{"id":164933,"date":"2024-07-18T18:30:54","date_gmt":"2024-07-18T16:30:54","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=164933"},"modified":"2024-07-18T18:48:56","modified_gmt":"2024-07-18T16:48:56","slug":"anthologie-21-agualica","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-agualica\/","title":{"rendered":"#anthologie #21 | agualica"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je n\u2019ai que cinq photos de toi <strong>(1)<\/strong>. Cinq photos mais seulement trois jours de ta vie. Cinq photos qui te montrent \u00e0 l\u2019occasion de trois jours de ta vie, de ta vieillesse, de ta grande vieillesse on dirait aujourd\u2019hui <strong>(2)<\/strong>.&nbsp; \u00c0 soixante-quinze, \u00e0 quatre-vingts et sur les deux derni\u00e8res, non dat\u00e9es, les plus r\u00e9centes, si on peut dire, \u00e0 quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans. Pas davantage. Tu es morte \u00e0 quatre-vingt-sept ans. Sur toutes tu as les cheveux blancs, peign\u00e9s avec une raie sur le c\u00f4t\u00e9 droit de la t\u00eate et qui recouvrent tes oreilles <strong>(3)<\/strong>. Prenons-les dans l\u2019ordre chronologique. D\u2019images de toi ant\u00e9rieures, il n\u2019y a pas. Ni mat\u00e9rielles ni immat\u00e9rielles <strong>(4)<\/strong>. Une photo d\u2019identit\u00e9, parce qu\u2019en 1967 contrairement \u00e0 ce qui \u00e9tait le cas en 1941 comme l\u2019attestent les papiers tamponn\u00e9s que j\u2019ai sous les yeux, le vice-consulat d\u2019Espagne demandait une photo <strong>(5)<\/strong>. M\u00eame renseignements, m\u00eame noms, pr\u00e9noms, parents, absence de profession, adresse, mais sur le papier de 1967, ton visage dans le coin droit. Les deux agrafes ont rouill\u00e9.&nbsp; Tu portes un manteau sombre, noir probablement, de photo en couleur de toi je n\u2019ai pas, de toi de qui je n\u2019ai que ces cinq photos, cinq photos en noir et blanc prises \u00e0 l\u2019occasion de trois journ\u00e9es de ta vie, trois journ\u00e9es de ta vieillesse. Tu portes un manteau noir on dira, je sais qu\u2019il est noir, ferm\u00e9 jusqu\u2019au menton, tu as nou\u00e9 un foulard autour du cou, est-il en soie, t\u2019a-t-on un jour offert un foulard en soie, tu as mis ton plus bel habit, un manteau, un foulard, celui des grandes occasions, le seul peut-\u00eatre, et fait tenir une m\u00e8che de cheveux par une barrette, les cheveux sont bien peign\u00e9s <strong>(6)<\/strong>, la raie bien trac\u00e9e, les l\u00e8vres serr\u00e9es, portes-tu un dentier <strong>(7)<\/strong>, ou ne fais-tu qu\u2019avec quelques dents, tes sourcils sont broussailleux, blancs, peut-\u00eatre quelques-uns de gris te reste-t-il, tes yeux me semblent clairs, vifs surtout, petite chose ramass\u00e9e, noiraude je le sais malgr\u00e9 tes cheveux blancs, tes sourcils blancs, ton foulard clair, tes yeux \u00e9trangement clairs, mais dans le regard, droit, nulle agressivit\u00e9, nulle passivit\u00e9, ni arrogance -comment aurais-tu pu- ni humilit\u00e9, une pr\u00e9sence, une force, une lutte. Il faut de grandes occasions pour que l\u2019on te prenne en photo. Ou un imp\u00e9ratif administratif. Les deux photos suivantes ont \u00e9t\u00e9 prises par un photographe professionnel. Elles sont encadr\u00e9es d\u2019un liser\u00e9 blanc, l\u00e9g\u00e8rement crant\u00e9. Au dos, le tampon du photographe, <em>Les Images vivantes<\/em>, une adresse, et num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 six chiffres et, en encadr\u00e9, cette information <em>service photo ext\u00e9rieur<\/em>. Une des deux photos, la deuxi\u00e8me dirons-nous, confirme l\u2019indication not\u00e9e au crayon de couleur bleu au recto (L10, quand au dos de l\u2019autre on lit L6), a \u00e9t\u00e9 d\u00e9chir\u00e9e, manque donc le tiers inf\u00e9rieur de la photo, des pieds et des marches, rien d\u2019essentiel donc <strong>(8)<\/strong>. Sur la premi\u00e8re, l\u2019int\u00e9rieur d\u2019une \u00e9glise, au premier plan trois jeunes filles v\u00eatues et gant\u00e9es de blanc, portant un bandeau blanc dans les cheveux, elles sont agenouill\u00e9es <strong>(9)<\/strong>. A droite, assises c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te les femmes plus \u00e2g\u00e9es, chapeaut\u00e9es, leurs v\u00eatements sont plus fonc\u00e9s, probablement color\u00e9s, elles regardent l\u2019objectif. Plus \u00e0 droite, sur le m\u00eame banc, un visage, les v\u00eatements noirs se confondent avec l\u2019obscurit\u00e9 du lieu. Tu es l\u00e0. Discr\u00e8te. A ta droite celle qui n\u2019a pas voulu de toi, fid\u00e8le au pr\u00e9jug\u00e9 de ses parents. Dans le tombeau aussi elle refusera de te faire une place. Elle te tourne le dos <strong>(10)<\/strong>. Mais tu es l\u00e0. Au premier rang. Comment supportes-tu cela? Ressens-tu de la fiert\u00e9, de l\u2019indiff\u00e9rence, es-tu g\u00ean\u00e9e? Je ne vois pas ton regard. Tes cheveux sont en partie recouverts par une mantille en dentelle noire.&nbsp; Au mariage de ta fille, tu n\u2019as pas eu le droit de t\u2019asseoir au premier rang, ni m\u00eame au second. Debout au fond de l\u2019\u00e9glise tu as d\u00fb rester. Mais elle \u00e9tait mari\u00e9e, tu pouvais respirer. La photo suivante, celle d\u00e9chir\u00e9e, a \u00e9t\u00e9 prise \u00e0 la sortie de la messe. On voit quinze personnes. Gants, chapeaux, cravates et noeuds papillon sont de sortie. Tous regardent l\u2019objectif. Tous sauf toi. Tu tiens le bras de ta fille d\u2019un c\u00f4t\u00e9, t\u2019appuies sur ta canne de l\u2019autre. L\u2019oeil affol\u00e9. Il y a quelque chose de fou dans ton regard. L\u2019image d\u2019une sorci\u00e8re. Si petite, alors que ta fille qui te d\u00e9passe d\u2019au moins deux t\u00eates aujourd\u2019hui semblerait bien petite, elle a sans doute mis des talons, mais toi combien mesures-tu? Une sorci\u00e8re. Une gitane. Gitane, sans doute l\u2019es-tu un peu. Beaucoup m\u00eame. Ton nom le dit, ta peau aussi, ta matit\u00e9 <strong>(11)<\/strong>.&nbsp; Restent deux photos. Prises le m\u00eame jour. Chez toi. Chez ta fille. Chez ta fille o\u00f9 tu avais enfin eu ta place. Ses enfants sont mari\u00e9s. Il doit exister d\u2019autres photos. Celle du mariage de la fille. Les deux pr\u00e9c\u00e9dentes sont celles du mariage du gar\u00e7on. Pouvoir d\u00e9couvrir d\u2019autres photos de toi. Les chercher d\u00e8s que possible. Peut-\u00eatre n\u2019ai-je pas que cinq photos de toi. Celle-ci n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 prise par un photographe. Le format est carr\u00e9, six sur six (\u00e0 v\u00e9rifier), bord\u00e9 d\u2019un liser\u00e9 blanc non crant\u00e9. Tu ne regardes pas l\u2019objectif. Tu regardes la fillette, tu lui parles, tu lui parles dans cette langue tienne, \u00e9trang\u00e8re, qu\u2019elle ne parle pas, qu\u2019elle comprend, un sabir qu\u2019on parle ici. Tu es assise sur une chaise dans ce qui tient lieu de couloir et de cuisine et de salle d\u2019eau, ni salle de bain ni WC ici, mais un sol pav\u00e9, de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, du chauffage, quand il n\u2019y a rien de tel chez toi, dans ce chez toi inesp\u00e9r\u00e9, cette adresse inscrite sur les papiers du vice-consulat, ces papiers que tu ne sais pas lire. Debout derri\u00e8re toi, les mains sur les hanches, cette position dont j\u2019ai h\u00e9rit\u00e9 par atavisme, ta