{"id":165943,"date":"2024-07-21T21:35:16","date_gmt":"2024-07-21T19:35:16","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165943"},"modified":"2024-07-22T09:08:19","modified_gmt":"2024-07-22T07:08:19","slug":"anthologie-29-rien-nest-moins-sur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-rien-nest-moins-sur\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | Rien n&rsquo;est moins s\u00fbr"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><em>Hano\u00ef. Dans un d\u00e9cor de bambous serr\u00e9s, assis \u00e0 un bureau, il \u00e9crit.<\/em><br \/>\nOn pourrait imaginer que chaque moment de libert\u00e9 \u00e9tait d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Personne et encore moins cet homme \u00e0 ce moment-l\u00e0 de son existence ne peut imaginer que ce sera l\u2019image que l&rsquo;on gardera de lui, la plus pr\u00e9gnante, un stylo \u00e0 la main, devant un bloc Rhodia \u00e0 petits carreaux, ou devant une liasse de papier \u00e0 lettres, ou le budget familial ou, enfin, devant les mots crois\u00e9s de sa revue t\u00e9l\u00e9.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><i><\/i><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il a le visage \u00e9maci\u00e9, long, aux pommettes haut plac\u00e9es, une peau cuivr\u00e9e qu\u2019aucune barbe n\u2019assombrit, il est parfaitement ras\u00e9. Il a vingt-six ans. Son nez, fort d\u00e9j\u00e0, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche ferm\u00e9e n\u2019esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fra\u00eecheur du lieu, propices \u00e0 la clart\u00e9 des id\u00e9es. Il \u00e9crit \u00e0 sa m\u00e8re.<br \/>\n<\/em>Dit ainsi, on pourrait croire bien s\u00fbr qu&rsquo;il n&rsquo;a fait qu\u2019\u00e9crire \u00e0 sa m\u00e8re, ce qui est faux. Mais tout de m\u00eame, c\u2019est ce qui para\u00eet le plus probable compte tenu du nombre de courriers qu&rsquo;il lui adressait. Toutes les lettres retrouv\u00e9es sont adress\u00e9es \u00e0 cette m\u00e8re aim\u00e9e, une seule l\u2019est au couple de ses parents. Parmi ces lettres, bien des fois sont mentionn\u00e9es d\u2019autres lettres envoy\u00e9es \u00e0 une grand-m\u00e8re, une s\u0153ur, une amie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il a re\u00e7u sa derni\u00e8re lettre mais d\u2019autres ont \u00e9t\u00e9 perdues.<\/em><br \/>\nOn pourrait penser que nombre de courriers ne parvenaient pas \u00e0 leurs destinataires. Soit que la censure s\u2019exer\u00e7ait aussi de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, soit que les courriers \u00e9taient intercept\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e oppos\u00e9e. Quarante-huit lettres seulement constituent l\u2019h\u00e9ritage de la grand-m\u00e8re paternelle, sur dix ans de correspondance. C&rsquo;est peu. Quand on sait qu\u2019il lui \u00e9crivait quasi quotidiennement, on n&rsquo;ose pas penser \u00e0 toutes les informations qui manquent \u00e0 ce r\u00e9cit pour \u00eatre au plus pr\u00e8s de la r\u00e9alit\u00e9.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il parle de mandats re\u00e7us, envoy\u00e9s. Et surtout du petit gar\u00e7on recueilli par sa compagnie dont il suit les progr\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9cole. <span class=\"Apple-converted-space\">\u00ab\u00a0<\/span><\/em><i>Le petit P. V. C. a 10 ans, toujours aussi gentil, il semble apprendre assez bien en<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>classe. Je ne saurais en dire grand-chose car c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9cole annamite qu\u2019il va. Pour le parler, je comprends encore un peu, mais pour lire et \u00e9crire, c\u2019est bien diff\u00e9rent\u2026<em>\u00ab\u00a0<\/em><br \/>\n<\/i>On a l\u2019impression \u00e0 rebours d\u2019avoir toujours connu ce petit gar\u00e7on. On en conna\u00eet le nom, bien s\u00fbr, \u00e9crit de la main de l\u2019homme au dos d&rsquo;une photo. C\u2019est, on peut le penser, ce petit Vietnamien qui lui fera regretter presque sa vie