{"id":164409,"date":"2024-07-16T17:53:17","date_gmt":"2024-07-16T15:53:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164409"},"modified":"2024-07-16T17:55:48","modified_gmt":"2024-07-16T15:55:48","slug":"anthologie-25-mais-pas-dodeur-vous-monte-au-nez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-25-mais-pas-dodeur-vous-monte-au-nez\/","title":{"rendered":"#anthologie #25 | \u00ab\u00a0mais pas d&rsquo;odeur vous monte au nez\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;odeur fondamentale, pas plus que pour les couleurs. C&rsquo;est leur usage, notre niveau culturel, l&#8217;emploi des mots correspondant \u00e0 notre condition qui nous permettent, avec plus ou moins de chance de bonheur ou de malheur, de pouvoir les d\u00e9crire. L\u00e9vi-Strauss lui-m\u00eame, grand anthropologue qu&rsquo;il \u00e9tait, disait que le Br\u00e9sil sent la cassolette, en raison d&rsquo;une homophonie avec \u00ab\u00a0gr\u00e9sille\u00a0\u00bb. Les odeurs sont \u00e9troitement li\u00e9es \u00e0 nos usages; on ne saurait gu\u00e8re remonter \u00e0 leur source. M\u00eame Proust, quand il se trouve confront\u00e9 au couvre-lit de tante L\u00e9onie, utilise des termes faisant plus r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un usage (s&rsquo;engluer, odeur m\u00e9diane, fade) afin d&rsquo;\u00e9voquer une \u00ab\u00a0convoitise inavou\u00e9e en sa pr\u00e9sence\u00a0\u00bb (le couvre-lit, pas la tante).<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, puisque nous devons d\u00e9sormais nous efforcer de tout cat\u00e9goriser (<em>\u00ab la cat\u00e9gorisation est principalement un moyen de comprendre le monde \u00bb (Lakoff &amp; Johnson, 1985 : 132))<\/em>, je pourrais essayer de cr\u00e9er mes propres cat\u00e9gories. Comment s&rsquo;y prendre quand on ne sait absolument rien des grandes th\u00e9ories de la cat\u00e9gorisation qui parviennent \u00e0 l&rsquo;animal en partant du caniche nain, \u00e0 l&rsquo;oiseau en partant du canari, \u00e0 l&rsquo;essence du politique en se basant sur la pire chienlit ? <em>Il faut du saillant<\/em>, quelque chose qui mette tout le monde d&rsquo;accord pour dire que c&rsquo;est \u00e7a, que <em>c&rsquo;en est<\/em>. L&rsquo;odeur du jasmin ou celle des latrines sont ici sur le m\u00eame plan, <em>celui de la \u00ab\u00a0saillance\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Comme il est difficile de parler des odeurs, certains ne se cassent pas la t\u00eate plus que de raison. J&rsquo;ai connu un meunier d&rsquo;huiles qui, en reniflant ses tonneaux, disait : <em>soit c&rsquo;est bon, soit \u00e7a ne l&rsquo;est pas.<\/em> Et il semblait s&rsquo;en contenter grandement.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Je devrais continuer \u00e0 prendre des notes en parall\u00e8le de cet atelier d&rsquo;\u00e9criture. Je sens qu&rsquo;il y a l\u00e0 un monde encore bien \u00e9loign\u00e9 de ma port\u00e9e dans les mots. Peut-\u00eatre faire des listes, par exemple, de toutes les fa\u00e7ons que je connais pour caract\u00e9riser une odeur, c&rsquo;est-\u00e0-dire pour en faire un genre de personnage plus ou moins important \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur d&rsquo;un micro-r\u00e9cit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;odeur de chou flotte dans la cuisine. C&rsquo;est fou comme \u00e7a peut sentir mauvais et pourtant comme on peut se r\u00e9galer ensuite quand la soupe est pr\u00eate. Il faudrait que je m&rsquo;approche, nez en avant, narines \u00e9cart\u00e9es, de certaines odeurs trop vite d\u00e9laiss\u00e9es en raison de la r\u00e9pugnance imm\u00e9diate qu&rsquo;elles m&rsquo;inspirent les yeux ferm\u00e9s. L&rsquo;odeur du pognon par exemple, l&rsquo;odeur des gourmettes de m\u00e9tal qui tintent au poignet des nouveaux riches, l&rsquo;odeur abominable de bon nombre de parfums dits de luxe. Le parfum de la richesse a une odeur de pourriture, de d\u00e9composition, vous ne trouvez pas?