{"id":165969,"date":"2024-07-21T23:40:35","date_gmt":"2024-07-21T21:40:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=165969"},"modified":"2024-07-22T09:07:23","modified_gmt":"2024-07-22T07:07:23","slug":"anthologies-27-l-incipit","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-27-l-incipit\/","title":{"rendered":"#anthologie #27 | Incipit"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une femme vit un voyage comme elle \u00e9crit ses livres \u00e0 t\u00e2tons, sans exp\u00e9rience, sans aucune conscience de ce qu&rsquo;elle fait, se laissant guider par on ne sait quelle voix qui lui dicte des mots qu&rsquo;elle \u00e9crit ob\u00e9issante comme elle ferait un pas puis un autre et encore un autre sur une route inconnue, attentive \u00e0 poser sur la page blanche ce qu&rsquo;elle voit, ce qu&rsquo;elle entend, ce qu&rsquo;elle comprend du monde, attentive \u00e0 ramener \u00e0 sa m\u00e9moire des images connues, des images de l&rsquo;enfance, des images de choses v\u00e9cues, qu&rsquo;elle d\u00e9crit minutieusement quand la voix se fait inaudible, et qu&rsquo;elle se sent triste et insignifiante parce qu&rsquo;elle n&rsquo;est pas un \u00e9crivain, parce qu&rsquo;elle n&rsquo;a invent\u00e9 aucune \u00e9pop\u00e9e, aucun drame psychologique, parce qu&rsquo;elle a mis soigneusement dans la nuit de son ignorance des mots bout \u00e0 bout dans l&rsquo;espoir que le jour se l\u00e8ve et que le paysage apparaisse et qu&rsquo;\u00e0 force de mots, de personnages qui se cherchent, la voix lui montre enfin qui elle est, qui elle est vraiment dans la chambre 303 du Grand Almira H\u00f4tel \u00e0 Istanbul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens des deux femmes, l&rsquo;une jeune l&rsquo;autre \u00e2g\u00e9e. Je me souviens de la poussette repli\u00e9e et de l&rsquo;enfant dans les bras de sa m\u00e8re. Je me souviens de l&rsquo;homme derri\u00e8re moi. Je tenais mon \u00e9quilibre du mieux que je pouvais avec une main sur la barre tant le wagon \u00e9tait bond\u00e9. Je me souviens de l&rsquo;anneau d&rsquo;or de l&rsquo;homme en chemise blanche. Il tenait lui aussi comme moi d&rsquo;une seule main. Je me souviens que pas un instant je n&rsquo;ai pens\u00e9 au danger. Cette fois je n&rsquo;avais peur de rien. Mon sac dans le dos je maintenais mon \u00e9quilibre d&rsquo;une main comme si j&rsquo;avais pris toute ma vie le m\u00e9tro dans une grande ville. Je me suis m\u00eame retourn\u00e9e pour m&rsquo;excuser d&rsquo;avoir dans le mouvement de la rame touch\u00e9 l&rsquo;homme derri\u00e8re moi. Je lui ai souri et du regard, parce que je ne comprenais pas sa langue, il m&rsquo;a dit qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas de mal. Quelques jours plus t\u00f4t dans le bus E. m&rsquo;avait fait remarquer que je m&rsquo;\u00e9tais mal \u00e0 l&rsquo;aise un vieux monsieur quand ma poitrine fr\u00f4lait son \u00e9paule. Nous \u00e9tions sur le chemin du retour, la fin de notre derni\u00e8re journ\u00e9e \u00e0 Istanbul et rien de mal ne m&rsquo;\u00e9tais arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center wp-block-paragraph\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;aurais pu acheter dix fois le livre d&rsquo;Orhan Pamuk, Istanbul. Il \u00e9tait dans toutes les boutiques fnac et les Relais H des a\u00e9roports que j&rsquo;ai travers\u00e9 en Europe au d\u00e9but de l&rsquo;ann\u00e9e. Je ne voyais que ce titre. J&rsquo;ai pens\u00e9 : tu auras le temps. Je ne l&rsquo;ai pas achet\u00e9. Je voulais l&rsquo;avoir dans les mains quand je serais \u00e0 quelques heures d&rsquo;arriver au seuil de l&rsquo;Orient. Je tenais contrairement \u00e0 E \u00e0 ne rien lire en amont, ne rien savoir pour me laisser transformer par tout ce que j&rsquo;allais voir, sentir, toucher sans aucune image pr\u00e9con\u00e7ue dans la t\u00eate. Aujourd&rsquo;hui des semaines apr\u00e8s mon retour, j&rsquo;ai le livre entre les mains et il commence ainsi:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>D\u00e8s mon enfance, et pendant de nombreuses ann\u00e9es, j&rsquo;ai toujours eu dans un coin de l&rsquo;esprit, l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il existait, dans un appartement ressemblant au n\u00f4tre, situ\u00e9 quelque part dans les rues d&rsquo;Istanbul, un autre Orhan qui \u00e9tait mon semblable, mon jumeau voire mon double.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes papiers d&rsquo;identit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 vol\u00e9s le jour de l&rsquo;A\u00efd \u00e0 Istanbul la veille de notre d\u00e9part. Peut-\u00eatre qu&rsquo;une personne les utilise. Peut-\u00eatre que j&rsquo;ai moi aussi un double dans un appartement ressemblant \u00e0 celui o\u00f9 a grandi Orhan Pamuck en ce moment m\u00eame \u00e0 Istanbul.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une femme vit un voyage comme elle \u00e9crit ses livres \u00e0 t\u00e2tons, sans exp\u00e9rience, sans aucune conscience de ce qu&rsquo;elle fait, se laissant guider par on ne sait quelle voix qui lui dicte des mots qu&rsquo;elle \u00e9crit ob\u00e9issante comme elle ferait un pas puis un autre et encore un autre sur une route inconnue, attentive \u00e0 poser sur la page <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologies-27-l-incipit\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #27 | Incipit<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":624,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6726,6056],"tags":[5196,16,6081,4439],"class_list":["post-165969","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-27-manganelli-2-centurie","category-cycle-ete-2024","tag-double","tag-ecriture","tag-istanbul","tag-voyages"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165969","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/624"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=165969"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/165969\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=165969"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=165969"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=165969"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}