enti\u00e8re de ne pas avoir eu de fils. De cet enfant, il a parl\u00e9 en peu de mots pour dire que la compagnie l\u2019avait adopt\u00e9. Il faut avoir vu les photos de ces deux-l\u00e0 \u2013 o\u00f9 leur complicit\u00e9 est \u00e9vidente \u2013 pour comprendre \u00e0 quel point il \u00e9tait attach\u00e9 \u00e0 ce petit gars, lui qui \u00e0 ce moment-l\u00e0 de sa vie est c\u00e9libataire, sans enfant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Derri\u00e8re lui, accroch\u00e9 \u00e0 la paroi v\u00e9g\u00e9tale, la photo color\u00e9e, contrecoll\u00e9e sur un carton bis, d\u2019une chaumi\u00e8re au toit \u00e0 deux pentes, aux palmiers dress\u00e9s que cache en partie sa t\u00eate aux cheveux bruns, ras, au front d\u00e9gag\u00e9.<br \/>\n<\/em>Impression d\u2019avoir toujours vu cette image sans vraiment se souvenir o\u00f9 ni quand. C&rsquo;est une photo format 30 cm x 15 cm, contrecoll\u00e9e sur un carton. En couleurs. Sauv\u00e9e d\u2019un vol de cantine durant un trajet en bateau, \u00e0 ce qui s\u2019est racont\u00e9. Peut-\u00eatre \u00e9tait-elle entrepos\u00e9e dans une autre malle, avec ce magnifique tissu brod\u00e9 qui orne aujourd\u2019hui un mur d&rsquo;appartement. Il \u00e9crit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>De ses yeux bleu lagon parsem\u00e9s de grains mordor\u00e9s<\/em><br \/>\n\u2013 la photo est en noir et blanc, et l\u2019on ne peut leur attribuer une telle couleur que parce qu&rsquo;on a \u00e9t\u00e9 vu par le regard de cet homme. C\u2019\u00e9tait un bleu \u00e9trange, peu commun pour une paire d\u2019yeux, et que l\u2019on ne pouvait vraiment d\u00e9crire que si l&rsquo;on croisait ce regard sans lunettes<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Sa lettre est dat\u00e9e du 27 mars 1952. Il part s\u2019engager volontairement pour 5 ans \u00e0 l\u2019Intendance militaire de Bourges, au 1<sup>er<\/sup> r\u00e9giment d\u2019infanterie.<\/em><br \/>\nOn croit savoir qu&rsquo;il \u00e9tait commun alors pour les jeunes \u2013 et les moins jeunes \u2013 souhaitant s&rsquo;engager de rejoindre le camion des FFI qui passait r\u00e9guli\u00e8rement dans la ville. Lui saute dedans alors qu\u2019il circule<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>\u00e0 proximit\u00e9 de<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>la maison de ses parents. C\u2019\u00e9tait connu, on savait que les FFI recrutaient et il avait d\u00e9cid\u00e9 de les rejoindre pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019enfer du quotidien avec un p\u00e8re malade, parano\u00efaque, violent. Il a souvent dit \u00e0 ses filles, \u00e0 son \u00e9pouse, qu\u2019il aurait tu\u00e9 son p\u00e8re s\u2019il \u00e9tait rest\u00e9. Il avait appris \u00e0 boxer (un de ses oncles l\u2019entra\u00eenait qui \u00e9tait \u00e0 l\u2019\u00e9poque champion de France de boxe, (<a href=\"https:\/\/boxrec.com\/en\/box-pro\/37525\">Georges Martin<\/a>) et avait suffisamment grandi pour tenir t\u00eate \u00e0 son p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>C\u2019est un dimanche. Il n\u2019a d\u2019ailleurs pas demand\u00e9 l\u2019autorisation de son paternel, il a sign\u00e9 lui-m\u00eame son engagement. Sa m\u00e8re entoure la date sur le calendrier de la cuisine: 15 octobre 1944. Il a dix-huit ans et cinq mois. Ce 1<sup>er<\/sup> r\u00e9giment d\u2019infanterie est aur\u00e9ol\u00e9 d\u2019un pass\u00e9 m\u00e9morable dont il ignore encore tout.<\/em><br \/>\nRien n\u2019est moins s\u00fbr ! Cet homme tr\u00e8s t\u00f4t passionn\u00e9 d&rsquo;histoire en savait sans doute bien davantage qu\u2019on ne le suppose ici.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Cr\u00e9\u00e9 sous la R\u00e9volution, c\u2019est l\u2019un des Vieux-Corps de 1479 qui portait le nom de \u00ab\u00a0bandes de Picardie\u00a0\u00bb. L\u2019infirmier le ram\u00e8ne \u00e0 sa chambre, il est le patient du num\u00e9ro huit, assis sur un fauteuil roulant. Il sourit, se tient les mains. Il garde son pied droit pos\u00e9 sur son pied gauche. Quand il descend du fauteuil, on voit le trou sur la chaussette gauche. Il a soixante-douze ans.