{"id":165105,"date":"2024-07-21T01:12:14","date_gmt":"2024-07-20T23:12:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165105"},"modified":"2024-08-01T23:08:47","modified_gmt":"2024-08-01T21:08:47","slug":"anthologie-28-les-sources","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-28-les-sources\/","title":{"rendered":"#anthologie #28 | Les sources"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous vivions dans ton monde, dans tes tristesses, avec les piles d\u2019assiettes entass\u00e9es dans l\u2019\u00e9vier. La puanteur qui en r\u00e9sultait. Les mouches. La moisissure. Tes sommeils interminables. Parfois tout le jour. Et les nuits de solitude aussi, d\u2019angoisse, pass\u00e9es \u00e0 t\u2019attendre, calfeutr\u00e9 sous une couverture, pr\u00e8s de <strong>la grande affiche aux monstres<\/strong> \u2013 les marionnettes de Dominique Houdart \u2013 qu\u2019il t\u2019avait vol\u00e9e \u00e0 la maison de la culture cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0. Souvenir de votre rencontre. Les yeux fous des personnages et cette nuit o\u00f9 j\u2019avais d\u00fb ramper jusqu\u2019aux toilettes. Tu m\u2019avais retrouv\u00e9 l\u00e0, recroquevill\u00e9 et seul \u00e0 attendre que tu ouvres enfin la porte. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-08-la-goutte\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-08-la-goutte\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Personne d\u2019autre que moi n\u2019aurait remarqu\u00e9 ce vieux monsieur qui venait tous les matins d\u00e9poser un livre sur le muret au coin de la rue. Je le sais parce que je suis tout le temps r\u00e9veill\u00e9e \u00e0 cinq heures du matin \u00e0 cause du clapotis de l\u2019eau qui tape contre le bord de la berge. J\u2019ai peur qu\u2019un jour la rivi\u00e8re d\u00e9borde et que l\u2019eau rentre dans la maison. En attendant, personne d\u2019autre que moi ne sortira r\u00e9cup\u00e9rer <strong>son livre<\/strong>. Aujourd\u2019hui, j\u2019ai lu <em>Les Vagues<\/em> de Virginia Woolf. C\u2019est une succession de monologues int\u00e9rieurs entrecrois\u00e9s de br\u00e8ves descriptions de la nature. C\u2019est beau. Ce pourrait \u00eatre ma vie de vieille femme qui s\u2019\u00e9coule. J\u2019ai pos\u00e9 le livre \u00e0 la verticale sur ma table de chevet. <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-prologue-loiseau-deau\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-prologue-loiseau-deau\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait toujours<strong> cette photographie<\/strong> qu\u2019elle avait prise pour me faire penser au quereu. La silhouette massive du ciel se tenait l\u00e0 devant la maison, l\u2019arbre aussi \u00e9tait comme une forme massive et compacte avec son manteau de feuilles sombres, \u00e7a lui donnait un aspect inqui\u00e9tant, plus vraiment bleu ce ciel, avec tous ces nuages et puis les mouches aussi qui m\u2019incommodaient de leurs bourdonnements incessants, je ne les voyais pas mais elles tourbillonnaient dans l\u2019air nervur\u00e9, telle une fine mousseline mouchet\u00e9e de fange, alors j\u2019ai dit \u00e0 Maps que s\u2019il \u00e9tait encore l\u00e0, on en aurait fait une sacr\u00e9e de f\u00eate sous ce ciel d\u2019automne, et peut-\u00eatre m\u00eame que les copains du rugby nous auraient rejoints \u00e0 la maison, comme au bon vieux temps, quand on buvait de la gn\u00f4le du p\u00e8re Ziz\u00e8re tous ensemble, et qu\u2019on ne desso\u00fblait pas avant le soir suivant, tellement qu\u2019on en avait bu apr\u00e8s le match. Et puis le soleil a continu\u00e9 de monter, alors j\u2019ai dit \u00e0 Maps qu\u2019on devrait tous lever les yeux au ciel au moins une fois pour savoir de quoi on parle, quand on parle du bon vieux temps.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-11-la-nuit-jusquau-debord\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-11-la-nuit-jusquau-debord\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Dans la petite pi\u00e8ce du rez-de-jardin, elle avait pos\u00e9 sans l\u2019accrocher, sur mon bureau d\u2019enfance, <strong>un po\u00e8me de jeunesse<\/strong> qu\u2019elle avait encadr\u00e9. Chaque soir je m\u2019y rendais comme on se rend \u00e0 une exposition souterraine, pr\u00e9textant que j\u2019avais oubli\u00e9 quelque chose. En r\u00e9alit\u00e9, je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher de le lire. Une fois remont\u00e9 dans ma chambre, je le r\u00e9citais longtemps avant l\u2019endormissement. Elle \u00e9crivait <br><br><em>L\u2019air\u2026 