{"id":165238,"date":"2024-07-20T12:14:30","date_gmt":"2024-07-20T10:14:30","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165238"},"modified":"2024-07-20T12:14:31","modified_gmt":"2024-07-20T10:14:31","slug":"anthologie-10-l-au-present-compose","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-l-au-present-compose\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | L. au pr\u00e9sent compos\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Elle a vingt-trois ans<\/em> au pied de <em>Central Harbour. <\/em>La tour l\u2019impressionne par sa hauteur et sa fa\u00e7ade lustr\u00e9e. Elle montre son sac au vigile de l\u2019entr\u00e9e. Une femme v\u00eatue d\u2019un uniforme fr\u00f4le son corps devant et derri\u00e8re avec un d\u00e9tecteur de m\u00e9taux. Assises derri\u00e8re le stand d\u2019accueil au milieu de l\u2019atrium, trois jeunes femmes ressemblent \u00e0 des h\u00f4tesses de l\u2019air. L\u2019une d\u2019elles la salue, l\u2019\u00e9coute se pr\u00e9senter, passe un appel puis lui annonce qu\u2019on va venir la chercher. Elle s\u2019assied au bord d\u2019un fauteuil dans un espace d\u2019attente. Tripote l\u2019anneau d\u2019or qui entoure le lobe de son oreille. Quelques minutes passent. Une femme empress\u00e9e se dirige vers elle. Elles franchissent ensemble un portique vitr\u00e9 que la femme ouvre avec un badge et gagnent les ascenseurs. D\u2019un petit signe de main aux employ\u00e9s qui attendent de monter, la femme \u2013 la secr\u00e9taire du pr\u00e9sident \u2013 privatise l\u2019ascenseur qu\u2019elle prend avec L. Pendant qu\u2019elles montent toutes deux au dernier \u00e9tage de la tour, la femme renouvelle politesses et amabilit\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9gard de L. avant de lui donner quelques indications pratiques ainsi qu\u2019un badge \u00e0 son nom. Elle la conduit au grand bureau d\u2019angle de Li\u00fa Cheng qui l\u2019aper\u00e7oit \u00e0 travers la vitre et sort pour l\u2019accueillir. Il lui montre la vue splendide sur la mer. Il la rassure, lui jure qu\u2019il n\u2019interf\u00e9rera jamais dans son travail, qu\u2019elle n\u2019aura aucun statut privil\u00e9gi\u00e9 du fait qu\u2019elle est sa ni\u00e8ce. Il lui parle du responsable de l\u2019\u00e9quipe qu\u2019elle va int\u00e9grer, un europ\u00e9en, un peu \u00e9trange mais brillant qui sera bienveillant avec elle, promet-il. Il l\u2019accompagne au quinzi\u00e8me \u00e9tage pour les pr\u00e9senter. Devant le bureau, L. lit la plaque fix\u00e9e sur la porte&nbsp;: <em>New<\/em> <em>Algorithms Perspectives<\/em>, Trafford Jay.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle a quatre ans<\/em>. Elle joue avec un b\u00e2ton qu\u2019elle remue dans une flaque. C\u2019est la grande soupe de son troupeau imaginaire. Elle remue les nuages, le vaste ciel qui se refl\u00e8te dans l\u2019eau. Le vent de la steppe rase le sol. Elle est envelopp\u00e9e d\u2019un manteau brod\u00e9 trop grand pour elle. Une jeune femme en sortant d\u2019un baraquement l\u2019appelle. Elle n\u2019entend pas. Trop occup\u00e9e \u00e0 nourrir ses animaux imaginaires. La jeune femme s\u2019approche, regroupant ses cheveux qui s\u2019envolent dans tous les sens et les coin\u00e7ant sous le col de son manteau. Elle s\u2019accroupit aupr\u00e8s de L., lui caresse le front. Elle regarde au loin, ne voudrait pas d\u00e9ranger sa fille qui joue, mais il faut partir, il est temps de partir.