<\/em><br \/>\nQuelques mois avant sa mort, lors d\u2019une s\u00e9ance de chimioth\u00e9rapie, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital de P.L.M, o\u00f9 il vivait avec sa femme, trimball\u00e9 dans un fauteuil roulant, il arbore un air fac\u00e9tieux, un petit sourire sur les l\u00e8vres, le pied pos\u00e9 du bout des orteils sur l&rsquo;autre pour recouvrir la chaussette trou\u00e9e ! Il y a sans doute quelque chose comme de la honte dans ce geste, honte d&rsquo;avoir enfil\u00e9 une paire de vieilles chaussettes, et le petit plaisir personnel de la cacher au reste du monde !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Dans les archives au papier cassant, trois pages dactylographi\u00e9es dat\u00e9es du 20 avril 1959 sur un papier pelure jauni racontent l\u2019historique du 21e RI, tamponn\u00e9 par le chef de bataillon BARBOTIN, et certifi\u00e9 \u00ab\u00a0copie conforme\u00a0\u00bb. Il a vingt-trois ans. \u00ab\u00a0Pour exploitation sous forme de causerie dans le cadre de l\u2019action psychologique \u00e0 mener aupr\u00e8s de la troupe.\u00a0\u00bb<br \/>\n<\/em>On peut se demander o\u00f9 il avait pu se procurer ce genre de document ! Encadrait-il d\u00e9j\u00e0 des hommes, il semble que non, il s\u2019\u00e9tait vu attribuer une compagnie \u00e0 l\u2019\u00e2ge de vingt-cinq ans d&rsquo;apr\u00e8s ce que l&rsquo;on constate dans ses lettres. Il a <em>\u00ab\u00a0<\/em>fait du trou<em>\u00ab\u00a0<\/em> plusieurs fois pour r\u00e9bellion envers la hi\u00e9rarchie. \u00c0 sa plus jeune fille il a confi\u00e9 qu\u2019en Alg\u00e9rie, il avait refus\u00e9 d\u2019administrer <em>\u00ab\u00a0<\/em>la g\u00e9g\u00e8ne<em>\u00ab\u00a0<\/em> \u00e0 un <em>\u00ab\u00a0<\/em>fellagha<em>\u00ab\u00a0<\/em> ce qui lui avait valu un mois de prison dans une cellule \u00e9troite, sans visite, le repas balanc\u00e9 par un huis minuscule dans la porte. Sorti de l\u00e0, il avait c\u00e9d\u00e9 \u00e0 la demande de ses sup\u00e9rieurs. \u00c0 sa deuxi\u00e8me fille, il a racont\u00e9 qu\u2019en Indochine, il avait interrompu une s\u00e9ance de torture car l\u2019homme qui \u00e9tait en face de lui se comportait comme il l&rsquo;aurait fait, lui, dans des circonstances analogues. Il respectait ce soldat, ils avaient fum\u00e9 une cigarette ensemble. Il n&rsquo;avait pas poursuivi la s\u00e9ance. Il l&rsquo;avait pay\u00e9 aussi d\u2019un s\u00e9jour au trou.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Sans nouvelles de sa m\u00e8re, il lui \u00e9crit le 25 avril 1953 combien ces derniers mois avant la permission sont les plus longs pour lui, comme pour tout un chacun ici. \u00ab\u00a0Le temps toujours maussade, ciel tr\u00e8s couvert et bas, de l\u2019eau, et toujours de l\u2019eau, il est vrai que la saison des pluies commence.\u00a0\u00bb Il a joint \u00e0 cette lettre des photos de lui dans son abri, fait de caisses superpos\u00e9es. Pour \u00e9viter le passage des rats, ce qui est \u00e0 peine dissuasif\u2026<\/em><br \/>\nEt je suppose que cette photo est celle dont il est question au tout d\u00e9but de ce fragment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il aura bient\u00f4t vingt-sept ans. Il passe sa vie avec ses tourments, recroquevill\u00e9 sur des souvenirs impossibles \u00e0 raconter, que tous les t\u00e9moignages ne permettent pas de mettre en mots,<\/em><br \/>\n\u2013 bien que l&rsquo;on puisse s\u2019y essayer, en recoupant les quelques informations glan\u00e9es au hasard d&rsquo;une question \u00e0 laquelle il consentait \u00e0 r\u00e9pondre ou d\u2019une situation particuli\u00e8re. Par exemple, lors de l&rsquo;un de ses derniers anniversaires, alors qu&rsquo;il passait en revue quelques photos de l\u2019arm\u00e9e, il avait comment\u00e9 l\u2019une d\u2019elles \u2013 un officier souriant, bel homme \u2013 d&rsquo;un seul <em>\u00ab\u00a0<\/em>c&rsquo;\u00e9tait un salaud, il tirait dans le dos des gars \u00e0 qui il promettait la vie sauve<em>\u00ab\u00a0<\/em>, ce qui ne pouvait que rappeler ce que l\u2019on savait alors de la <em>\u00ab\u00a0<\/em>corv\u00e9e de bois<em>\u00ab\u00a0<\/em> \u2013,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>dans la d\u00e9tresse \u00e0 constater quarante ans plus tard que ce destin aura \u00e9t\u00e9 le sien, qu\u2019il l\u2019avait choisi, et qu\u2019aucun pardon ne pourrait l\u2019en exon\u00e9rer.