{"id":165392,"date":"2024-07-20T12:12:42","date_gmt":"2024-07-20T10:12:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165392"},"modified":"2024-08-04T16:42:18","modified_gmt":"2024-08-04T14:42:18","slug":"anthologie-27-i-une-soif-impossible-a-etancher","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-27-i-une-soif-impossible-a-etancher\/","title":{"rendered":"#anthologie #27 | Une soif impossible \u00e0 \u00e9tancher"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle ne voulait pas de cette maison. Elle l\u2019avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cent fois Je n\u2019en veux pas. Sa m\u00e8re pleurait:<br>&#8211; Mais enfin, cette maison c\u2019est toute notre vie, comment peux-tu dire \u00e7a ?<br>&#8211; Peut-\u00eatre mais ce n\u2019est pas la mienne.\u00a0<br>Sa vie \u00e0 elle, elle l\u2019a b\u00e2tie \u00e0 huit cent kilom\u00e8tres de l\u00e0. Elle a choisi un horizon plat, un bout de mer. Elle pr\u00e9f\u00e8re. Ici on a beau escalader une montagne ce n\u2019est jamais fini, une autre se dresse derri\u00e8re, puis une autre, une autre encore, c\u2019est \u00e9puisant. Sa m\u00e8re insistait: <br>&#8211; Tu vas vraiment vendre notre maison ? Tu veux tout bazarder, c\u2019est \u00e7a ?\u00a0<br>Elle se veut sans attaches. Elle a achet\u00e9 un bateau.\u00a0<br>&#8211; Mais c\u2019est pour toi qu\u2019on a fait \u00e7a, pour te mettre un toit sur la t\u00eate quand on ne sera plus l\u00e0 et tu n\u2019en veux pas ?\u00a0<br>Elle pr\u00e9f\u00e8re dormir sous les \u00e9toiles.\u00a0<br>&#8211; Mais cette maison, on y a \u00e9t\u00e9 heureux quand m\u00eame ? Et les arbres que ton p\u00e8re a plant\u00e9s ? \u00a0tu veux tout abandonner ?\u00a0<br>&#8211; Oui, tout.<br>La maison est l\u00e0, pesante, massive. Elle n\u2019y va jamais, elle paye pour la faire entretenir. Quand sa m\u00e8re est morte elle a retir\u00e9 des murs les photographies de famille dans leurs cadres dor\u00e9s puis elle a mis la maison en vente.\u00a0<br>Mais c\u2019est une maison qui ne veut pas se laisser vendre.\u00a0<br><em>#14 Les demeures r\u00eavent des demeures<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><br><\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait senti un d\u00e9sir monter en elle. Quelque chose creusait profond dans son ventre comme un d\u00e9sir d\u2019enfant et ne la l\u00e2chait plus. Elle se r\u00e9veillait chaque matin avec une soif immense impossible \u00e0 \u00e9tancher.<br>&#8211; Je veux faire du th\u00e9\u00e2tre.&nbsp;<br>Il avait souri.<br>&#8211; Du th\u00e9\u00e2tre ? Toi ? Mais tu n\u2019es pas m\u00eame pas capable de d\u00e9crocher un t\u00e9l\u00e9phone pour prendre un rendez-vous !&nbsp;<br>&#8211; Peut-\u00eatre mais je veux faire du th\u00e9\u00e2tre.<br>&#8211; Mais enfin quelle id\u00e9e ! Tu ne vas jamais au th\u00e9\u00e2tre, sais-tu seulement ce qu\u2019est le th\u00e9\u00e2tre ? tu n\u2019y connais rien et puis tu es si timide !&nbsp;<br>&#8211; Peut-\u00eatre mais c\u2019est ce que je veux.<br>C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu&rsquo;elle pronon\u00e7ait ces mots Je veux avec autant de conviction. Elle les posait devant elle, les r\u00e9p\u00e9tait et plus elle les r\u00e9p\u00e9tait plus son d\u00e9sir devenait solide. Ce n\u2019\u00e9tait plus un assemblage de lettres, de mots en l\u2019air, non, c\u2019\u00e9tait un bouleversement, une naissance, elle en tremblait, poings serr\u00e9s pour ne pas se perdre. Je veux faire du th\u00e9\u00e2tre. Enfant, elle avait appris qu\u2019on ne dit pas Je veux, que le roi dit Je voudrais. Elle avait vite compris que pour elle il n\u2019y avait pas de Je veux qui tiennent et elle avait fini par se taire. Mais tout avait vol\u00e9 en \u00e9clat. Elle s\u2019\u00e9tait r\u00e9veill\u00e9e, sa soif \u00e9tait inextinguible. Il aurait beau dire, beau faire, elle avait ouvert la porte. Je veux faire du th\u00e9\u00e2tre, rien d\u2019autre.