fille. Forte. Toi, yeux cern\u00e9s, enfonc\u00e9s, regard sombre, visage anguleux, \u00e9maci\u00e9, portant un polo \u00e0 manches longues, noir, une broche \u00e9pingl\u00e9e dessus, sous le cou, un tablier \u00e0 fleur recouvre tes jambes. La fillette te tient les mains, tes mains noires dans ses mains blanches, \u00e0 quoi joue-t-elle, que lui dis-tu, vous avez oubli\u00e9 celui ou celle qui se tient devant vous, dans cet appartement exigu, la fillette regarde tes mains, tu regardes l\u2019enfant, lui parles, la regardes. Pr\u00e9sence de ton regard. La voix, le regard, les mots forment un lien. De la voix, des mots, du regard, tu la tiens, l\u2019enlaces. Des deux mains elle te tient, te tient les mains. Et vous formez comme une \u00eele, tandis que, par dessus vous deux, se regardent ta fille, droite au fond, mains sur les hanches, et sa fille, droite, appareil photo en main. La derni\u00e8re photo est en carton, ta silhouette a \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9e, il n\u2019y a que toi, habill\u00e9e comme sur la photo pr\u00e9c\u00e9dente, mais le visage, trois fois plus grand. Tu es assise sur la m\u00eame chaise, tu regardes l\u2019objectif, tu as les mains crois\u00e9es, on aper\u00e7oit une alliance \u00e0 ta main gauche. C\u2019est cela qu\u2019elle voulait la fillette, que tu croises les mains, que tu prennes la pause, que tu sois pr\u00eate pour la photo, c\u2019\u00e9tait celle-l\u00e0 qui comptait, la photo suivante, pas celle des pr\u00e9paratifs, vol\u00e9e par celle qui tient l\u2019appareil et qui appuie sur le bouton \u00e0 votre insu.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(texte de la proposition 20, l\u2019abuelita <strong>(12)<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(1) <\/strong>Cinq ici, cinq connues, cinq sauv\u00e9es. Comme ces papiers, ces pi\u00e8ces d\u2019identit\u00e9 p\u00e9rim\u00e9es conserv\u00e9es, enferm\u00e9es dans des pochettes, class\u00e9es. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(2) <\/strong>Non, on ne dirait pas grande vieillesse, celle-ci commence plut\u00f4t \u00e0 quatre-vingt-dix ans. Pas par l\u2019\u00e2ge, non, par la blancheur des cheveux, par le corps rapetiss\u00e9, tass\u00e9, par le deuil port\u00e9, par le tablier, par l\u2019absence de maquillage, par ce qui a cess\u00e9, quasi disparu dans ces ann\u00e9es soixante, soixante-dix, pour les g\u00e9n\u00e9rations suivantes, l\u2019analphab\u00e9tisme. Peut-\u00eatre que cette affirmation, il faudra encore la corriger dans une note future. Sur quel fondement affirmer que l\u2019analphab\u00e9tisme a cess\u00e9 dans les ann\u00e9es soixante, soixante-dix? Et aujourd\u2019hui encore, n\u2019est-il pas pr\u00e9sent?\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(3)<\/strong> Celle qui pour moi aura toujours d\u00e9j\u00e0 eu les cheveux blancs. Et pourtant brune tu devais \u00eatre dans ta jeunesse. Brune comme ta fille, ton petit-fils, ta petite-fille, brune comme les Espagnols, brune comme le laisse deviner ta peau. Peau de <em>caraque<\/em>. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(4) <\/strong>D\u2019images r\u00e9manentes il n\u2019y a pas, sinon celles construites par des r\u00e9cits entendus. Ainsi toi attachant les jouets, hochet ou sucettes, qu\u2019enfant je jetais depuis ma chaise haute, pour t\u2019\u00e9viter, mais l\u2019aurais-tu pu,\u00a0de te baisser pour les ramasser, n\u2019ayant plus qu\u2019\u00e0 tirer la ficelle, comme tu devais enfant, et adulte encore, ramener le seau depuis le fond du puits. De<em> For-Da<\/em> tu n\u2019avais pas entendu parler, mais te d\u00e9brouiller, te d\u00e9fendre, tu avais appris.