<\/em><br \/>\nOn pouvait le croiser la nuit, pench\u00e9 sur les comptes de la maison ou devant une page vierge ou r\u00e9fl\u00e9chissant, les larmes dans les yeux. Combien de fois s\u2019est-on demand\u00e9 ce qui pouvait bien le tenir \u00e9veill\u00e9 et lui valoir cette tristesse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il part vivre en Allemagne, puis en Alg\u00e9rie, et revient dans le nord de la France. Il quitte l\u2019arm\u00e9e dix-huit ans apr\u00e8s y avoir \u00e9t\u00e9 incorpor\u00e9. <\/em><br \/>\nIl part \u00e0 la demande de sa femme qui ne supporte plus ses affectations dans le nord de la France. Elle r\u00eave de sud, de mer, de soleil et de ciel bleu. Plus tard, elle regrettera d&rsquo;avoir arrach\u00e9 son mari \u00e0 cette famille qu&rsquo;il s\u2019\u00e9tait constitu\u00e9, qui lui avait donn\u00e9 le sentiment d\u2019\u00eatre utile \u00e0 son pays, d\u2019\u00eatre fier de lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il a trente-six ans. Comment se pr\u00e9nommait cette jeune femme vietnamienne, \u00e0 la coiffure relev\u00e9e sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d\u2019oreilles et au collier de perles, qui pose sans regarder l\u2019objectif ? Le format de la photo n\u2019est pas celui des autres. Il rappelle plut\u00f4t les photos d\u2019identit\u00e9 bien que la femme ne pose pas de face, mais de trois-quarts. Les yeux \u00e9cart\u00e9s, en amande, la bouche pulpeuse, ferm\u00e9e, le nez long \u00e9pat\u00e9. Sans date mais dans un lot de photographies du d\u00e9but des ann\u00e9es 50. Il a environ vingt-cinq ans. \u00c0 quarante-cinq ans, son front s\u2019est d\u00e9garni et son visage est \u00e9maci\u00e9. Il se marie en octobre 1954 avec une jeune femme rencontr\u00e9e deux fois qui a \u00e9t\u00e9 l\u2019une de ses marraines de guerre et correspondantes.<\/em><br \/>\nCet homme aurait eu vingt-huit correspondantes, selon sa femme. Chiffre qu&rsquo;il confirmait lui-m\u00eame. En tout cas, aucune lettre de ces jeunes femmes ne se trouve parmi le lot des rescap\u00e9es. Les courriers \u00e0 sa femme non plus ne sont pas parmi cet h\u00e9ritage. Ils ont disparu lors d&rsquo;un d\u00e9m\u00e9nagement que celle-ci effectua apr\u00e8s la mort de son mari. Oubli\u00e9s dans le tiroir d&rsquo;une vieille armoire, et emport\u00e9s par les services d\u2019Emma\u00fcs !<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Il a vingt-huit ans et cinq mois. \u201cDans le fond, le village de Do Kuan br\u00fble. Treize des n\u00f4tres sont tomb\u00e9s hier, d\u2019autres bless\u00e9s. Nous venons de perdre le lieutenant Nim. Le village a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9.\u201d La petite photo aux bords dentel\u00e9s livre ainsi, avec ses commentaires inscrits au dos, toute l\u2019horreur de la bataille. La derni\u00e8re phrase glace le sang. \u201cLe village a \u00e9t\u00e9 incendi\u00e9.\u201d <\/em><br \/>\nC\u2019est tout cela que l\u2019on aurait aim\u00e9 questionner, ces r\u00e8glements de compte, ces exactions\u2026 qu\u2019avait-il \u00e0 faire dans tout cela ? Quels ordres avait-il donn\u00e9s, suivis, dans ces batailles rang\u00e9es o\u00f9 les populations n\u2019avaient aucun moyen de d\u00e9fense ? En dehors de ces renseignements donn\u00e9s dans ses lettres sur les pertes de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, et l&rsquo;on comprend bien qu\u2019elles \u00e9taient douloureuses aussi, quelles \u00e9taient celles de l\u2019adversaire dans le m\u00eame temps ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Sans date. Lui-m\u00eame ne sait plus quel \u00e2ge il peut bien avoir. L\u2019ann\u00e9e de ses quarante ans, il tombe dans une d\u00e9pression o\u00f9 il r\u00e9clame de mani\u00e8re obsessionnelle une cravate noire.