<br><em>#16 Mais qu\u2019est-ce que je fais l\u00e0 ?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Quand sa grand-m\u00e8re \u00e9tait morte le p\u00e8re avait rapport\u00e9 une bo\u00eete noire qu\u2019il avait pos\u00e9 sur la table de la cuisine. Ad\u00e8le avait soulev\u00e9 le couvercle :<br>&#8211; C\u2019est quoi ?<br>&#8211; Des vieux papiers. Je ne pouvais pas les jeter devant ma s\u0153ur, elle n\u2019aurait pas compris.&nbsp;<br>&#8211; Je peux regarder ?&nbsp;<br>Elle avait emport\u00e9 la bo\u00eete dans sa chambre. A l\u2019int\u00e9rieur des enveloppes jaunies avec des cartes postales noir et blanc \u00e9crites au crayon de papier, d\u2019une \u00e9criture un peu tremblante, fine, pench\u00e9e.&nbsp; Ad\u00e8le avait pass\u00e9 l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 d\u00e9chiffrer les mots de ce grand-p\u00e8re qu\u2019elle n\u2019avait pas connu. La correspondance d\u00e9butait en ao\u00fbt 1914, elle s\u2019arr\u00eatait en mars 1919. La plupart des lettres \u00e9taient adress\u00e9es \u00e0 Maria, sa femme, quelques unes \u00e0 des cousins cousines. Elles parlaient peu de la guerre, des morts, des blessures, de l\u2019horreur bien r\u00e9elle \u00e9lud\u00e9e le temps d\u2019\u00e9crire. Elles parlaient beaucoup d\u2019amour sur fond des pays travers\u00e9s, de l\u2019\u00e9merveillement du jeune homme d\u00e9couvrant des modes de vie diff\u00e9rents du sien. Elles parlaient de cultures, de m\u00e9t\u00e9o, de r\u00e9coltes, du prix de vente d\u2019un cochon ou d\u2019un boisseau de bl\u00e9, des essences d\u2019arbres nouvelles, des plantations. Elles parlaient de paysages et au travers de ces paysages c\u2019est son grand-p\u00e8re qu\u2019elle rencontrait. Quand la vie n\u2019appartient plus \u00e0 qui la vit, quand l\u2019odeur du sang recouvre tout il tentait de survivre au d\u00e9sastre cherchant dans la beaut\u00e9 du monde comment se relier au vivant vaille que vaille. Ad\u00e8le avait align\u00e9 les cartes sur le plancher de sa chambre. Un carnet de paysages comme un chemin \u00e0 suivre se dessinait peu \u00e0 peu entre mots et images. C\u2019est ainsi que l\u2019id\u00e9e du voyage lui \u00e9tait venue. Elle avait r\u00e9ussi \u00e0 retracer le p\u00e9riple de son grand-p\u00e8re durant la grande guerre. Lui petit paysan qui n\u2019avait jamais quitt\u00e9 son village avait travers\u00e9 la France de part en part, avait rejoint Marseille &#8211; c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois qu\u2019il voyait la mer &#8211; avait embarqu\u00e9 sur un bateau en direction de l\u2019Italie avant de gagner Sarajevo \u00e0 pied. Elle avait dessin\u00e9 la carte de ce p\u00e9riple avec arr\u00eats prolong\u00e9s quand il avait \u00e9t\u00e9 bless\u00e9. Elle le suivrait pas \u00e0 pas, un appareil photo en bandouli\u00e8re. Elle emporterait de quoi \u00e9crire et en regard de chaque carte du grand-p\u00e8re un texte na\u00eetrait accompagn\u00e9 d\u2019une photo. Il y avait encore tant \u00e0 dire sur les beaut\u00e9s et d\u00e9sastres du monde en cours et \u00e0 venir.<\/p>\n\n\n\n<p>#10 Le temps d\u2019une guerre<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle ne voulait pas de cette maison. Elle l\u2019avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 cent fois Je n\u2019en veux pas. 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