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(5) <\/strong>Comprendre avec ces papiers que tu avais gard\u00e9 la nationalit\u00e9 espagnole.\u00a0 <em>Casada <\/em>en 1941, mari\u00e9e donc, depuis un an. Mari\u00e9e huit ans apr\u00e8s ta fille. Mari\u00e9e \u00e0 cinquante-trois ans. Mari\u00e9e en 1940. Se mettre sous la protection d\u2019un homme en temps de guerre. Officiellement, cette fois-ci. En 1914, fille-m\u00e8re, \u00e9trang\u00e8re, jet\u00e9e, abandonn\u00e9e par l\u2019amoureux reparti bien vite, ayant tourn\u00e9 les talons, pris la fuite, rappel\u00e9 par sa m\u00e8re au pays, telle est du moins la version conserv\u00e9e- tu t\u2019es mise sous la protection d\u2019un homme, protection honteuse, protection n\u00e9cessaire, protection qui jette sur toi l\u2019opprobre, qui fait pleuvoir sur toi insultes et crachats, protection qui remplit le ventre affam\u00e9 de l\u2019enfant, qui donne un toit, protection qu\u2019on taira durant soixante-dix ans, que tu tairas, que ta fille taira, jusqu\u2019\u00e0 ce que, \u00e0 son tour dans la grande vieillesse, quand tombent les craintes, quand tout cela est si loin, quand les t\u00e9moins, les hurleurs, les montreurs du doigt n\u2019ont plus de voix, plus de dents, plus de doigt, quand tout cela est si loin, que ce qui \u00e9tait secret, ce qui \u00e9tait tabou, ce qui ne pouvait passer le seuil des l\u00e8vres, vient dans la conversation, simplement, naturellement, sans trompette ni\u00a0 effets, un nom,\u00a0jamais prononc\u00e9 dans cette pi\u00e8ce, dans ce monde nouveau, ce nom si lointain, ce nom d\u2019un autre temps, d\u2019une autre vie. Ce nom, cette histoire que recueille un micro cach\u00e9 sous une \u00e9charpe, ce nom, cette histoire retranscrits sur des feuillets rang\u00e9s avec photos et papiers dans une pochette. \u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(6)<\/strong> Pas d\u2019ind\u00e9frisable, pas de teinture. Un peigne et une barrette.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(7)<\/strong> Le dentier associ\u00e9 \u00e0 la vieillesse. Celui de ta fille sur le rebord du lavabo. Derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration de dentier. Le dentier, marqueur temporel. Marqueur social aussi. Les sans-dents existent toujours. Les parias. Paria tu \u00e9tais. Paria par ta langue. Paria par ta fille sans p\u00e8re. Paria par ta peau. Paria.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(8)<\/strong> Deux autres photos de la m\u00eame s\u00e9rie (m\u00eame format, m\u00eame liser\u00e9, m\u00eame brillance, m\u00eame syst\u00e8me de num\u00e9rotation au crayon bleu, m\u00eame tampon, m\u00eame adresse) me permettent d\u2019identifier l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Le mariage de ton petit-fils. Tu le vois rarement, ne l\u2019aimes gu\u00e8re para\u00eet-il. Parce qu\u2019il ressemblerait \u00e0 celui qui t\u2019a abandonn\u00e9e, le l\u00e2che, le salaud. Parce que c\u2019est un homme peut-\u00eatre. Tu as eu une fille, fille unique. Famille \u00e0 deux. La petite-fille, tu accepteras. Une association de femmes, celles qui doivent apprendre \u00e0 se prot\u00e9ger, \u00e0 se d\u00e9fendre. Ton exp\u00e9rience comme enseignement. Fille-m\u00e8re, le plus grand des malheurs, la mise au ban de la soci\u00e9t\u00e9. Ta fille n\u2019attendra pas d\u2019\u00eatre majeure pour se marier, ta petite-fille non plus. Tu avais attendu, tu avais cru. Une femme perdue aux yeux de tous. Sur l\u2019une de ses photos, les mari\u00e9s, robe blanche, bouquet, voile, dentelle, ar\u00e9opage de fillettes d\u2019honneur, mari\u00e9es en miniature, du blanc, du blanc, du