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle a dix ans<\/em>. Sur la photo de classe, on remarque son visage lumineux, entour\u00e9 d\u2019autres enfants sangl\u00e9s dans leurs uniformes. Elle aime apprendre, elle met une telle jubilation dans l\u2019\u00e9tude que parfois on la r\u00e9fr\u00e8ne. Sa curiosit\u00e9 pour tout est irr\u00e9pressible. Ses parents viennent la chercher le vendredi en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Sa m\u00e8re toujours souriante, aux yeux fatigu\u00e9s maintenant. Parfois elle vient seule, son p\u00e8re a beaucoup de travail dit-on. Il est toujours aussi gentil mais il parle moins. Il l\u2019\u00e9coute \u2013 il s\u2019applique \u00e0 l\u2019\u00e9couter \u2013 mais il semble toujours ailleurs. Il ne parle plus beaucoup depuis la mort du petit fr\u00e8re. Le jour de son anniversaire, un oncle et une tante viennent leur rendre visite \u2013 deux inconnus tr\u00e8s polis, tr\u00e8s bien habill\u00e9s \u2013 ils lui offrent des anneaux d\u2019or. Pendant qu\u2019elle joue aux dominos avec la dame, l\u2019homme parle un long moment avec sa m\u00e8re. Son p\u00e8re, lui, fume dans la cour int\u00e9rieure.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle a dix-neuf ans<\/em>. Elle tourne sur elle-m\u00eame, les bras en croix, sur un quai, pr\u00e8s des embarcad\u00e8res. Elle vient l\u00e0 tr\u00e8s t\u00f4t le matin pour entendre les premiers cris d\u2019oiseaux. Elle les appelle, elle tend les bras vers le ciel. Elle chante sous les trombes d\u2019eau qui frappent l\u2019esplanade Bai Hu. Un chant de m\u00e9moire crie-t-elle. La pluie a cess\u00e9. Elle chante encore, devant le bas-relief de l\u2019Infinie Cl\u00e9mence. Un homme s\u2019approche d\u2019elle et lui demande d\u2019arr\u00eater. Il lui demande d\u2019une voix polie mais tr\u00e8s ferme d\u2019arr\u00eater ce chant contraire aux valeurs patriotiques. Je ne sais pas si elle continue parce qu\u2019elle n\u2019a pas entendu, pas compris ou pas voulu arr\u00eater. L\u2019homme s\u2019\u00e9loigne. Elle continue \u00e0 chanter. Quelques instants plus tard trois policiers arrivent sur l\u2019esplanade et l\u2019emm\u00e8nent. Au poste, elle est photographi\u00e9e de face et de profil. Son visage est analys\u00e9 et compar\u00e9 \u00e0 des milliers d\u2019autres. Elle n\u2019est pas fich\u00e9e. Mais le syst\u00e8me de reconnaissance faciale d\u00e9clenche vite une alarme. Le brigadier d\u00e9couvre alors que L. est la ni\u00e8ce de Li\u00fa Cheng, l\u2019un des plus puissants magnats de K. et que son interpellation risque de lui co\u00fbter cher.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle a treize ans<\/em>. C\u2019est son tour de balayer le r\u00e9fectoire. La nouvelle pensionnaire, arriv\u00e9e la veille, nettoie les tables et prend un malin plaisir \u00e0 envoyer par terre miettes et noyaux de fruits. L. fait glisser son balai entre les tables en \u00e9vitant de passer pr\u00e8s d\u2019elle quand une surveillante entre dans le r\u00e9fectoire. Elle appelle L., lui dit de la suivre chez la Sup\u00e9rieure et charge la nouvelle de finir le balayage. Elles se dirigent vers le bureau de la Sup\u00e9rieure. L. se demande ce qu\u2019elle a pu faire de mal pour \u00eatre ainsi convoqu\u00e9e. La surveillante ouvre la porte du bureau apr\u00e8s avoir frapp\u00e9. La Sup\u00e9rieure tout sourire accueille L. Un homme et une femme assis face au bureau de la Sup\u00e9rieure se l\u00e8vent et lui sourient \u00e9galement. Elle reconna\u00eet le couple qui \u00e9tait venu \u00e0 son anniversaire. L\u2019homme lui serre les \u00e9paules, la femme l\u2019embrasse. La Sup\u00e9rieure lui annonce qu\u2019ils viennent la chercher. Elle vivra d\u00e9sormais chez eux car ils viennent de l&rsquo;adopter.