{"id":164471,"date":"2024-07-16T20:42:37","date_gmt":"2024-07-16T18:42:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164471"},"modified":"2024-07-16T21:56:55","modified_gmt":"2024-07-16T19:56:55","slug":"anthologie-20-labuelita","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-20-labuelita\/","title":{"rendered":"#anthologie #20 | l&rsquo;abuelita"},"content":{"rendered":"\n<p>Je n\u2019ai que cinq photos de toi. Cinq photos mais seulement trois jours de ta vie. Cinq photos qui te montrent \u00e0 l\u2019occasion de trois jours de ta vie, de ta vieillesse, de ta grande vieillesse on dirait aujourd\u2019hui.\u00a0 \u00c0 soixante-quinze, \u00e0 quatre-vingts et sur les deux derni\u00e8res, non dat\u00e9es, les plus r\u00e9centes, si on peut dire, \u00e0 quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans. Pas davantage. Tu es morte \u00e0 quatre-vingt-sept ans. Sur toutes tu as les cheveux blancs, peign\u00e9s avec une raie sur le c\u00f4t\u00e9 droit de la t\u00eate et qui recouvrent tes oreilles. Prenons-les dans l\u2019ordre chronologique. D\u2019images de toi ant\u00e9rieures, il n\u2019y a pas. Ni mat\u00e9rielles ni immat\u00e9rielles. Une photo d\u2019identit\u00e9, parce qu\u2019en 1967 contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait le cas en 1941 comme l\u2019attestent les papiers tamponn\u00e9s que j\u2019ai sous les yeux, le vice-consulat d\u2019Espagne demandait une photo. M\u00eame renseignements, m\u00eame noms, pr\u00e9noms, parents, absence de profession, adresse, mais sur le papier de 1967, ton visage dans le coin droit. Les deux agrafes ont rouill\u00e9.\u00a0 Tu portes un manteau sombre, noir probablement, de photo en couleur de toi je n\u2019ai pas, de toi de qui je n\u2019ai que ces cinq photos, cinq photos en noir et blanc prises \u00e0 l\u2019occasion de trois journ\u00e9es de ta vie, trois journ\u00e9es de ta vieillesse. Tu portes un manteau noir on dira, je sais qu\u2019il est noir, ferm\u00e9 jusqu\u2019au menton, tu as nou\u00e9 un foulard autour du cou, est-il en soie, t\u2019a-t-on un jour offert un foulard en soie, tu as mis ton plus bel habit, un manteau, un foulard, celui des grandes occasions, le seul peut-\u00eatre, et fait tenir une m\u00e8che de cheveux par une barrette, les cheveux sont bien peign\u00e9s, la raie bien trac\u00e9e, les l\u00e8vres serr\u00e9es, portes-tu un dentier, ou ne fais-tu qu\u2019avec quelques dents, tes sourcils sont broussailleux, blancs, peut-\u00eatre quelques-uns de gris te reste-t-il, tes yeux me semblent clairs, vifs surtout, petite chose ramass\u00e9e, noiraude je le sais malgr\u00e9 tes cheveux blancs, tes sourcils blancs, ton foulard clair, tes yeux \u00e9trangement clairs, mais dans le regard, droit, nulle agressivit\u00e9, nulle passivit\u00e9, ni arrogance -comment aurais-tu pu- ni humilit\u00e9, une pr\u00e9sence, une force, une lutte. Il faut de grandes occasions pour que l\u2019on te prenne en photo. Ou un imp\u00e9ratif administratif. Les deux photos suivantes ont \u00e9t\u00e9 prises par un photographe professionnel. Elles sont encadr\u00e9es d\u2019un liser\u00e9 blanc, l\u00e9g\u00e8rement crant\u00e9. Au dos, le tampon du photographe, <em>Les Images vivantes<\/em>, une adresse, et num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 six chiffres et, en encadr\u00e9, cette information <em>service photo ext\u00e9rieur<\/em>. Une des deux photos, la deuxi\u00e8me dirons-nous, confirme l\u2019indication not\u00e9e au crayon de couleur bleu au recto (L10, quand au dos de l\u2019autre on lit L6), a \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e, manque donc le tiers inf\u00e9rieur de la photo, des pieds et des marches, rien d\u2019essentiel donc. Sur la premi\u00e8re, l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u00e9glise, au premier plan trois jeunes filles v\u00eatues et gant\u00e9es de blanc, portant un bandeau blanc dans les cheveux, elles sont agenouill\u00e9es. A droite, assises c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te les femmes plus \u00e2g\u00e9es, chapeaut\u00e9es, leurs v\u00eatements sont plus fonc\u00e9s, probablement color\u00e9s, elles regardent l\u2019objectif. Plus \u00e0 droite, sur le m\u00eame banc, un visage, les v\u00eatements noirs se confondent avec l\u2019obscurit\u00e9 du lieu. Tu es l\u00e0. Discr\u00e8te. A ta droite celle qui n\u2019a pas voulu de toi, fid\u00e8le au pr\u00e9jug\u00e9 de ses parents. Dans le tombeau aussi elle refusera de te faire une place. Elle te tourne le dos. Mais tu es l\u00e0. Au premier rang. Comment supportes-tu cela? Ressens-tu de la fiert\u00e9, de l\u2019indiff\u00e9rence, es-tu g\u00ean\u00e9e? Je ne vois pas ton regard. Tes cheveux sont en partie recouverts par une mantille en dentelle noire.