{"id":166225,"date":"2024-07-23T19:48:17","date_gmt":"2024-07-23T17:48:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166225"},"modified":"2024-07-23T19:48:19","modified_gmt":"2024-07-23T17:48:19","slug":"anthologie-29-tete-perdue-suite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-tete-perdue-suite\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | t\u00eate perdue (suite)"},"content":{"rendered":"\n<p>\u2026 et toujours il me gardait pr\u00e8s de lui, il fallait que je sois pr\u00e8s de lui pour entendre les questions qu\u2019il pronon\u00e7ait en chuchotant, il fallait que je sois tout pr\u00e8s de sa bouche pour voir les mots qui sortaient de sa bouche, il fallait que je note, que je note exactement tout, \u00e0 chaque instant tout ce qu\u2019il disait, tout ce que les gens disaient, du matin au soir, voix apr\u00e8s voix, corps apr\u00e8s corps, il fallait transcrire m\u00eame ce que je ne comprenais pas. Il fallait que je sois lisible, il me gardait pr\u00e8s de lui parce que j\u2019\u00e9tais lisible, il me gardait parce que j\u2019\u00e9crivais vite et qu\u2019il pouvait me relire \u00e0 la virgule pr\u00e8s, il m\u2019appelait sa scribe, Madame Scribe, il ne savait pas mon nom, il posait son cigare dans le cendrier crasseux avant de commencer les questions. Ce jour-l\u00e0 j\u2019ai trac\u00e9 une marge, not\u00e9 la date et l\u2019heure, c\u2019\u00e9tait le matin.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Comment vous appelez-vous?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Auguste.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Nom de famille?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Auguste<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : &nbsp;Quel est le pr\u00e9nom de votre mari?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je devais noter ce qu\u2019elle faisait avec son corps, souvent je n\u2019y arrivais pas.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>lui (\u00e0 moi) : <em>Elle h\u00e9site.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> :<\/em>&nbsp;<em>Auguste, je crois<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Votre mari?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je devais \u00e9crire \u00ab\u00a0temps\u00a0\u00bb lorsqu\u2019une minute au moins passait.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Temps<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Votre mari?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Ah, mon mari!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Etes-vous mari\u00e9e?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Avec Auguste<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Frau Deter?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Oui, oui, Auguste Deter<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Quand vous \u00eates-vous mari\u00e9e?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Je ne sais pas, la femme vit au m\u00eame \u00e9tage<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il tapotait du doigt la feuille o\u00f9 j\u2019\u00e9crivais quand le propos l\u2019int\u00e9ressait.<\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Quelle femme?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : La femme o\u00f9 nous nous sommes mari\u00e9s<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Vous \u00eates ici depuis quand?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui (\u00e0 moi) : <em>Elle r\u00e9fl\u00e9chit.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Trois semaines<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :\u00a0 Quel \u00e2ge avez-vous?\u00a0<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Cinquante et un<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : O\u00f9 habitez-vous?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Oh, vous \u00eates venu chez nous<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Qu\u2019est-ce que c\u2019est?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui (\u00e0 moi) : <em>Je montre des objets sur le bureau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> :<\/em>&nbsp;<em>Un crayon, un sac, une clef, un cigare<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; O\u00f9 \u00eates-vous?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Ici et partout, ici et maintenant, vous ne devriez pas m\u2019en vouloir<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u00e0 que je l\u2019ai regard\u00e9e. D\u2019habitude je ne les regardais pas. Elle \u00e9tait assise au bord de la chaise. On lui avait mis la grosse chemise habituelle, dans laquelle elle allait mourir, entre ses mains \u00e0 lui, ces mains roses, et sur ces feuilles de papier. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois, il y en aurait des dizaines ensuite. Elle m\u2019a vu, il m\u2019a vu, il a tapot\u00e9 la feuille, j\u2019ai baiss\u00e9 les yeux.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; O\u00f9 \u00eates-vous maintenant?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Nous habiterons ici<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : O\u00f9 est votre lit?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : O\u00f9 devrait-il \u00eatre?