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle a vingt-cinq ans<\/em>. Devant vous, la mer scintille \u2013 mille \u00e9clats de soleil miroitent sur l\u2019eau et font plisser vos yeux \u2013 elle a soulev\u00e9 la visi\u00e8re de sa casquette et te regarde intens\u00e9ment, elle semble t\u2019interroger du regard \u2013 le bateau a quitt\u00e9 le port depuis vingt minutes et derri\u00e8re vous la Skyline de Central para\u00eet de plus en plus irr\u00e9elle \u2013 vous avez d\u00e9pass\u00e9 plusieurs \u00eeles et maintenant la mer devant vous semble infinie \u2013 \u00a0vous avez peut-\u00eatre r\u00e9ussi \u2013 tu ne veux pas tout de suite te dire que vous avez r\u00e9ussi \u2013 \u00a0tu vois que le visage de L. se d\u00e9tend \u2013 \u00a0tu ne peux pas tout de suite penser que vous avez r\u00e9ussi \u00e0 fuir K. \u2013 \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019hyper surveillance, au contr\u00f4le omniscient de vos vies \u2013 tu ne sais pas s\u2019il faut y croire \u2013 tu vois que le visage de L. se d\u00e9tend que des larmes noient ses yeux \u2013 tu vois que sur le pont il y a une trentaine de personnes et que personne ne fait attention \u00e0 vous \u2013 au-devant du bateau la mer semble infinie, la mer de Chine m\u00e9ridionale \u2013 \u00e0 pr\u00e9sent vous \u00eates sortis de la Baie, tu regardes le visage de L, son visage d\u2019une beaut\u00e9 bouleversante \u2013 sur le pont il y a une trentaine de personnes, peut-\u00eatre plus, et personne ne fait attention \u00e0 elle \u2013 un homme d\u00e9plie le <em>South China Morning Post,<\/em> on entend le vent qui fait claquer les feuilles du journal \u2013 \u00a0la Une est couverte d\u2019une photo de c\u00e9r\u00e9monie, des centaines de militaires en grande tenue, sans doute les comm\u00e9morations de\u2026 l\u2019homme replie son journal \u2013 L. chante doucement, elle fredonne la m\u00e9lodie de <em>The moon mirrored in the pool<\/em> \u2013 tu penses que vous avez r\u00e9ussi \u2013 l\u2019homme a gliss\u00e9 son journal repli\u00e9 en longueur dans la poche de sa veste et maintenant il regarde l\u2019heure sur sa montre, un sp\u00e9cimen de montre connect\u00e9e au design particuli\u00e8rement sobre \u2013 L. s\u2019appuie au bastingage, cheveux au vent, elle chante de plus en plus fort \u2013 tu vois deux explications possibles au fait que vous avez r\u00e9ussi \u00e0 fuir\u00a0: soit il y a eu une faille dans le syst\u00e8me de surveillance soit on vous a laiss\u00e9 partir \u2013 quelques oiseaux marins volent \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du ferry \u2013 tu penches plut\u00f4t vers la deuxi\u00e8me hypoth\u00e8se, vers l\u2019id\u00e9e que <em>quelqu\u2019un<\/em> vous a intentionnellement laiss\u00e9 partir, la question est de savoir pourquoi et jusqu\u2019\u00e0 quand \u2013 tu penses que la montre connect\u00e9e de l\u2019homme accoud\u00e9 au bastingage est peut-\u00eatre \u00e9quip\u00e9e d\u2019une cam\u00e9ra de surveillance \u2013 est-ce que tu deviens parano ou est-ce que tu as raison\u00a0? \u2013 il est anormal que personne ne fasse le moins du monde attention \u00e0 vous, surtout \u00e0 L., \u00e0 la beaut\u00e9 bouleversante de son visage \u2013 sur le pont il n\u2019y a que des hommes maintenant, une quinzaine d\u2019hommes, certains par petit groupe de deux ou trois, peut-\u00eatre tous de m\u00e8che, qui pourraient tout d\u2019un coup vous saisir, L. et toi, et vous balancer \u00e0 l\u2019eau, ni vu ni connu \u2013 \u00e7a y est tu deviens compl\u00e8tement parano \u2013 tu aper\u00e7ois un ilot sans doute inhabit\u00e9 \u00e0 tribord, tu repenses aux \u00eeles verdoyantes qui \u00e9mergeaient des flots et ressurgit un peu de cette sensation d\u2019insouciance \u2013 L. fredonne toujours <em>The moon mirrored by the pool<\/em>, plus doucement, elle te sourit et tu penses que c\u2019est dingue qu\u2019elle soit l\u00e0 avec toi, en train de fuir K., de tout quitter pour s\u2019enfuir avec toi, Trafford Jay.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-preformatted\">C'est une piste d'\u00e9criture et de fiction tr\u00e8s f\u00e9conde que nous donne la proposition 10, sur laquelle j'ai pris du temps et reviendrai sans doute car elle m'aide pour mon projet \u00e0 creuser le personnage de L.<\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle a vingt-trois ans au pied de Central Harbour. 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