou alors un d\u00e9mon, elle fait son signe de croix, il y a du bruit partout dans la maison, dehors c\u2019est la temp\u00eate, des litres de pluie transparente qui s\u2019infiltrent partout, il y a le bruit de l\u2019eau de pluie dans tous les coins de la maison, on monte l\u2019escalier en courant, quelque chose ou quelqu\u2019un est entr\u00e9 chez elle, c\u2019est dans l\u2019escalier, \u00e7a r\u00e9sonne jusqu\u2019\u00e0 la porte de la salle de bain attenante, il s\u2019arr\u00eate, \u00e7a s\u2019arr\u00eate de bouger, des litres d\u2019eau qui tombent, qui ruissellent dehors sur les tonneaux et dans les pots de chrysanth\u00e8mes, ce sont des bruits de pluie qui tapent, comme une barre de m\u00e9tal sur des fils barbel\u00e9s dans la t\u00eate, comme la petite scie des grillons de son enfance et le claquement des cordes \u00e0 linge contre le manche \u00e0 balai, c\u2019est loin, tr\u00e8s loin l\u2019enfance mais \u00e7a revient parfois \u00e0 certains moments, elle ne sait pas pourquoi, elle a le dos contre la porte de sa chambre, elle s\u2019est lev\u00e9e sans s\u2019en rendre compte, elle a retrouv\u00e9 ses jambes, elle ne s\u2019\u00e9coute plus, elle se parle \u00e0 elle-m\u00eame mais aucun son ne sort de sa bouche, elle croit qu\u2019elle l\u2019appelle \u00e0 l\u2019aide, s\u2019effor\u00e7ant de pousser contre la porte pour la plaquer contre son poids, sa masse de vieille femme s\u00e9dentaire la bloque, elle ne la ferme jamais \u00e0 clef, on ne sait pas ce qui peut arriver, et le bras sur la figure hurlant, s\u2019effor\u00e7ant de restreindre son cri, le bruit de la poudre, du pl\u00e2tre qui tombe sur le plancher derri\u00e8re la cloison, c\u2019est un bruit sec de cendre qu\u2019elle entend partout, lui recommence \u00e0 hurler, elle recommence \u00e0 pleurnicher, elle implore, elle l\u2019implore, elle le faisait manger, il recommence \u00e0 hurler des mots, elle comprend qu\u2019il parle de la maison, de sa maison, que c\u2019est la sienne, il recommence \u00e0 vocif\u00e9rer des mots incoh\u00e9rents, incompr\u00e9hensibles, que c\u2019est sa faute \u00e0 elle, elle capte des bribes parmi le bruit de pl\u00e2tre qui tombe et la pluie, le bruit noir de la pluie qui se d\u00e9verse, il y a des bidons et des tonneaux et des citernes de pluie qui tambourinent dehors et se d\u00e9versent partout, tout le temps, dans la maison, il dit qu\u2019il a inond\u00e9 le grenier, qu\u2019il a d\u00e9fonc\u00e9 le toit \u00e0 la hache, elle ne comprend plus rien, il y a trop de bruits au dehors, au dedans, on dirait que le ch\u00eane est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, elle peut entendre les racines terreuses qui longent ses plaintes, il y a un bruit et une odeur de pluie, tous les parfums de feuilles et de fleurs \u00e9pars dans l\u2019air humide et chaud, il recommence \u00e0 hurler, \u00e0 tambouriner derri\u00e8re la porte, contre la porte, \u00e0 frapper \u00e0 fracasser la porte de sa chambre \u00e0 coups de crosse, et le bruit de pluie s\u2019\u00e9teint dans l\u2019air humide de la maison et accompagne le silence de la voix des arbres au-dedans, elle regarde par-dessus son \u00e9paule plaqu\u00e9e contre la porte, et les tchacs-tchacs de la crosse vocif\u00e9rant ou de la hache, si vraiment il a ouvert le toit, elle articule des mots pour l\u2019implorer d\u2019arr\u00eater, elle ne les entend pas, les a-t-elle seulement prononc\u00e9s, lui ne parle pas, il beugle il r\u00e2le il vagit comme un animal, c\u2019est une b\u00eate un pr\u00e9dateur pr\u00eat \u00e0 fondre sur sa proie, le bruit est dans tous ses gestes, toutes ses voix, le bruit est dans toute sa fureur, il a oubli\u00e9 qu\u2019elle lui a