blanc, et six personnages en noir avec touche blanche, le mari\u00e9 et le gar\u00e7on d\u2019honneur, clone de six ans du mari\u00e9, et au fond les parents des mari\u00e9s, ceux de la mari\u00e9e derri\u00e8re elle, du mari\u00e9 derri\u00e8re lui, tout est en place, bien rang\u00e9, bien au centre du cadre, de la photo, photo de mariage o\u00f9 n\u2019a rien \u00e0 faire la\u00a0 paria, celle qui rappelle les origines, celle qu\u2019on cache, \u00e0 qui on \u00e9vite de penser, celle qu\u2019on a toute la vie escamot\u00e9e, au fond de l\u2019\u00e9glise le jour du mariage de sa fille, hors du cadre le jour du mariage du petit-fils, le petit-fils qui ressemble au grand -p\u00e8re, le petit-fils au teint mat, aux yeux sombres, aux cheveux bruns, celui dont tout dit les origines, celui qui cherchera toujours \u00e0 s\u2019en d\u00e9faire, reproduisant sans le savoir le machisme de ses origines.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>\u00a0(9)<\/strong> Je reconnais la premi\u00e8re, ma m\u00e8re, quant aux deux autres, elles sont sans nom ni pr\u00e9nom pour moi, sans histoire.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(10) <\/strong>Racisme ordinaire, qui se transmet. On avait accept\u00e9 la fille, il fallait bien, tel \u00e9tait le choix du fils, mais pas la m\u00e8re. La fille aurait leur nom, un nom fran\u00e7ais. Mais la vieille espagnole ne mettrait jamais les pieds chez eux. Une fille sans pass\u00e9 on prenait. Message compris, Fran\u00e7oise, la fille, devenue belle-fille, saurait faire oublier son pass\u00e9, ce pass\u00e9 qu\u2019elle voulait oublier. Mais sa m\u00e8re jamais elle ne la renierait, jamais\u00a0 elle ne l\u2019abandonnerait. En cachette elle irait la voir, en cachette elle lui pr\u00e9senterait sa fille, et quand les beaux-parents seraient morts, les enfants devenus adultes partis de l\u2019appartement exigu, elle ferait venir sa m\u00e8re, la soignerait, la veillerait jusqu\u2019\u00e0 sa mort. Le mari accepterait, la belle-soeur se tairait, mais l\u2019allonger dans le m\u00eame tombeau que leurs parents, la belle-soeur refuserait, refuserait celle qu\u2019on a plac\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle sur le banc ce jour-l\u00e0, \u00e0 qui elle tourne le dos,\u00a0celle dont elle pr\u00e9tend ignorer la pr\u00e9sence, l\u2019existence, sauf quand il s\u2019agit de m\u00e9dire, de la traiter de voleuse, de pr\u00e9tendre qu\u2019elle a fait de la prison, quand il s\u2019agit de lui refuser une s\u00e9pulture, de refuser une place dans le tombeau familial \u00e0 celle qui serait toujours une \u00e9trang\u00e8re, une paria. C\u2019est un \u00e9tranger, un espagnol, qui lui fera place, une place dans le tombeau tout neuf qu\u2019il avait b\u00e2ti de ses mains, un homme dur, un homme craint, un \u00e9tranger, mais parce qu\u2019un homme, parce qu\u2019un homme \u00e9lev\u00e9 par des femmes, parce que le seul homme depuis la mort du p\u00e8re, parce qu\u2019orphelin \u00e0 huit ans, parce qu\u2019ayant d\u00fb quitter le pays, la langue, parce qu\u2019ayant subi le racisme, celui de ses beaux-parent, des fran\u00e7ais, des locaux, il avait ouvert grand le tombeau, sans barguigner, il avait dit oui, oui \u00e0 sa belle-fille, oui je la prends l\u2019abuelita, non elle ne couchera pas dans la terre, non elle ne sera pas enterr\u00e9e comme un chien, je la prends moi, alors lui grand seigneur, alors lui le bourru, alors lui qu\u2019on craignait, il a fait \u00e7a, il a offert une place, une place pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, parce que ne compte pas changer d\u2019avis, ce n\u2019est pas un locataire que tu prends, non il n\u2019a pas ren\u00e2cl\u00e9, il n\u2019a m\u00eame pas h\u00e9sit\u00e9, il a dit oui, oui je la prends, oui je la prends, elle aura un toit, elle aura o\u00f9 reposer, elle aura une place sur cette terre, dans ce pays, dans cette ville.