{"id":165643,"date":"2024-07-21T17:37:13","date_gmt":"2024-07-21T15:37:13","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165643"},"modified":"2024-07-21T17:37:15","modified_gmt":"2024-07-21T15:37:15","slug":"anthologie-29-les-portes-closes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-les-portes-closes\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | Les portes closes"},"content":{"rendered":"\n<p>Sur la porte dont je devinais la pr\u00e9sence plut\u00f4t que je ne la percevais, tant le noir \u00e9tait devenu dense dans la chambre, une goutte, une simple et d\u00e9risoire petite goutte d\u2019eau perlait. Je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 cette porte auparavant. La veille, il y avait le mur \u00e0 la place. <br><br><em>Avant d\u2019entrer chez nous je pose toujours mon oreille sur la porte d\u2019entr\u00e9e. Le silence qui r\u00e8gne \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u2019angoisse. Je dois rester longtemps \u00e0 contempler cette porte, une de ces portes sans charme qu\u2019on trouve dans les casernes o\u00f9 logent les familles de militaire.<\/em><br><br>Mais peut-\u00eatre cette confusion \u00e9tait-elle due au manque de sommeil. Aux insomnies qui se r\u00e9p\u00e9taient depuis son d\u00e9part ou plus simplement \u00e0 l\u2019accommodation incertaine de ma vue dans l\u2019obscurit\u00e9. <br><br><em>Je me souviens que je n\u2019ose pas frapper les quelques coups l\u00e9gers que je devrais tapoter pour l\u2019avertir de ma pr\u00e9sence, pour ne pas la couper dans son feuilleton ou peut-\u00eatre la r\u00e9veiller. Alors je rentre sans pr\u00e9venir, m\u00eame si je sais que ce que je vais d\u00e9couvrir derri\u00e8re peut me laisser sur le carreau. Mon fr\u00e8re m\u2019a d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 la fois o\u00f9 il l\u2019avait trouv\u00e9e inanim\u00e9e dans le salon, comme morte.<\/em><br><br>Mon corps \u00e9tait lourd. Je ne pouvais pas me lever. Et je ne voulais surtout pas m\u2019approcher de la porte pour regarder de plus pr\u00e8s cette goutte qui me p\u00e9trifiait. L\u2019aube finirait bien par arriver jusque dans ma chambre et, peut-\u00eatre, par effacer, par la gr\u00e2ce de sa propre lumi\u00e8re, cette ombre ind\u00e9sir\u00e9e. <br><br><em>Elle ne m\u2019entend pas entrer. Je la regarde. Elle est allong\u00e9e comme toujours sur le canap\u00e9 et elle fume en regardant son \u00e9mission. Le cendrier est en verre transparent. Il est plein de m\u00e9gots et de cendres, tout pr\u00eat de d\u00e9border.<br><\/em><br>Pour l\u2019heure, il faisait toujours nuit. Le sommeil me fuyait et, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir m\u2019\u00e9chapper dans la libert\u00e9 du r\u00eave, je pouvais au moins imaginer que cette porte m\u2019offrait une possible \u00e9vasion. Les souvenirs d\u2019une autre vie remontaient \u00e0 la surface, tandis que je me disais que le clapotis de l\u2019eau, que j\u2019entendais au loin, \u00e9tait celui des vagues qui caressaient la coque des bateaux ensommeill\u00e9s dans le Vieux-Port de La Rochelle. <br><br><em>Lorsque je repense \u00e0 cette porte, et \u00e0 toutes les autres, toutes celles que par la suite j\u2019eus peur de repousser en rentrant de l\u2019\u00e9cole, j\u2019ai encore le souffle coup\u00e9. <br><\/em><br>J\u2019imaginais aussi cette goutte comme une sorte de maladie, de lupus qui d\u00e9vorait la porte dans ses profondeurs, la pourrissait, la rongeait, la cariait. Et me laissant entrainer d\u2019une maladie \u00e0 l\u2019autre, comme lorsque Vincent, dans son enfance solitaire, traquait ses hantises dans les pages de l\u2019Encyclop\u00e9die m\u00e9dicale, je me racontais que cette porte charriait en elle le pourrissement du corps, la gangr\u00e8ne et que mon processus de d\u00e9composition \u00e9tait entam\u00e9 depuis la chute des dents. Cette ancienne id\u00e9e selon laquelle les dents sont aussi des structures vivaces me revenait violemment. Ce que j\u2019avais d\u2019abord pris, par ignorance, pour de la mati\u00e8re osseuse m\u2019apparaissait comme un souvenir obstin\u00e9ment vivant, sujet \u00e0 la r\u00e9miniscence, \u00e0 la folie et \u00e0 la mort. <br><br><em>Quelquefois, elle m\u2019accueillait avec ses yeux rieurs et aimants qui m\u2019invitaient \u00e0 venir la rejoindre, mais le plus souvent c\u2019\u00e9tait un regard per\u00e7ant et noir qui me p\u00e9trifiait, tu vois je suis encore