{"id":165717,"date":"2024-07-21T09:22:16","date_gmt":"2024-07-21T07:22:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165717"},"modified":"2024-07-21T14:00:53","modified_gmt":"2024-07-21T12:00:53","slug":"anthologie-29-on-ne-me-retient-plus-omaha-beach","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-on-ne-me-retient-plus-omaha-beach\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | On ne me retient plus (Omaha Beach)"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 et toujours on me retient et je ne peux rentrer dans ma patrie. On me tire par ma chemise, on m\u2019oblige \u00e0 m\u2019asseoir.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 et toujours on me retient. Les habitants sont \u00e9tranges, pareils \u00e0 moi et si diff\u00e9rents de moi.<\/em>&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il faut<\/em>&nbsp;\u00eatre l\u00e0, il ne faut pas se tromper d\u2019endroit. Seulement l\u00e0, pas vraiment \u00e0 sa place, mais ayant choisi cette place. C\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9. La mar\u00e9e est basse. Le ciel gris bleut\u00e9 se fond \u00e0 l\u2019horizon avec la mer. Bient\u00f4t onze heures.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les habitants<\/em>&nbsp;sont nombreux, extr\u00eamement nombreux. Les occupants journaliers de la plage sont tous l\u00e0. Parlons d\u2019abord des oiseaux, ce sont les plus bruyants&nbsp;: go\u00e9lands argent\u00e9s, go\u00e9lands marins et mouettes rivalisent de cris rauques, parfois plaintifs ou aigus et rieurs. En loopings gracieux, affair\u00e9s, impr\u00e9visibles, ils se croisent, se poursuivent, se parlent, puis soudain atterrissent pour se reposer ou fouiller la plage \u00e0 la recherche de quelque nourriture. Une colonie de petits \u00e9chassiers tricote, zigzagant \u00e0 la limite du sable mouill\u00e9. Qu\u2019ils sont rigolos, le bec en avant, tout le reste en arri\u00e8re&nbsp;! Les m\u00eames, \u00e0 mar\u00e9e haute, voleront en escadrilles au ras des vagues.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il faut<\/em>, sans quitter sa place, envoyer un message. Mais quel message et \u00e0 qui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les habitants<\/em>&nbsp;de la plage sont occup\u00e9s, extr\u00eamement occup\u00e9s. Un dernier cheval de trot tire son sulky, tout l\u00e0-bas, \u00e0 droite, sous le cimeti\u00e8re, dans lequel dorment \u00e0 jamais pr\u00e8s de dix mille soldats am\u00e9ricains. La tache orange qu\u2019on aper\u00e7oit c\u2019est la casaque de son jockey. L\u2019entra\u00eenement journalier des chevaux est termin\u00e9. Ne resteront, pour quelques heures, que les empreintes de leurs sabots sur le sable mouill\u00e9 et ferme et \u00e7a et l\u00e0 un peu de leur crottin.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 et toujours on me retient et je ne peux rentrer dans ma patrie. Je dois rester assis l\u00e0, je dois regarder, je dois juste me souvenir<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 et toujours on me retient. Les habitants ne se posent pas de question, ne me posent pas de questions. La plage d\u2019Omaha Beach est d\u00e9sormais \u00e0 tout le monde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Il faut<\/em>&nbsp;patienter. Il faut accepter, il faut se contraindre, rester digne, avoir mal dans sa poitrine et dans sa jambe martyris\u00e9e. Regarder et attendre. On ne peut pas revenir en arri\u00e8re&nbsp;: on ne refait pas l\u2019Histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La plage se partage entre ses diff\u00e9rents&nbsp;<em>habitants&nbsp;<\/em>: place maintenant aux familles, les m\u00eames que sur toutes les gr\u00e8ves. Les voici avec leur fourbi&nbsp;: parasols, fauteuils, bou\u00e9es, seaux et pelles des enfants, filets \u00e0 crevettes, sans oublier la glaci\u00e8re. Les enfants se mettent sans tarder aux fondations de leur ch\u00e2teau du jour ou courent vers les flaques que la mer a laiss\u00e9es en se retirant. Les mamans les poursuivent avec la cr\u00e8me solaire, les hommes installent le mat\u00e9riel. Quelque belle expose sa poitrine au soleil. Un courageux, sa planche \u00e0 voile sous le bras, se dirige vers l\u2019eau. En voil\u00e0 un qui esp\u00e8re rattraper la mer. Et sur tout cela la brise marine et ses effluves iod\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 et toujours on me retient, je demeure dans la souffrance loin de ma patrie, loin de celle dont la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 \u00e9gale celle de cette mer \u00e9tale au fond du paysage.