donn\u00e9 la vie, il d\u00e9fonce la porte en frappant dans le bois comme dans du vide, elle est tomb\u00e9e comme un ch\u00e2teau de cartes un immeuble qu\u2019on aurait dynamit\u00e9, \u00e0 la verticale, elle est assise et elle crie elle hurle elle vocif\u00e8re des pri\u00e8res, des incantations contre le d\u00e9mon qui poss\u00e8de le corps de son fils, de Fifi, de Jean qui n\u2019est pas l\u00e0, ce n\u2019est pas possible, ce n\u2019est pas lui, ce n\u2019est pas son fils qui d\u00e9fonce sa porte \u00e0 coups de crosse avec le fusil de son p\u00e8re, \u00e0 coups de hache peut-\u00eatre, elle est assise et elle s\u2019\u00e9tend dans l\u2019eau, dans l\u2019eau de pluie que le ch\u00eane qui rampe dans la maison rapporte depuis ses racines, elle est \u00e9tendue dans l\u2019eau, dans le bruissement sauvage de l\u2019eau, et elle \u00e9coute le clapotis des vagues qui cogne contre ses flancs, contre les plinthes de sa chambre de petite vieille, elle est \u00e9tendue dans l\u2019eau de tout son long, des bruits d\u2019eau plein la t\u00eate et le clapotis de l\u2019eau qui tinte dans ses oreilles, la berce, le son du bois qu\u2019on casse, la sciure qui tombe, on dirait du sable qui passe sur la langue comme quand elle mettait trop vite la t\u00eate dans l\u2019eau, l\u2019\u00e9t\u00e9, dans les vagues, elle se raconte tout \u00e7a, elle lui dit tout \u00e7a mais \u00e7a reste \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, \u00e7a ne sort pas, il y a maintenant dans la chambre un peu plus de lumi\u00e8re, la porte \u00e0 demi transperc\u00e9e bat contre ses cuisses au son des battements d\u2019eau et de hache, debout derri\u00e8re la porte elle l\u2019entend respirer fort, haleter, \u00eatre hors d\u2019haleine, \u00e0 force de taper et de vocif\u00e9rer, l\u2019odeur humide du ch\u00eane et l\u2019eau qui creuse une ravine dans la maison, et Jean qui parle tout seul \u00e0 bout de souffle, c\u2019est monstrueusement bruyant, irrespirable. Un instant elle reste l\u00e0 dans ces bruits de haine et de temp\u00eate m\u00eal\u00e9s, l\u2019air semble n\u2019\u00eatre qu\u2019une bruine de cha\u00eenes et de grincements de portes, \u00e7a sent la poudre et le m\u00e9tal mouill\u00e9. Il s\u2019arr\u00eate. Il hal\u00e8te pour saisir un peu de cet air humide dans l\u2019\u00e9paisseur de la nuit. L\u2019instant d\u2019apr\u00e8s il hurle \u00e0 nouveau, enfonce la porte et la tire par sa chemise de nuit, puis il la saisit par les chevilles et il la tra\u00eene sur le sol. Ils traversent la cuisine, longent la grande table de ferme, il ouvre la porte qui donne sur la cour, il y a l\u00e0 le ch\u00eane qui vocif\u00e8re dans le vent, elle hurle \u00e0 la mort et son bruit de gorge est terrible. C\u2019est un bruit de b\u00eate qui couine comme un rat aux abois, il ne veut rien savoir, il n\u2019entend pas ses cris ses mots ses excuses de m\u00e8re \u00e2nonn\u00e9s, il s\u2019\u00e9lance de tout son corps de fils honni depuis la crosse jusqu\u2019au canon, elle se met \u00e0 hurler, il est l\u00e0 debout les yeux inject\u00e9s de sang, celui du ch\u00eane et de l\u2019enfance, puis il s\u2019\u00e9lance dans les t\u00e9n\u00e8bres grises, il y a une odeur de poudre et de pluie, un bruit assourdissant puis le bruit sourd d\u2019un corps, d\u2019un poids mort qu\u2019on pousse d\u2019un coup sec avec le pied dans l\u2019escalier et qui d\u00e9gringole bim, bam, boum, jusqu\u2019\u00e0 la porte de la cave.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a du bruit partout dans la maison, dehors c\u2019est la temp\u00eate, dehors les cris de la pluie continuent d\u2019hurler contre les tuiles. 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