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Quel mois sommes-nous?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Le 11\u00e8me<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Quel est le nom du 11\u00e8me mois?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Le dernier, si ce n\u2019est le dernier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Couleur du ciel?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Bleu<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : La neige?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Blanche<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Combien avez-vous de doigts?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Dix<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Jambes?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Deux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Quel est le nom de votre mari?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Je ne sais pas<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : C\u2019est difficile n\u2019est-ce pas?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Si nerveuse, si nerveuse<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il voyait que je ne notais pas tout. Je regardais ses mains qui frottaient sa bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> (\u00e0 moi) : Je lui montre un crayon, une clef, un cigare, elle les identifie correctement<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> : Qu\u2019est-ce que je viens de vous montrer?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Je ne sais pas<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> (\u00e0 moi) : Je lui montre trois doigts<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Combien de doigts?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Trois<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>lui<em> :&nbsp; Etes-vous encore nerveuse?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Et bien c\u2019est Francfort-sur Main<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il lui a tendu une feuille et un crayon.<\/p>\n\n\n\n<p>lui (\u00e0 moi) : <em>Elle \u00e9crit \u00ab\u00a0Auguse\u00a0\u00bb sur la feuille<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>elle<em> : Je me suis perdue, pour ainsi dire&nbsp;(elle r\u00e9p\u00e8te cette phrase)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019est ensuite approch\u00e9 d\u2019elle, l\u2019a guid\u00e9e vers le lit, a claqu\u00e9 des doigts pour que je reprenne mon r\u00f4le d\u2019infirmi\u00e8re. Je l\u2019ai d\u00e9shabill\u00e9e d\u00e9licatement, j\u2019ai senti sa peau sous mes doigts et la pulsation de son coeur, j\u2019ai vu dans ses yeux qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e d\u00e9licatement depuis longtemps, qu\u2019elle n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e depuis longtemps, que les gens avaient peur de la toucher, peur d&rsquo;elle, qu\u2019elle voulait partir elle aussi et qu\u2019elle \u00e9tait retenue l\u00e0, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame, elle m\u2019a pris la main. Il l\u2019a auscult\u00e9e, il a regard\u00e9 partout, il pr\u00e9parait d\u00e9j\u00e0 sa dict\u00e9e, ne donnait aucune importance, je le voyais, \u00e0 cette main qui serrait la mienne. Puis j\u2019ai vu dans ses yeux qu\u2019elle voulait crier, je l\u2019ai entendue crier sous ses yeux, puis elle a explos\u00e9 en mille morceaux. <\/p>\n\n\n\n<p>lui (en dict\u00e9e, 1h plus tard)<em> : durant l\u2019examen physique, elle coop\u00e8re, n\u2019est pas nerveuse. Elle dit soudain \u00ab\u00a0vous avez entendu l\u2019enfant appeler? Est-il ici? Il appelle. Elle l\u2019entend.\u00a0\u00bb Je la met en isolation. Le transfert jusqu\u2019\u00e0 sa chambre est compliqu\u00e9. Elle s\u2019agite, elle crie, ne coop\u00e8re pas, exprime une panique et r\u00e9p\u00e8te \u00ab\u00a0je ne serai pas coup\u00e9e. Je ne me couperai pas.\u00bb\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026 et toujours il me gardait pr\u00e8s de lui, il fallait que je sois pr\u00e8s de lui pour entendre les questions qu\u2019il pronon\u00e7ait en chuchotant, il fallait que je sois tout pr\u00e8s de sa bouche pour voir les mots qui sortaient de sa bouche, il fallait que je note, que je note exactement tout, \u00e0 chaque instant tout ce qu\u2019il <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-tete-perdue-suite\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #29 | t\u00eate perdue (suite)<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":350,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6773,6056],"tags":[],"class_list":["post-166225","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-29-michaux-impossible-retour","category-cycle-ete-2024"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/166225","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/350"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=166225"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/166225\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=166225"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=166225"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=166225"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}