{"id":164875,"date":"2024-07-19T12:39:45","date_gmt":"2024-07-19T10:39:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164875"},"modified":"2024-07-19T12:39:47","modified_gmt":"2024-07-19T10:39:47","slug":"anthologie-27-trois-images-de-la-vie-dune-femme","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-27-trois-images-de-la-vie-dune-femme\/","title":{"rendered":"#anthologie #27 | Trois images de la vie d&rsquo;une femme"},"content":{"rendered":"\n<p>Oubli\u00e9 au fond de la m\u00e9moire, au fond du tiroir familial, ton vieil album photos est fig\u00e9 dans l\u2019ailleurs. Il attend qu\u2019on vienne te chercher. Qu\u2019on d\u00e9chiffre le nom des rues, les lieux effac\u00e9s pour ne pas qu\u2019on t\u2019oublie. Il sera l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 ta disparition. Il est une image de toi qui attend, inchang\u00e9e, qu\u2019on te reconnaisse.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-12-les-laisses-pour-compte\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-12-les-laisses-pour-compte\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait faire le deuil de ses visages. Reconna\u00eetre \u00e7a \u00e0 celle qui s\u2019acharne. Que c\u2019est quand m\u00eame un visage son sourire sans dent. Un trou comme un puits dans la m\u00e2choire. Avec l\u2019affaissement des l\u00e8vres. Les tissus violac\u00e9s. Les racines arrach\u00e9es. La bouche encore humide des chicots tomb\u00e9s au sol sur un paquet d\u2019\u00e9toffes. L\u2019histoire d\u2019un visage pur de jeune fille oubli\u00e9e, retombant sans cesse dans ses douleurs d\u2019avant. Les eaux noires o\u00f9 s\u2019amassent les dents de lait d\u2019une petite fille souriante. Reconna\u00eetre que ce n\u2019est pas pareil \u00e0 pr\u00e9sent. Le visage ne tient plus. Il tombe. Les l\u00e8vres pendent. Elles s\u2019affinent. Revoir la pince qui arrache les dents, ampute le cr\u00e2ne. Les dents. Celles qu\u2019on n\u2019a pas pu sortir soi-m\u00eame devant l\u2019effroi de l\u2019enfant et la peur de la septic\u00e9mie. Elle arr\u00eate de tirer sur les chairs et le sang des plus profondes molaires gicle sur ses joues, inonde ses mains, recouvre ses poignets. La gorge ti\u00e8de de sang. Les l\u00e8vres couvertes de rouille. Il ne reconnait plus sa m\u00e8re. Il faudrait faire le deuil de son visage. Suis morte dit la voix de petite fille \u00e9dent\u00e9e. La bouche vid\u00e9e apr\u00e8s le grand d\u00e9pe\u00e7age, salie par le souvenir de l\u2019ancienne bouche, l\u2019autre retombant chaque fois, l\u2019appelant sans cesse \u00e0 retourner au puits retrouver le vide, l\u2019\u00e9cho du cri. Sa douleur d\u2019enfance. Visage d\u2019amour sans dent, visage bris\u00e9, atroce de pr\u00e8s, repoussant le visage terrifi\u00e9 de l\u2019enfant. R\u00e9duite \u00e0 \u00e7a celle qui s\u2019acharne. Au r\u00e9veil ton visage porte une douleur lancinante. Une douleur de matraques, de coups, de pi\u00e9tinements dans la m\u00e2choire. Reconna\u00eetre que c\u2019est fou quand on y pense, de ne plus avoir mal et d\u2019avoir aussi mal pour un seul et m\u00eame visage. <br><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-03-i-le-dentier\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-03-i-le-dentier\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Je vois la ville et c\u2019est tr\u00e8s sombre. Tr\u00e8s loin aussi les deux tours. Le foisonnement de la grand\u2019Rive. L\u2019\u00e9clat du port et des bateaux. Le clapotis des bou\u00e9es. Le chant des mouettes. C\u2019est tr\u00e8s loin. Tr\u00e8s sombre. Les deux tours et la maison hant\u00e9e. Il faudrait pouvoir v\u00e9rifier. Il faudrait pouvoir dormir une ou deux nuits pour s\u2019assurer de \u00e7a. Jean pense que j\u2019ai perdu la t\u00eate. Il dit que les pierres que je ramasse au bord de la rivi\u00e8re ne sont qu\u2019un amas de vieilles caillasses foutues. Il pense que je ne fais plus la diff\u00e9rence entre l\u2019eau qui stagne sur la berge, et l\u2019eau croupie qui inonde la maison. Je la go\u00fbte. Je sens la fraicheur de l\u2019eau qui monte depuis la ville. L\u2019odeur de la mar\u00e9e qui glisse doucement le long de mes joues, le long de mes narines, et qui explosent au souvenir de la bouche. Au souvenir de mes dents. J\u2019arrive dans la ville \u00e0 pieds apr\u00e8s une marche de cent jours. Les jambes engourdies par la vase. Par les vers de vase qui nettoient mes orteils, qui d\u00e9vorent mes peaux mortes de petite vieille, ma peau tr\u00e8s blanche, mon corps tr\u00e8s blanc de vieille femme d\u00e9j\u00e0 pli\u00e9e au fond, de vieille peau naufrag\u00e9e de la rivi\u00e8re, de la mar\u00e9e, de la vase, du port, de l\u2019eau croupie de mon salon o\u00f9 je marche la bouche remplie d\u2019algues et de boue. Je vois la ville et c\u2019est tr\u00e8s sombre. Tr\u00e8s loin aussi les deux tours. J\u2019avance dans l\u2019eau froide, le sol aux genoux, le corps enchev\u00eatr\u00e9, us\u00e9, d\u00e9bord\u00e9, repouss\u00e9 dans l\u2019eau froide, je me d\u00e9place \u00e0 t\u00e2tons, une main pos\u00e9e sur le dossier du canap\u00e9 dont je distingue \u00e0 peine les contours ensevelis de glaise. Les objets de la maison disparaissent. J\u2019\u00e9touffe un cri. Je reste l\u00e0 \u00e0 regarder la ville. Je ne suis plus une forte t\u00eate. Engourdie par les eaux, je me laisse glisser au souvenir de la ville. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-tenir-lieu\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-04-tenir-lieu\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Oubli\u00e9 au fond de la m\u00e9moire, au fond du tiroir familial, ton vieil album photos est fig\u00e9 dans l\u2019ailleurs. Il attend qu\u2019on vienne te chercher. Qu\u2019on d\u00e9chiffre le nom des rues, les lieux effac\u00e9s pour ne pas qu\u2019on t\u2019oublie. Il sera l\u00e0 jusqu\u2019\u00e0 ta disparition. Il est une image de toi qui attend, inchang\u00e9e, qu\u2019on te reconnaisse. https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-12-les-laisses-pour-compte\/ Il faudrait <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-27-trois-images-de-la-vie-dune-femme\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #27 | Trois images de la vie d&rsquo;une femme<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":432,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6726,6056,1],"tags":[],"class_list":["post-164875","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-27-manganelli-2-centurie","category-cycle-ete-2024","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164875","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/432"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=164875"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164875\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=164875"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=164875"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=164875"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}