ses mains fra\u00eeches comme l\u2019\u00e9treinte invisible et sensuelle d\u2019une senteur automnale au c\u0153ur de l\u2019hiver\u2026 Des larmes m\u00e9tronomiques sur la pente escarp\u00e9e d\u2019une nuque raidie par les heures d\u2019insomnie pass\u00e9es \u00e0 vouloir un tout petit bout du monde\u2026 Les marches, enfin, interminables rieuses aux regards silencieux mais pourtant \u00e9loquents\u2026 Un corps gisant se love dans ce calvaire aux allures de jeux du cirque\u2026 Il ne semble pas souffrir sa condition\u2026 Il regarde la petite princesse jouer \u00e0 la marelle, en faisant rugir ses couettes trop longues tel le fl\u00e9au d\u2019un barbare sanguinaire\u2026 Sur ces marches incertaines mais douces, tant la lumi\u00e8re diffuse se fait f\u00e9line dans les moindres rainures, son regard \u00e9clate\u2026 Elle flotte\u2026 Son \u00e2ge la pr\u00e9serve encore de ces temps qui paralysent les espaces de jeu \u2015 \u00e0 la pointe des grands bonheurs perdus. Sa main guide la brume errante dans les sentiers de joie, et ses joues rondes feignent d\u2019\u00eatre creus\u00e9es, comme pour indiquer que les plus infimes sillons se d\u00e9shabillent en roi\u2026 Lui passe ses mains burin\u00e9es le long de ses cils en broussaille\u2026 La valse de ses doigts\u2026 Le clapotis de ses pieds\u2026 La cadence\u2026 Il hume l\u2019odeur cramoisie des errances prochaines\u2026 Bient\u00f4t, la brise l\u00e9g\u00e8re, empourpr\u00e9e dans ses chiffons indig\u00e8nes, soufflera le verrou de ses menues menottes\u2026 Au sol lui y verra la clef\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-alejandra\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-17-alejandra\/<\/a><br><\/p>\n\n\n\n<p>Elle regarde <strong>la photo du b\u00e9b\u00e9<\/strong> qu\u2019elle a toujours emport\u00e9e avec elle. Elle est pos\u00e9e \u00e0 m\u00eame le sol, encadr\u00e9e, devant les piles de cartons qu\u2019elle n\u2019a jamais ouverts. C\u2019est un beau b\u00e9b\u00e9, un sacr\u00e9 beau b\u00e9b\u00e9 m\u00eame mais il ressemble \u00e0 son p\u00e8re. Ce sont les mots de sa m\u00e8re quand elle rentre enfin avec le petit homme de l\u2019orphelinat pour jeunes filles, une maison sp\u00e9ciale o\u00f9 son p\u00e8re a choisi de la faire enfermer pendant quatre mois. Oeuvres Saint-Rapha\u00ebl Anthony 92. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019affaire s\u2019\u00e9touffera le temps que la honte s\u2019\u00e9coule dans le caniveau, loin de la famille, et surtout loin des ragots du village qui font et d\u00e9font les r\u00e9putations des honn\u00eates gens comme on les appelle aussi par ici. H\u00e9l\u00e8ne est encore une toute jeune fille mais elle sait d\u00e9j\u00e0 tout \u00e7a. Elle sait que son p\u00e8re ne supporte pas le qu\u2019en-dira-t-on les histoires ce n\u2019est pas pour lui, ici ne pas faire de vague ne pas attirer l\u2019attention sur soi c\u2019est la preuve qu\u2019on a r\u00e9ussi quelque chose, les gens ne doivent pas savoir, pas soup\u00e7onner que son unique fille, son a\u00een\u00e9e s\u2019est compromise avec le fils du boulanger, et en plus de deux ans son cadet, on ne s\u2019en remettrait pas et qu\u2019en penseraient les coll\u00e8gues ou les voisins. Non il ne faut pas \u00e9bruiter cette affaire. H\u00e9l\u00e8ne pr\u00e9sentera l\u2019enfant \u00e0 sa m\u00e8re ce dimanche seize novembre mile neuf cent soixante-seize \u00e0 S. et puis elle repartira avec lui en r\u00e9gion parisienne \u00e0 Montrouge pour travailler comme secr\u00e9taire dans l\u2019usine de ses fr\u00e8res, on confiera l\u2019enfant \u00e0 la belle-m\u00e8re de Georges son fr\u00e8re d\u2019un an son cadet et on r\u00e9cup\u00e8rera l\u2019enfant \u00e0 ses deux ans, le temps qu\u2019elle atteigne la majorit\u00e9 et puisse l\u2019\u00e9lever d\u00e9cemment c\u2019est-\u00e0-dire le temps qu\u2019elle lui trouve un p\u00e8re un homme suffisamment solide pour l\u2019\u00e9pouser elle et sa condition de fille-m\u00e8re ou sinon il faudra renoncer \u00e0 l\u2019enfant lui trouver un point de chute un lieu o\u00f9 il pourra grandir et s\u2019\u00e9panouir loin des quolibets et de l\u2019opprobre familiale.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-dimanche-12-juin-1966\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-dimanche-12-juin-1966\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous vivions dans ton monde, dans tes tristesses, avec les piles d\u2019assiettes entass\u00e9es dans l\u2019\u00e9vier. 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