{"id":166255,"date":"2024-07-23T22:32:41","date_gmt":"2024-07-23T20:32:41","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166255"},"modified":"2024-07-23T22:35:44","modified_gmt":"2024-07-23T20:35:44","slug":"anthologie-29-il-rode","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-il-rode\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | il r\u00f4de"},"content":{"rendered":"\n<p><a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-le-front-de-mer-en-726-mots\/\" data-type=\"link\" data-id=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-le-front-de-mer-en-726-mots\/\">#13<\/a> | <strong>amplification (en gras)<\/strong> avec personnage<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u2026 c\u2019est jalousie, c\u2019est jalousie, alors il a fui l\u2019air grill\u00e9, il a d\u00e9val\u00e9 les rues dans l\u2019aube avec son regard affol\u00e9, c\u2019est pas lui, c\u2019est pas lui, c\u2019est jalousie, c\u2019est jalousie\u2026<\/strong>En bas de la ville, le Front de mer. Dans le petit matin rose ou bleu p\u00e2le, quelques sportifs longent la barri\u00e8re rocheuse qui le prot\u00e8ge de la mer et des vagues\u2026 <strong>il veut happer les regards, voudrait expliquer l\u2019air grill\u00e9, le go\u00fbt de cendre dans la bouche, le royaume d\u00e9vast\u00e9, mais sur le front de mer, personne ne fait attention \u00e0 lui\u2026 <\/strong>Dans l\u2019aube, la mer ne scintille pas encore, quelques \u00e2mes errantes, la d\u00e9marche parfois titubante, le regard vitreux ou brillant, le corps en d\u00e9rade, \u00e9chapp\u00e9es du centre-ville apr\u00e8s une nuit de sommeil dans les rues \u2026 <strong>elles passent, les \u00e2mes, il les connait bien, elles passent devant lui, elles rient, elles savent, c\u2019est jalousie, c\u2019est jalousie<\/strong>\u2026Un matin de 8 mai, l\u2019installation de barnums, restrictions de la circulation, tapis rouges et gradins en pr\u00e9paration d\u2019un d\u00e9fil\u00e9 militaire sous l\u2019\u0153il d\u2019officiels tir\u00e9s \u00e0 quatre \u00e9pingles\u2026 <strong>D\u00e9j\u00e0, il r\u00f4de\u2026<\/strong>Peu de monde \u00e0 midi et en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi. Le soleil cuit. Le rev\u00eatement r\u00e9verb\u00e8re une chaleur souvent intenable\u2026 <strong>Les yeux s\u2019affolent, la t\u00eate s\u2019agite, l\u2019air est grill\u00e9, le bord de mer br\u00fble, le royaume est d\u00e9vast\u00e9, on dira que c\u2019est lui\u2026<\/strong>On se r\u00e9fugie alors sous les arbres pr\u00e8s du kiosque. Ils forment comme une petite esplanade ovale, le sol est tr\u00e8s in\u00e9gal, quelques bancs tout autour, pas tous en bon \u00e9tat. Des lyc\u00e9ens y mangent ou discutent, s\u2019y retrouvent en attendant le bus. <strong>Ils ne pr\u00eatent pas attention \u00e0 lui. <\/strong>La petite dame du Carmel s\u2019y assoit de temps en temps sur ces bancs, digne, droite, le regard plut\u00f4t pos\u00e9 pour une fois, et qui s\u2019anime tout soudain quand elle aper\u00e7oit un visage connu. <strong>Elle happe son visage mais il sait qu\u2019il n\u2019a rien \u00e0 attendre d\u2019elle, ni des autres.<\/strong> Et puis des solitudes, regard dans le vide, mains et bras ballants, ou bien plong\u00e9 sur le smartphone, ou bien encore vers la mer dans le bruit de la circulation. <strong>Rien \u00e0 attendre d\u2019eux alors il r\u00f4de.