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>&nbsp;(11)<\/strong>Ton nom j\u2019apprendrais \u00e0 le prononcer, j\u2019apprendrais \u00e0 le prononcer longtemps apr\u00e8s ta mort, \u00e0 le prononcer tel que tu devais le prononcer, pas francis\u00e9 comme je l\u2019avais toujours entendu. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>(12) <\/strong>Pour la fillette qui range tes mains, qui les croise comme ta fille les croisera dans ton cercueil, dans le cercueil qui sera accueilli dans une tombe, un cercueil en ch\u00eane, parce qu\u00a0&lsquo;\u00ab\u00a0elle n\u2019est pas partie comme une indigente ma m\u00e8re\u00a0, elle n\u2019est pas partie comme une indigente\u00bb r\u00e9p\u00e8te la voix sur la bande magn\u00e9tique, la voix enregistr\u00e9e subrepticement par un micro dissimul\u00e9 sous un foulard, et puis encore \u00ab\u00a0elle a eu un bel<em> entarro <\/em>ma m\u00e8re\u00a0\u00bb. <em>Un entarro<\/em>. Et la voix\u00a0 restitue le sabir, et la r\u00e9p\u00e9tition dit l\u2019angoisse, l\u2019angoisse de ceux qui n\u2019ont pas d\u2019argent, l\u2019angoisse de ceux qui n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 propri\u00e9taires d\u2019une maison, ni m\u00eame d\u2019un appartement, ni m\u00eame d\u2019une voiture, pas m\u00eame d\u2019un coin de cimeti\u00e8re, les indigents. Pour la fillette qui range tes mains, qui tient tes mains pour bien les ranger, pour te faire belle pour la photo, l\u2019abuelita n\u2019existe pas. Pas plus qu\u2019elle ne sait prononcer ton nom elle ne sait t\u2019appeler mamie en espagnol. Ici on ne parle ni fran\u00e7ais, ni espagnol, ni catalan, ni occitan, mais un sabir. La langue invente, la langue invente un monde, elle t\u2019invente un nom, agualica elle te nomme. Devenue personnage de papier, ton double de papier aura son propre nom, abuelita.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je n\u2019ai que cinq photos de toi (1). Cinq photos mais seulement trois jours de ta vie. Cinq photos qui te montrent \u00e0 l\u2019occasion de trois jours de ta vie, de ta vieillesse, de ta grande vieillesse on dirait aujourd\u2019hui (2).\u00a0 \u00c0 soixante-quinze, \u00e0 quatre-vingts et sur les deux derni\u00e8res, non dat\u00e9es, les plus r\u00e9centes, si on peut dire, \u00e0 quatre-vingt-six ou quatre-vingt-sept ans. Pas davantage. Tu es morte \u00e0 quatre-vingt-sept ans. Sur toutes tu as les cheveux blancs, peign\u00e9s avec une raie sur le c\u00f4t\u00e9 droit de la t\u00eate et qui recouvrent tes oreilles (3).  <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-21-agualica\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #21 | agualica<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":649,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6588,6056,1],"tags":[],"class_list":["post-164933","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-21-perec-sannoter-soi-meme","category-cycle-ete-2024","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164933","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/649"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=164933"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/164933\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=164933"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=164933"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=164933"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}