{"id":165876,"date":"2024-07-21T15:36:15","date_gmt":"2024-07-21T13:36:15","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165876"},"modified":"2024-07-21T16:42:16","modified_gmt":"2024-07-21T14:42:16","slug":"165876-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/165876-2\/","title":{"rendered":"#anthologie #27 | au d\u00e9but \u00e9tait &#8230;"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>LE CADDIE<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019\u00e9tait le jour, le jour des courses. Je ne sais pas pourquoi il y avait un jour pour les courses, un pour le m\u00e9nage, un pour le repassage, la semaine pour faire le taxi pour mes quatre enfants. Je n\u2019avais pas de jour pour moi, peut-\u00eatre une heure le dimanche matin quand tout le monde dormait encore et que je pouvais lire le journal de la veille et prendre le petit d\u00e9jeuner tranquille.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0, je sentais que c\u2019\u00e9tait le jour de trop&nbsp;: une liste longue comme mon bras et dont la r\u00e9colte ne durerait pas plus longtemps que six jours et des exigences en veux-tu en voil\u00e0&nbsp;: chocolat au lait avec noisettes, chocolat noir aux amandes, chocolat noir avec des morceaux d\u2019\u00e9corce d\u2019orange. Et pendant six jours des criailleries pour savoir qui avait mang\u00e9&nbsp;; os\u00e9 toucher \u00e0 la tablette de l\u2019autre. Moi, je m\u2019\u00e9tais mise aux tablettes avec \u00e9dulcorant, c\u2019est infect mais au moins, personne ne touche \u00e0 la mienne et je suis hors- jeu pour leurs histoires.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0, c\u2019\u00e9tait la liste de trop, celle qui me remplissait d\u2019un trop plein en m\u00eame temps que le caddie que je n\u2019avais m\u00eame pas encore touch\u00e9. Rien que m\u2019imaginer le caddie dans les mains alors que j\u2019\u00e9tais encore dans la voiture, je sentais des hauts de c\u0153ur qui me venaient. Tout en pensant \u00e0 tout ce qu\u2019il fallait que j\u2019ach\u00e8te, je suis arriv\u00e9e au parking et je lai vu, lui, il m\u2019attendait.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a>Le caddie \u00e9tait bien rang\u00e9 avec ses fr\u00e8res et ses s\u0153urs, attach\u00e9s les uns aux autres pour ne pas se perdre. D\u00e8s que j\u2019ai vu le caddie, je me suis dit qu\u2019il fallait que je le d\u00e9tache avec le petit jeton blanc, qu\u2019il fallait que je le lib\u00e8re de sa vie de bagnard. Je me disais que j\u2019allais glisser avec lui, que nous allions presque nous enlacer, lui et moi, dans les rayons du magasin. Je me voyais d\u00e9j\u00e0 en osmose parfaite, lui et moi d\u00e9roulant notre pas de deux. Mais j\u2019avais beau le regarder en m\u2019approchant peu \u00e0 peu, je n\u2019arrivais pas, non je n\u2019arrivais pas, je ne pouvais, non, ne pouvais pas m\u2019emparer du caddie. Caddie appel\u00e9 aussi charriot, de caddie \u00e0 charriot il y a cachot me soufflait \u00e0 l\u2019oreille Ponge. J\u2019avais beau le regarder, l\u2019approcher peu \u00e0 peu, je ne parvenais pas \u00e0 l\u2019enlacer. J\u2019imaginais, je pensais qu\u2019il allait faire un beau cavalier, un bon danseur, capable de me faire tournoyer, virevolter. Je l\u2019observais le charriot, le caddie, encha\u00een\u00e9 \u00e0 ses compagnons de mis\u00e8re, je le voyais. A travers ses barreaux, \u00e0 travers ses tubes verticaux, je voyais une possibilit\u00e9 de folie, une possibilit\u00e9 de danse, de valse. Je me voyais le prendre. Mes mains doucement se poser sur son bras, sur sa poign\u00e9e, fermement et calmement. J\u2019aurais pos\u00e9 mes mains sur sa poign\u00e9e, je l\u2019aurais lib\u00e9r\u00e9e de sa cha\u00eene de fer, je lui aurais donn\u00e9 le go\u00fbt de la libert\u00e9, de l\u2019autonomie par rapport \u00e0 ses fr\u00e8res et \u00e0 ses s\u0153urs, les autres charriots, toujours embo\u00eet\u00e9s. Je restais l\u00e0 \u00e0 le contempler, \u00e0 m\u2019imaginer avec lui dans les rayons du magasin entamant une valse, 1-2-3, 1-2-3. Je pensais, je pensais