<\/em><br \/>\nOn l&rsquo;avait ramen\u00e9 en ambulance de son bureau et il \u00e9tait rest\u00e9 prostr\u00e9 durant des jours, quand il ne d\u00e9lirait pas. De cela non plus, il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 question avec lui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Que fait-il durant le mois ou plus exactement les trois semaines entre le 29 f\u00e9vrier et le 20 mars 1945 ?<\/em><br \/>\nOn peut supposer qu&rsquo;il est en permission. Avait-il le temps de rentrer chez lui pour si peu de jours ? il semble que oui \u00e0 en croire sa plus jeune s\u0153ur \u00e2g\u00e9e de 85 ans au moment de ces lignes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>\u00c0 Kenchela, il fait partie des forces de maintien de l\u2019ordre \u2013 il signe une lettre en novembre 1954 \u2013 et des ann\u00e9es plus tard, \u00e0 quelques mois de sa mort, \u00e0 sa petite-fille il l\u00e2che cette information \u00ab\u00a0alors qu\u2019au Maroc c\u2019\u00e9tait la paix parce qu\u2019il y avait eu un accord avec le sultanat\u00a0\u00bb.<\/em><br \/>\nIl reconnaissait ici implicitement qu\u2019il s&rsquo;agissait bien d&rsquo;une guerre en Alg\u00e9rie, bien que toujours il parlait d&rsquo;op\u00e9rations de pacification ! C\u2019est une des contradictions de cet homme d\u2019avoir d\u00e9fendu une certaine id\u00e9e de l\u2019arm\u00e9e \u2013 sa deuxi\u00e8me famille disait-il \u2013 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, de n\u2019avoir jamais crach\u00e9 dans la soupe, alors qu\u2019il laissait entendre s\u2019\u00eatre rebell\u00e9 pendant qu&rsquo;il en faisait partie. D\u2019autres anecdotes en attestent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>La lettre est \u00e9crite sur un papier \u00e0 en-t\u00eate intitul\u00e9 2\/8e ZOUAVES et porte un logo qui figure une t\u00eate d\u2019animal au-dessus d\u2019une croix de Lorraine, un Z un 8, et comme une lune renvers\u00e9e. El Hajeb, le 4 ao\u00fbt 1948. Il r\u00e8gle ses comptes : \u00ab\u00a0Maintenant cette lettre vous semblera peut-\u00eatre bizarre, dure ou injuste, mais il \u00e9tait n\u00e9cessaire que je vous dise ce que je crois vous dire pour l\u2019instant\u2026 Comprenez bien votre fils, ne voyez plus en lui un gosse, mais un homme et un soldat.\u00a0\u00bb Il a vingt-deux ans.\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Hano\u00ef. Dans un d\u00e9cor de bambous serr\u00e9s, assis \u00e0 un bureau, il \u00e9crit. On pourrait imaginer que chaque moment de libert\u00e9 \u00e9tait d\u00e9di\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9criture. Personne et encore moins cet homme \u00e0 ce moment-l\u00e0 de son existence ne peut imaginer que ce sera l\u2019image que l&rsquo;on gardera de lui, la plus pr\u00e9gnante, un stylo \u00e0 la main, devant un bloc <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-rien-nest-moins-sur\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #29 | Rien n&rsquo;est moins s\u00fbr<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":165,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6773,6056,1],"tags":[1401,4698,6796],"class_list":["post-165943","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-29-michaux-impossible-retour","category-cycle-ete-2024","category-atelier","tag-armee","tag-fiction","tag-militaire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165943","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/165"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=165943"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165943\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=165943"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=165943"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=165943"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}