<\/p>\n\n\n\n<p>Certaines femmes sont des cassolettes \u00e0 odeurs, et elles ne sont pas br\u00e9siliennes.<\/p>\n\n\n\n<p>certains hommes puent \u00e0 force d&rsquo;\u00eatre inodores.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut s&rsquo;enivrer d&rsquo;odeurs autant que de vin. Je ne sais pas si les po\u00e8tes persans en parlent. \u00catre excommuni\u00e9 pour avoir os\u00e9 je ne sais quelle all\u00e9gorie entre la rose et autre chose, pensez-vous que cela soit impossible? Bien s\u00fbr que non. D\u00e9capit\u00e9 en prime. La vilaine t\u00eate malodorante, celle de l&rsquo;ivresse, de la libert\u00e9, de l&rsquo;audace, exhib\u00e9e en place publique.  L&rsquo;odeur de la b\u00eatise se reconna\u00eet presque imm\u00e9diatement d\u00e8s qu&rsquo;elle pointe le vilain bout de son nez.<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque partie d&rsquo;un jardin a ses odeurs. La tomate, selon les dires de certains grands chefs \u00e9toil\u00e9s, peut tout \u00e0 fait sentir <em>\u00ab l\u2019\u00e9l\u00e9gance, la v\u00e9rit\u00e9, l\u2019honn\u00eatet\u00e9 \u00bb<\/em>. \u00c7a peut aller jusque l\u00e0. Moi, l&rsquo;odeur de la tomate me rappelle les repas de famille ant\u00e9diluviens, quand les tomates avaient encore du go\u00fbt. Le radis pour moi a toujours eut le gout et l&rsquo;odeur du radis, que disserter de plus sur le sujet ?<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;usage donc. \u00c0 force de manger des tomates, j&rsquo;y reconnais une odeur de quelque chose bien vrai, et  que je pourrais facilement d\u00e9crire comme ind\u00e9finissable, mais c&rsquo;est parce que ce serait douloureux surtout de se souvenir vraiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis, je sens bien que je m&rsquo;agace \u00e0 chercher des mots qui ne seraient pas les miens. Souvent, je dis <em>tu sens bon<\/em>, je ne fais pas de prose. Quand c&rsquo;est mauvais, je le dis pareil, <em>tu es puant<\/em>. Est-ce que je m&rsquo;en porte plus mal? Bien s\u00fbr que non. Si ce n&rsquo;\u00e9tait pas le cas, j&rsquo;aurais la nette impression de sentir l&rsquo;odeur de la tromperie, celle de celui qui veut p\u00e9ter plus haut que son cul, et puis voil\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Tu pourrais faire un effort, un peu de tenue dans ton langage quand m\u00eame&#8230; c&rsquo;est tout de m\u00eame un atelier d&rsquo;\u00e9criture&#8230; et voil\u00e0, tout de suite on vous classe, on vous cat\u00e9gorise, les gueux, les vilains, les nobles et les seigneurs, tout le tralala. Apr\u00e8s tout, s&rsquo;ils n&rsquo;ont que \u00e7a pour se d\u00e9sennuyer, \u00e7a les regarde. Et bien je vais leur dire&#8230;<em>\u00e7a leur passera avant que \u00e7a ne me reprenne.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il pourrait m\u00eame y avoir de la col\u00e8re, \u00e7a pourrait carr\u00e9ment sentir le roussi. Je veux dire, vouloir classifier les gens de cette fa\u00e7on, \u00e0 la mani\u00e8re dont ils se sentent le doigt et qu&rsquo;ils en parlent, comme si \u00e7a ne suffisait pas d&rsquo;\u00eatre partout fliqu\u00e9 d\u00e8s qu&rsquo;on fait un pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors, r\u00e9flexion faite, je garde mes odeurs pour moi. Les autres, je ne peux plus les sentir. Trop de tra\u00eetrise, trop de mensonges. On ne sait jamais si c&rsquo;est du lard ou du cochon. Voil\u00e0 la triste r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle nous vivons.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;odeur fondamentale, pas plus que pour les couleurs. C&rsquo;est leur usage, notre niveau culturel, l&#8217;emploi des mots correspondant \u00e0 notre condition qui nous permettent, avec plus ou moins de chance de bonheur ou de malheur, de pouvoir les d\u00e9crire. 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