<\/strong> A droite de ce vaste espace ombrag\u00e9, le kiosque \u00e0 musique, transform\u00e9 en agora militante un jour de mobilisation contre la r\u00e9forme des retraites ou bien r\u00e9habilit\u00e9 un soir de f\u00eate pour accueillir un orchestre de salsa, retrouvant pour l\u2019occasion sa vocation premi\u00e8re, et face \u00e0 l\u2019orchestre sur le front de mer, la foule des spectateurs qui regardent, <strong>qui le regardent et murmurent que c\u2019est lui, mais c\u2019est jalousie,<\/strong> boivent une bi\u00e8re, discutent par petits groupes, <strong>murmurent, le regardent et continuent de murmurer, <\/strong>dansent en couple, la foule heureuse dans la nuit des r\u00e9verb\u00e8res, et dont les corps pour certains chaloupent en rythme. Pour un peu on se croirait \u00e0 La Havane sur le Malecon. \u00a0<strong>Et lui, dans tout \u00e7a, sur le bord, dans le feu de son royaume d\u00e9vast\u00e9 avec son regard affol\u00e9, ses gestes fous et son go\u00fbt de cendres dans la bouche<\/strong>. En journ\u00e9e, le kiosque est souvent vide. Quelques enfants y jouent parfois. <strong>Il r\u00f4de.<\/strong> Assis sur les marches, un jeune homme y roule un joint. <strong>Il r\u00f4de.<\/strong> Tout pr\u00e8s du kiosque \u00e0 musique, la statue en bronze de Gerty Archim\u00e8de, assise sur une large pierre, un livre ouvert sur les genoux. <strong>Il r\u00f4de. <\/strong>F\u00e9ministe, communiste, anticolonialiste, elle est la premi\u00e8re femme inscrite au barreau de la Guadeloupe en 1939, et devient ainsi la premi\u00e8re femme avocate des Antilles fran\u00e7aises. <strong>Il r\u00f4de. <\/strong>Ils sont nombreux \u00e0 venir s\u2019asseoir sur ses genoux ou sur la pierre, ou bien \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, posant pour la photo, touristes guides \u00e0 la main, ou simple curieux. <strong>Il r\u00f4de. <\/strong>Un groupe d\u2019enfants et leur maitresse \u00e9coutent les explications d\u2019une guide-conf\u00e9renci\u00e8re. Certains soupirent sous leur casquette\u00a0: ils ont chaud. D\u2019autres retiennent que c\u2019est expr\u00e8s si elle tourne la t\u00eate vers le tribunal et pas vers la mer, ils le raconteront le soir \u00e0 leurs parents. Gerty Archim\u00e8de veille sur le front de mer. <strong>Il r\u00f4de.<\/strong> Des enfants se poursuivent et courent autour d\u2019elle, d\u2019autres passent devant sans y pr\u00eater attention. Peu importe. Elle est l\u00e0 et elle veille. <strong>Il r\u00f4de. <\/strong>A gauche de l\u2019esplanade ombrag\u00e9e, quatre ou cinq camions et le bruit des groupes \u00e9lectrog\u00e8nes, quelques tables devant et du monde qui attend patiemment. <strong>Il les regarde, on se rit de lui, on dira de lui qu\u2019il ne fallait pas, non il ne fallait pas quitter son royaume, le laisser aux jaloux du quartier. <\/strong>Certains sont d\u00e9j\u00e0 attabl\u00e9s pour manger, d\u2019autres repartent, agoulous et bokits en main, pour s\u2019installer sur les bancs du front de mer ou les grosses roches de la digue d\u2019o\u00f9 surgissent parfois des chats craintifs et affam\u00e9s. <strong>Il ne fallait pas.