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">&nbsp;<em>Les habitants<\/em>&nbsp;ont des tracteurs attel\u00e9s \u00e0 des remorques qui attendent sur le sable. Il n\u2019y a pas de ponton \u00e0 Omaha Beach. Les p\u00eacheurs, professionnels ou amateurs, mettent leur bateau \u00e0 l\u2019eau \u00e0 l\u2019aide de tracteurs. Ils vont p\u00eacher et veillent \u00e0 rentrer avant la mar\u00e9e montante pour sortir leur mat\u00e9riel \u00e0 temps et regagner la terre ferme avant d\u2019\u00eatre d\u00e9pass\u00e9s par les flots. Ils p\u00eachent le bar et le maquereau \u00e0 la ligne, apr\u00e8s avoir attrap\u00e9 leurs vifs \u00e0 la palangrotte (terme plut\u00f4t marseillais mais que tout p\u00eacheur conna\u00eet). Ils rel\u00e8vent leurs casiers, esp\u00e9rant y trouver tourteaux et homards. Il y a de nombreuses \u00e9paves au large d\u2019Omaha Beach, vestiges du D\u00e9barquement de Normandie et ces \u00e9paves sont devenues des \u00eelots de vie. Les an\u00e9mones de mer se sont fix\u00e9es sur les t\u00f4les martyris\u00e9es, les homards se cachent dessous et tout autour les poissons pullulent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2026&nbsp;<em>et toujours on me retient, on me retarde. On me tient par des d\u00e9tails&nbsp;: grand, le regard clair, le cheveu ras, l\u2019allure martiale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi, ces \u00e9quipements militaires ont chang\u00e9 de destination. On ne peut pas regarder Omaha Beach, sans penser \u00e0 ce qu\u2019il s\u2019est pass\u00e9 l\u00e0. \u00c0 mar\u00e9e basse, on voit des restes de pontons en ferraille construits par les Alli\u00e9s pour d\u00e9barquer du mat\u00e9riel, des morceaux de chars ou de navires qui d\u00e9passent du sable. D\u00e9sormais, Omaha Beach est un univers tranquille. Seuls ces quelques vestiges rappellent la fureur du D\u00e9barquement et ces milliers d\u2019hommes qui, attendus sur la gr\u00e8ve par leurs ennemis, sont tomb\u00e9s par centaines devant les barbel\u00e9s et les \u00ab&nbsp;h\u00e9rissons&nbsp;\u00bb dispos\u00e9s sur la plage pour arr\u00eater les chars, les v\u00e9hicules amphibies et les hommes. On n\u2019oublie jamais les images du film&nbsp;<em>Le jour le plus long,<\/em>&nbsp;notamment celle qui fait appara\u00eetre \u00e0 l\u2019horizon l\u2019armada des bateaux alli\u00e9s. Un soldat allemand aper\u00e7oit d\u2019un bunker de la Pointe du Hoc des centaines d\u2019embarcations qui s\u2019avancent vers la Normandie. Son regard est incr\u00e9dule, il n\u2019en croit pas ces yeux. La pointe du Hoc, on la voit de la plage d\u2019Omaha Beach, elle se dresse tout \u00e0 fait sur la gauche. Tout le monde conna\u00eet l\u2019histoire, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Quand les chaloupes sont arriv\u00e9es au pied de la falaise, pilot\u00e9es par des hommes qui pour la plupart n\u2019\u00e9taient pas des marins, dans une mer grosse et des rafales de vent charg\u00e9es de pluie, les Allemands qui d\u00e9fendaient la plate-forme, se sont dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est impossible, ils sont fous, ils n\u2019y arriveront jamais&nbsp;!&nbsp;\u00bb Et bien ils y sont arriv\u00e9s, et tout d\u2019un coup au milieu des \u00ab&nbsp;<em>Schnell, schnell<\/em>&nbsp;!&nbsp;\u00bb, on a entendu&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Run, run, go ahead boys&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Ils \u00e9taient l\u00e0, ils avaient r\u00e9ussi. Quel courage, quelle audace, quels soldats&nbsp;!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les habitants sont corrects. Les habitants ne sont pas mauvais. Les habitants sont \u00e9vasifs. Ils ont compris. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 un combattant allemand. Ils ne savent pas que je suis de ceux qui ont d\u00e9fendu la Pointe du Hoc.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Les habitants profitent de leur plage.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u2026 On ne me retient plus.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026 et toujours on me retient et je ne peux rentrer dans ma patrie. On me tire par ma chemise, on m\u2019oblige \u00e0 m\u2019asseoir.&nbsp; \u2026 et toujours on me retient. Les habitants sont \u00e9tranges, pareils \u00e0 moi et si diff\u00e9rents de moi.&nbsp;&nbsp; Il faut&nbsp;\u00eatre l\u00e0, il ne faut pas se tromper d\u2019endroit. 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