{"id":165961,"date":"2024-07-21T22:28:06","date_gmt":"2024-07-21T20:28:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165961"},"modified":"2024-07-21T22:28:07","modified_gmt":"2024-07-21T20:28:07","slug":"anthologie-13-tout-un-monde-chez-marcel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-tout-un-monde-chez-marcel\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 |\u00a0tout un monde chez Marcel\u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p>Lorsque nous tenions la pension de famille il y avait toujours des clients aux noms \u00e9tonnants. Peut-\u00eatre parce que l\u2019on est proche de la gare et que les voyageurs portent des noms insolites. Certains faisaient escale sans jamais repartir. Ils pendaient leur imperm\u00e9able \u00e0 la pat\u00e8re derri\u00e8re la porte et la laissait pour les jours de pluie, les jours difficiles disaient-ils. D\u2019autres repartaient quelques heures plus tard apr\u00e8s un caf\u00e9 ou un ballon de blanc, parfois le lendemain laissant leurs rires balayer le plancher \u00e0 la fermeture. Il y avait les habitu\u00e9s. No\u00ebl, Joseph et Edmond que Marcel avait rencontr\u00e9 lorsqu\u2019il travaillait sur les chantiers naval, l\u2019homme au grand chapeau qui ne voulait jamais se d\u00e9couvrir de peur de laisser ses pens\u00e9es s\u2019\u00e9chapper, celui qui s\u2019endormait sur sa chaise apr\u00e8s un verre de blanc, celui qui fredonnait d\u00e8s sa tasse de caf\u00e9 du matin. Il y avait aussi Fran\u00e7oise, l\u2019habitu\u00e9e de onze heures, aux doigts raidis par l\u2019arthrose. Le patron lui servait un verre de blanc qu\u2019elle buvait cul sec, le remplissait une deuxi\u00e8me fois puis une troisi\u00e8me et accompagnait son d\u00e9part par un automatique\u00a0: \u00e0 demain Fran\u00e7oise\u00a0! L\u2019\u00e9t\u00e9, c\u2019\u00e9taient des visiteurs d\u2019un jour ou de plusieurs nuits, des visiteuses aux cheveux lisses portant chapeaux et vestes \u00e9l\u00e9gantes, venues danser ou boire un th\u00e9. Il y avait un ciel immense, le vol des hirondelles, leur travers\u00e9e d\u2019est en ouest et le chant des rouges gorges. Laiss\u00e9e ouverte, la porte happait les all\u00e9es et venues, son carillon de fer gris sonnant sous le courant d\u2019air. On frappait \u00e0 la vitre, au-dessous de l\u2019inscription \u00ab\u00a0Chez Marcel. Tel 37-74\u00a0\u00bb, simplement pour le plaisir de s\u2019annoncer et on traversait le caf\u00e9 d\u00e9sert\u00e9 pour rejoindre la terrasse ext\u00e9rieure. Des tables rondes en fer forg\u00e9 \u00e0 l\u2019ombre d\u2019une glycine au tronc que l\u2019on ne pouvait prendre entre ses bras, des assises de chaises agr\u00e9ment\u00e9es des coussins qu\u2019Augustine avait confectionn\u00e9 durant l\u2019hiver, un bouquet sur chaque table et de la musique parfois. Des clientes aux cols claudine accompagn\u00e9es de leur mari, surveillant leurs enfants, culottes courtes, jupes et gilets blancs, s\u2019installaient pr\u00e8s des parterres fleuris de dahlias orang\u00e9s, tulipes multicolores et marguerites. Ils discutaient et riaient jusqu\u2019\u00e0 la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi. Restaient jusqu\u2019au soir les jeunes hommes et les jeunes femmes perdus dans des discussions sans fin, allong\u00e9s souplement pr\u00e8s du ruisseau sur une nappe de tissus ou assis en amazone sur la margelle du pont rafra\u00eechie de mousse cherchant des yeux les grenouilles, s\u2019effrayant aux mouvements inconnus des plantes aquatiques, se cachant derri\u00e8re la cabane \u00e0 outils une bouteille dans une main, un verre dans l\u2019autre. L\u2019hiver le mobilier de la terrasse \u00e9tait rentr\u00e9 dans un cagibi aux recoins tiss\u00e9s de toiles d\u2019araign\u00e9es, \u00e0 l\u2019exception d\u2019une table et d\u2019une chaise. Augustine y essuyait la ros\u00e9e chaque matin avant de s\u2019y asseoir un moment pour observer les fruitiers sans feuille, les poiriers et les pommiers au premier plan, le cerisier prenant tout l\u2019espace \u00e0 droite dans le fond du jardin, ses racines puisant dans l\u2019eau du ruisseau. Elle tendait peu \u00e0 peu l\u2019oreille aux premiers clients install\u00e9s face au zinc, bleus de travail et costumes bien repass\u00e9s, le timbre de leurs voix s\u2019\u00e9chauffant \u00e0 la lecture des nouvelles. Les clients pouvaient claironner en ch\u0153ur leurs exploits de p\u00eache, s\u2019animer sur des questions politique. C\u2019\u00e9tait une vague qui d\u00e9collait les coudes du zinc et mettait en mouvement le corps. On s\u2019interpellait d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du comptoir. Puis tout se calmait. Dans la salle attenante, les voix des pensionnaires \u00e9taient feutr\u00e9es, parfois muettes, on parlait d\u2019une voix fl\u00fbt\u00e9e du chapeau en vitrine d\u00e9couvert aux Nouvelles Galeries ou des gants en dentelles qu\u2019il faudrait se procurer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque nous tenions la pension de famille il y avait toujours des clients aux noms \u00e9tonnants. 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