l\u00e0, une journ\u00e9e de plus \u00e0 vous supporter, une journ\u00e9e de plus \u00e0 oublier ma vie de femme pour jouer les bonnes m\u00e8res de famille et vivre dans un appart\u2019 encore plus minable que celui de la butte, \u00e7a me fait une belle jambe d\u2019\u00eatre une bonne m\u00e8re de famille, tout le monde s\u2019en fout des m\u00e8res de famille, mais un jour je m\u2019en irai et l\u00e0 tu n\u2019auras pas d\u2019autre choix que de me suivre, je ne vais pas te laisser \u00e0 ton p\u00e8re, on m\u2019a d\u00e9j\u00e0 vol\u00e9 mon premier enfant, ces choses-l\u00e0 n\u2019arrivent pas deux fois dans une vie, surtout pas avec toi et elle se levait tout en continuant de fumer, elle touchait fr\u00e9n\u00e9tiquement les cartons de livres qu\u2019elle n\u2019avait pas ouverts et qui restaient dans la deuxi\u00e8me partie du salon, condamn\u00e9s, comme si elle avait remis\u00e9 l\u00e0 ses derniers espoirs de fuite ou les derniers vestiges de son pass\u00e9 avec lui.<\/em> <br><br>L\u2019image de la porte suintante donnait invariablement raison \u00e0 cette v\u00e9rit\u00e9. Je devais donc m\u2019attendre \u00e0 une d\u00e9flagration lente et quasi organique de cette porte apparue comme par enchantement. La goutte rouge allait se r\u00e9pandre ou se d\u00e9multiplier. Des oed\u00e8mes et des crevasses appara\u00eetraient. Des rhizomes et des r\u00e9seaux de sillons traverseraient le bois de toute part et lib\u00e9reraient l\u2019\u00e9coulement des liquides. Cette porte me for\u00e7ait \u00e0 affronter une peur qui ne s\u2019arr\u00eatait plus de cro\u00eetre et me tordait tout le dedans du corps. Il me semblait, sans l\u2019avoir examin\u00e9e de pr\u00e8s, que cette porte, avec cette goutte qui perlait \u00e0 sa surface, avait affaire avec ma disparition \u2013 qui avait commenc\u00e9 par les dents \u2013 et pas seulement la mienne mais celle du monde dans sa totalit\u00e9.<br><br><em>J\u2019ai souvent repens\u00e9 \u00e0 cette porte, mais aussi \u00e0 celle de la rue Saint-Sauveur, et puis \u00e0 celle du petit village dans le Loir-et-Cher o\u00f9 elle avait vainement tent\u00e9 de fuir pour essayer une derni\u00e8re fois de refaire sa vie. Alors quand il m\u2019a demand\u00e9 de passer les voir, je me suis dit qu\u2019elle devait \u00eatre encore derri\u00e8re une porte, la porte qui la s\u00e9parait de la rivi\u00e8re, mais cette fois je n\u2019avais plus envie d\u2019aller l\u2019ouvrir, je n\u2019avais plus la force d\u2019aller v\u00e9rifier si j\u2019allais retrouver ma m\u00e8re morte, le visage ensanglant\u00e9 sur le sol par le canon de l\u2019arme de service de mon p\u00e8re ou si j\u2019allais la d\u00e9couvrir recroquevill\u00e9e, en boule dans le canap\u00e9, \u00e0 regarder sa s\u00e9rie en avalant les tonnes de sucre qui avaient remplac\u00e9 la cigarette depuis son infarctus. Et puis j\u2019ai pens\u00e9 qu\u2019elle devait certainement faire \u00e7a, manger des bonbons \u00e0 la menthe en attendant que mon p\u00e8re rentre de son tour, parce que la t\u00e9l\u00e9vision ne devait plus fonctionner \u00e0 cause des inondations \u2013 il est comme \u00e7a mon p\u00e8re il fait des tours quand \u00e7a ne va pas. J\u2019ai raccroch\u00e9 le t\u00e9l\u00e9phone, avant \u00e7a j\u2019ai dit \u00e0 Fran\u00e7ois que oui j\u2019allais passer les voir et puis j\u2019ai appel\u00e9 maman. La sonnerie a retenti longtemps dans mon oreille mais personne n\u2019a d\u00e9croch\u00e9. C\u2019\u00e9tait bien la premi\u00e8re fois que ma m\u00e8re ne r\u00e9pondait pas au t\u00e9l\u00e9phone, de jour comme de nuit. J\u2019ai regard\u00e9 ma montre. Lou n\u2019allait pas rentrer tout de suite, j\u2019avais une heure de route, \u00e7a me laissait largement le temps de faire l\u2019aller-retour pour v\u00e9rifier si tout allait bien et leur proposer de venir s\u2019installer \u00e0 la maison, le temps de la d\u00e9crue.<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-08-la-goutte\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-08-la-goutte\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sur la porte dont je devinais la pr\u00e9sence plut\u00f4t que je ne la percevais, tant le noir \u00e9tait devenu dense dans la chambre, une goutte, une simple et d\u00e9risoire petite goutte d\u2019eau perlait. Je n\u2019avais jamais remarqu\u00e9 cette porte auparavant. La veille, il y avait le mur \u00e0 la place. 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