dans quelle all\u00e9e on pourrait s\u2019enlacer ainsi, 1-2-3, 1-2-3. Ses lignes verticales en acier chrom\u00e9 lui donnaient un air d\u2019\u00e9l\u00e9gance, un air que j\u2019esp\u00e9rais apprivoiser, un air que je pensais m\u2019approprier. Mais le ca-le ca, le caddie restait l\u00e0, en t\u00eate de cort\u00e8ge. Mes mains ne parvenaient pas, pas, pas jusqu\u2019\u00e0 lui, mes mains ne pouvaient pas, ne voulaient pas, n\u2019arrivaient pas \u00e0 le prendre, \u00e0 l\u2019enlacer. Je me disais, je vais le prendre, lui faire faire un petit tour, un grand tour, un tour du propri\u00e9taire. J\u2019\u00e9tais un peu \u00e9tonn\u00e9e de sentir que j\u2019avais besoin de prendre ce cha-cha, charriot en main, dans mes mains, d\u2019\u00e9pouser sa courbe avec mes mains, dans mes mains. J\u2019\u00e9tais un peu surprise de voir que je m\u2019imaginais avec lui dans l\u2019all\u00e9e centrale du magasin, faire un petit tout de piste, un tour de valse, des pas de danse. Alors je suis rest\u00e9e l\u00e0, le regard ballant avec le caddie \u00e0 port\u00e9e de main.<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est qu\u2019au cin\u00e9ma<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu t\u2019es lev\u00e9 de bonne heure. Ce n\u2019est pas loin en kilom\u00e8tres mais tu partirais \u00e0 l\u2019heure des bouchons, il fallait donc pr\u00e9voir large car arriver en retard peut remettre l\u2019organisation g\u00e9n\u00e9rale en cause. Tu as essay\u00e9 une autre fois de partir plus t\u00f4t et d\u2019attendre dans les bureaux, tu avais amen\u00e9 de quoi travailler mais il fallait se lever encore plus t\u00f4t, alors tu as renonc\u00e9 \u00e0 cette possibilit\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans la voiture tu te demandes si F. sera l\u00e0 car cela faisait deux fois qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas venu. Paradoxe de ce lieu o\u00f9 les all\u00e9es et venues foisonnent, impromptues. A. t\u2019a averti la veille qu\u2019il y en aurait un nouveau, il t\u2019a demand\u00e9 si cela te d\u00e9rangeait. Non, un gars de plus ne te d\u00e9range pas, ils ne sont pas nombreux de toute fa\u00e7on, \u00e7a leur fait toujours un peu de changement dans leur train-train, \u00e7a les \u00ab&nbsp;sort&nbsp;\u00bb. Peut-\u00eatre que M. a \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9. Tu souris, ce mot te fait toujours penser \u00e0 Goldorak que tu regardais le mercredi apr\u00e8s-midi&nbsp;: le h\u00e9ros s\u2019installait dans une machine volante et disait \u00ab&nbsp;transfert&nbsp;\u00bb. Si M. a obtenu le transfert ce serait dommage pour le suivi de ce qu\u2019il a commenc\u00e9 avec toi mais se rapprocher de sa famille serait bien pour lui. Les gars te diront ce qu\u2019il en est, ils sont toujours plus inform\u00e9s que les hommes aux costumes bleus, les mots sont des passe-murailles.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ici, tu sonnes une petite vingtaine de fois avant d\u2019arriver \u00e0 destination mais la sonnerie, tu ne l\u2019entends jamais et la destination, tu ne sais jamais trop \u00e0 quelle heure tu l\u2019atteindras. La sonnerie muette r\u00e9sonne dans les fins fonds d\u2019un bureau entour\u00e9 de cam\u00e9ras o\u00f9 des costumes bleus veillent. Il y a toujours un bruit de fond, rarement des choses distinctes&nbsp;: le bruit des grands sacs cabas aux rayures bleues et rouges, le son de l\u2019alarme quand \u00ab&nbsp;vous avez sonn\u00e9&nbsp;\u00bb mais ce n\u2019est pas toi qui sonnes, c\u2019est leur appareil. Alors des fois, tu te retrouves en chaussettes car la fermeture \u00e9clair des bottines fait sonner. Autre bouton silencieux sur lequel tu appuies pour passer une autre porte, en revanche, un signal sonore t\u2019avertit que la porte est ouverte sur l\u2019int\u00e9rieur. Une autre porte, encore et encore, les m\u00eames sonnettes silencieuses, tu ne sais pas si on t\u2019a entendu ou vu, des fois tu attends longtemps, tu prends livre en attendant, la r\u00e8gle est de tuer le temps. Tu prends la lourde