\u00a0 Au mariage de ta fille, tu n\u2019as pas eu le droit de t\u2019asseoir au premier rang, ni m\u00eame au second. Debout au fond de l\u2019\u00e9glise tu as d\u00fb rester. Mais elle \u00e9tait mari\u00e9e, tu pouvais respirer. La photo suivante, celle d\u00e9chir\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 la sortie de la messe. On voit quinze personnes. Gants, chapeaux, cravates et noeuds papillon sont de sortie. Tous regardent l\u2019objectif. Tous sauf toi. Tu tiens le bras de ta fille d\u2019un c\u00f4t\u00e9, t\u2019appuies sur ta canne de l\u2019autre. L\u2019oeil affol\u00e9. Il y a quelque chose de fou dans ton regard. L\u2019image d\u2019une sorci\u00e8re. Si petite, alors que ta fille qui te d\u00e9passe d\u2019au moins deux t\u00eates aujourd\u2019hui semblerait bien petite, elle a sans doute mis des talons, mais toi combien mesures-tu? Une sorci\u00e8re. Une gitane. Gitane, sans doute l\u2019es-tu un peu. Beaucoup m\u00eame. Ton nom le dit, ta peau aussi, ta matit\u00e9.\u00a0 Restent deux photos. Prises le m\u00eame jour. Chez toi. Chez ta fille. Chez ta fille o\u00f9 tu avais enfin eu ta place. Ses enfants sont mari\u00e9s. Il doit exister d\u2019autres photos. Celle du mariage de la fille. Les deux pr\u00e9c\u00e9dentes sont celles du mariage du gar\u00e7on. Pouvoir d\u00e9couvrir d\u2019autres photos de toi. Les chercher d\u00e8s que possible. Peut-\u00eatre n\u2019ai-je pas que cinq photos de toi. Celle-ci n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 prise par un photographe. Le format est carr\u00e9, six sur six (\u00e0 v\u00e9rifier), bord\u00e9 d\u2019un liser\u00e9 blanc non crant\u00e9. Tu ne regardes pas l\u2019objectif. Tu regardes la fillette, tu lui parles, tu lui parles dans cette langue tienne, \u00e9trang\u00e8re, qu\u2019elle ne parle pas, qu\u2019elle comprend, un sabir qu\u2019on parle ici. Tu es assise sur une chaise dans ce qui tient lieu de couloir et de cuisine et de salle d\u2019eau, ni salle de bain ni WC ici, mais un sol pav\u00e9, de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, du chauffage, quand il n\u2019y a rien de tel chez toi, dans ce chez toi inesp\u00e9r\u00e9, cette adresse inscrite sur les papiers du vice-consulat, ces papiers que tu ne sais pas lire. Debout derri\u00e8re toi, les mains sur les hanches, cette position dont j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 par atavisme, ta fille. Forte. Toi, yeux cern\u00e9s, enfonc\u00e9s, regard sombre, visage anguleux, \u00e9maci\u00e9, portant un polo \u00e0 manches longues, noir, une broche \u00e9pingl\u00e9e dessus, sous le cou, un tablier \u00e0 fleur recouvre tes jambes. La fillette te tient les mains, tes mains noires dans ses mains blanches, \u00e0 quoi joue-t-elle, que lui dis-tu, vous avez oubli\u00e9 celui ou celle qui se tient devant vous, dans cet appartement exigu, la fillette regarde tes mains, tu regardes l\u2019enfant, lui parles, la regardes. Pr\u00e9sence de ton regard. La voix, le regard, les mots forment un lien. De la voix, des mots, du regard, tu la tiens, l\u2019enlaces. Des deux mains elle te tient, te tient les mains. Et vous formez comme une \u00eele, tandis que, par dessus vous deux, se regardent ta fille, droite au fond, mains sur les hanches, et sa fille, droite, appareil photo en main. La derni\u00e8re photo est en carton, ta silhouette a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9e, il n\u2019y a que toi, habill\u00e9e comme sur la photo pr\u00e9c\u00e9dente, mais le visage, trois fois plus grand. Tu es assise sur la m\u00eame chaise, tu regardes l\u2019objectif, tu as les mains crois\u00e9es, on aper\u00e7oit une alliance \u00e0 ta main gauche. C\u2019est cela qu\u2019elle voulait la fillette, que tu croises les mains, que tu prennes la pause, que tu sois pr\u00eate pour la photo, c\u2019\u00e9tait celle-l\u00e0 qui comptait, la photo suivante, pas celle des pr\u00e9paratifs, vol\u00e9e par celle qui tient l\u2019appareil et qui appuie sur le bouton \u00e0 votre insu.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai que cinq photos de toi. Cinq photos mais seulement trois jours de ta vie. Cinq photos qui te montrent \u00e0 l\u2019occasion de trois jours de ta vie, de ta vieillesse, de ta grande vieillesse on dirait aujourd\u2019hui.\u00a0 \u00c0 soixante-quinze, \u00e0 quatre-vingts et sur les deux derni\u00e8res, non dat\u00e9es, les plus r\u00e9centes, si on peut dire, \u00e0 quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans. Pas davantage. 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