<\/strong> <strong>La nuit sur le fauteuil d\u00e9fonc\u00e9 de la plage des p\u00eacheurs. Il s\u2019y \u00e9tait endormi embrum\u00e9 d\u2019herbe face au reflet de lune. Il avait vu un poisson-volant traverser l\u2019horizon. Son esprit avait divagu\u00e9 dans la demi-somnolence. Il est arriv\u00e9 dans le petit matin. Il a tout de suite senti dans l\u2019air que quelque chose ne tournait pas rond. L\u2019air \u00e9tait grill\u00e9. <\/strong>Et pendant tout ce temps, le va-et-vient incessant des coureurs, marcheurs, trottinettes, v\u00e9los d\u2019enfant, rollers, poussettes, qui arrachent le front de mer \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 des roches de la digue. <strong>Lui donnent le vertige. Comment le monde fait-il pour continuer de tourner quand son royaume est d\u00e9vast\u00e9\u00a0? <\/strong>Pour les autres, le front de mer a le pouvoir de les soustraire au temps r\u00e9el, les d\u00e9croche de leur rythme quotidien\u00a0: il fait ralentir le pas, on y fl\u00e2ne volontiers le week-end ou apr\u00e8s le travail, on cesse toute activit\u00e9, on s\u2019y retrouve apr\u00e8s le spectacle ou le film, on y discute, on s\u2019y donne rendez-vous, certains y \u00e9crivent, d\u2019autres r\u00eavent en regardant un bateau passer ou le soleil se coucher derri\u00e8re la ligne d\u2019horizon. <strong>Il r\u00f4de, le regard affol\u00e9 le go\u00fbt de cendres dans la bouche, le corps travers\u00e9 de mouvements incontr\u00f4lables, travers\u00e9 de flammes qui le l\u00e8chent et se rient de lui. Il voudrait crier.<\/strong> <strong>S\u2019est fray\u00e9 de matin un passage en enjambant la grille abattue et rougie de rouille. S\u2019est accroupi dans le vrac de t\u00f4le et d\u2019acier. Au pied de la statue de Saint-Antoine. S\u2019est pris la t\u00eate dans les mains. A longuement pleur\u00e9. Le corps secou\u00e9. Le ciel a bleui p\u00e2le. On dira que c\u2019est de sa faute. Mais tout \u00e7a c\u2019est jalousie. Il a dormi sur le fauteuil de la plage des p\u00eacheurs. On dira que c\u2019est de sa faute. Mais tout \u00e7a c\u2019est jalousie. Son royaume. D\u00e9vast\u00e9. Depuis, il r\u00f4de. Paroles d\u00e9bit\u00e9es en chapelet de mots sans suite. Il r\u00f4de dans le petit matin renifle la cendre soul\u00e8ve les t\u00f4les comme s\u2019il cherchait quelque chose. \u00a0Il se penche et ramasse une feuille, une page de dictionnaire aux bords roussis. Il s\u2019arr\u00eate baisse les bras. Deux larmes coulent sur sa joue et tracent un sillon sur le visage barbouill\u00e9 de poussi\u00e8re grise et rouge. Dans sa bouche, un go\u00fbt de cendre. Partout avec lui d\u00e9sormais ce go\u00fbt de cendres et l\u2019air grill\u00e9. <\/strong>Sur le Front de mer, les jours de gros temps, les vagues submergent parfois la digue en gerbes blanches et mousseuses, drainant des roches dans un paquet d\u2019\u00e9cume et de sable, plient les r\u00e9verb\u00e8res blancs, malm\u00e8nent les palmiers, \u00e9ventrent les sols sous l\u2019\u0153il impuissant des riverains et de leur smartphone. \u00a0Il n\u2019y a alors personne sur le Front de mer, ferm\u00e9 le lendemain \u00e0 la circulation. <strong>Sauf lui, qui r\u00f4de.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#13 | amplification (en gras) avec personnage \u2026 c\u2019est jalousie, c\u2019est jalousie, alors il a fui l\u2019air grill\u00e9, il a d\u00e9val\u00e9 les rues dans l\u2019aube avec son regard affol\u00e9, c\u2019est pas lui, c\u2019est pas lui, c\u2019est jalousie, c\u2019est jalousie\u2026En bas de la ville, le Front de mer. 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