porte \u00e0 deux mains, elle est lourde. Un petit pas pour tomber nez \u00e0 nez avec une autre porte, m\u00eame sonnerie silencieuse. Un guichet, on te donne un API, obligatoire, t\u2019a-t-on dit, \u00e7a sonne aussi en cas de besoin. Tu ne dis rien, mais tu sais qu\u2019en cas de besoin, le temps que les costumes bleus arrivent tu as le temps d\u2019avoir quelques ennuis, mais tu prends puisque c\u2019est obligatoire. Tu entends ces mots distincts avant de longer le grand couloir o\u00f9 le bruit de fond est pr\u00e9gnant. Ca sort d\u2019une porte sur la droite dans un roulement de charriot vertical o\u00f9 s\u2019entasse du linge, les hommes qui poussent le charriot sont d\u2019une m\u00eame couleur, ils te disent bonjour, toujours, on le leur a appris et un fil, ne serait-ce que t\u00e9nu vers \u00ab&nbsp;l\u2019ext\u00e9rieur&nbsp;\u00bb est toujours bon \u00e0 prendre. Ca sort de la droite dans un roulement de tambour, ce sont les roues des poubelles qui sont pouss\u00e9es et tir\u00e9es par d\u2019autres habill\u00e9s de la m\u00eame couleur. Un costume bleu les accompagne toujours, pas de bruit de cl\u00e9s ici, ce n\u2019est qu\u2019au cin\u00e9ma, tout s\u2019ouvre et se ferme de fa\u00e7on \u00e9lectronique. Tu es au bout de ce couloir pour arriver \u00e0 ce que tu as appel\u00e9 le rond-point. Cinq portes avec barreaux composent le rond-point o\u00f9 un groupe d\u2019individus attend l\u2019ouverture de leur porte. Jamais ensemble, chacune son tour et parfois cela prend du temps. \u00c7a crie, \u00e7a s\u2019interpelle d\u2019une porte \u00e0 l\u2019autre, \u00e7a passe les mains entre les barreaux, \u00e7a h\u00e8le les surveillants pour demander l\u2019ouverture, \u00e7a discute, \u00e7a se fait des checks- c\u2019est l\u00e0 que tu as appris \u00e0 les faire sous leurs rires- 9h, c\u2019est l\u2019heure des embouteillages au rond-point, beaucoup sont \u00ab&nbsp;sortis&nbsp;\u00bb pour vaquer. Le bruit strident de l\u2019ouverture t\u2019avertit que tu peux traverser le rond-point et attendre l\u2019ouverture de la porte qui donne sur l\u2019escalier. Les \u00ab&nbsp;gars&nbsp;\u00bb ont d\u00e9j\u00e0 appuy\u00e9 sur le bouton. Certains te connaissent, tu checks, ou tu serres la main, tu demandes comment s\u2019est pass\u00e9e la semaine. Mais en arri\u00e8re-plan sonore, toujours ce bruit de fond permanent qui agresse tes oreilles. Mots humains contre agression sonore. La derni\u00e8re porte s\u2019ouvre, tu en vois d\u2019autres dans l\u2019escalier qui sont l\u00e0 depuis la derni\u00e8re ouverture. Tu les salues par leur pr\u00e9nom, ils font de m\u00eame, tu les vouvoies, ils font de m\u00eame. Pas besoin d\u2019\u00e9noncer les r\u00e8gles, \u00e7a coule comme leurs paroles. On arrive enfin dans la salle o\u00f9 je vais \u00eatre avec ceux qui auront pu sortir et ils vont s\u2019exprimer dans le seul endroit o\u00f9 \u00ab&nbsp;on parle correctement&nbsp;\u00bb. Nous sommes \u00e0 l\u2019\u00e9coute les uns des autres, je peux commencer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Aujourd\u2019hui, on m\u2019admire, on fait mon \u00e9loge, je suis m\u00eame un <\/em>cas d\u2019\u00e9cole<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On vient de loin pour me mesurer, me photographier, me gloser, me parler.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;Etourdie des mots des hommes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019ai voyag\u00e9 au-dessus du tourbillon terrestre, je me suis accroch\u00e9e au vent, \u00e0 la pluie \u00e0 la lumi\u00e8re.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 une petite graine, une de celles qu\u2019on ne voit pas, une de celle auxquelles on ne pr\u00eate pas attention.<\/p>\n\n\n\n<p>Apport\u00e9e par des oiseaux ou par le vent ou par des promeneurs ou par une autre&nbsp; moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appartiens au hasard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE CADDIE C\u2019\u00e9tait le jour, le jour des courses. 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