{"id":166404,"date":"2024-07-24T10:08:42","date_gmt":"2024-07-24T08:08:42","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166404"},"modified":"2024-07-25T12:10:27","modified_gmt":"2024-07-25T10:10:27","slug":"anthologie-31-un-mort-a-la-table-familiale","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-31-un-mort-a-la-table-familiale\/","title":{"rendered":"#anthologie #31 | Un mort \u00e0 la table familiale"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Note\u00a0: les phrases en italique sont les derni\u00e8res de mon texte 26 \u00ab\u00a0Les bruits et les voix de la culpabilit\u00e9<em>\u00a0\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9tienne s\u2019est arr\u00eat\u00e9. Il n\u2019entend pas le \u00ab&nbsp;hou hou, hou&nbsp;\u00bb de la chouette hulotte, ni le chuintement de la dame blanche, ni le coassement des grenouilles du bassin, pas plus que les jappements du chien du voisin. Dans ses genoux qui s\u2019entrechoquent, dans ses dents qui grincent, dans sa bouche qui hurle en silence, sur sa peau, dans sa chair et jusque dans ses os, il entend, en un ch\u0153ur diabolique, les voix m\u00eal\u00e9es de sa peur, de sa honte, de sa culpabilit\u00e9.&nbsp;<\/em>Et parmi toutes ces voix, une connue, venue de loin dans le temps et l\u2019espace, une qu\u2019il pensait ne plus jamais entendre aussi nette et surtout aussi sereine. La voix de son p\u00e8re, mort avec sa m\u00e8re dans ce foutu accident de voiture lorsqu\u2019il avait onze ans. Ce qui revient, en boucle, dans sa m\u00e9moire, c\u2019est une voix furieuse et apeur\u00e9e qui hurle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Putain, quel con, il nous fonce dessus&nbsp;!&nbsp;\u00bb. \u00c9tienne, sorti indemne et orphelin de cette catastrophe routi\u00e8re, a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par ses grands-parents, \u00e0 \u00ab&nbsp;La Maison&nbsp;\u00bb, jusqu\u2019\u00e0 ce que \u2014 osera-t-il prononcer ces mots \u2014 jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il engrosse Rosalie et soit chasser du paradis familial.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je suis avec vous pour une circonstance tr\u00e8s particuli\u00e8re. \u00c9tienne est pass\u00e9 me saluer, ce matin au cimeti\u00e8re, sans savoir qu\u2019aujourd\u2019hui il a atteint exactement l\u2019\u00e2ge que j\u2019avais le jour de ma mort quarante ans, cinq mois et vingt-deux jours. Il m\u2019a annonc\u00e9 le d\u00eener que vous organisiez, Maman, en l\u2019honneur de son retour. Je me suis invit\u00e9, puis que vous m\u2019aviez oubli\u00e9. Non, je ne vous en veux pas, l\u00e0 o\u00f9 je suis d\u00e9sormais, il n\u2019y a ni regret, ni remord, ni rancune. Excusez ma tenue pour ce soir d\u2019\u00e9t\u00e9. Vous m\u2019aviez v\u00eatu d\u2019un costume sombre pour ma mise en bi\u00e8re. Mon pantalon est trop chaud et de facture d\u00e9mod\u00e9e et ne parlons pas de mes chaussures, ces ridicules mocassins \u00e0 pompons qui m\u2019avait co\u00fbt\u00e9 un prix fou chez, \u2014 comment s\u2019appelait cette boutique d\u00e9j\u00e0 \u2014, Salamander, c\u2019est \u00e7a, \u00e0 Paris, boulevard Saint Germain. Elles faisaient un effet b\u0153uf \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Qu\u2019est-ce qui t\u2019\u00e9tonne Rosalie&nbsp;? L\u2019expression \u00ab&nbsp;effet b\u0153uf&nbsp;\u00bb&nbsp;? La langue \u00e9volue, je ne sais ce que disent les jeunes aujourd\u2019hui. Restons classique, ces mocassins faisaient beaucoup d\u2019effet. Quel est ce joli verre&nbsp;? Quelque chose dans son volume, dans son poids, dans son \u00e9clat surann\u00e9, habite ma main d\u2019une fa\u00e7on famili\u00e8re. Un verre du service en cristal de Saint Louis&nbsp;! Ainsi, il en reste quelques-uns&nbsp;! On est bien sous ce platane, il a bien grandi depuis que je suis parti.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis venu vous dire que mon histoire n\u2019est pas celle que vous croyez. Oui, Maman, bouchez-vous les oreilles ou dormez, ce sera mieux. \u00c9tienne n\u2019est pas mon fils biologique. J\u2019\u00e9tais st\u00e9rile, un de mes amis a accept\u00e9 de faire un enfant \u00e0 Sabine. Donc Rosalie, Etienne n\u2019est pas ton cousin germain biologique. Je te regarde. Comme je comprends mon fils d\u2019\u00eatre retomb\u00e9 en amour de toi. Tu es une belle femme dans la quarantaine, j\u2019aime surtout ta bouche, enfin j\u2019aimerais son \u00e9tranget\u00e9 si j\u2019\u00e9tais encore sur terre. Ta l\u00e8vre du bas est aussi \u00e9paisse que celle du haut, avec un ourlet charnu que les ann\u00e9es n\u2019ont pas pu amincir. C\u2019est une bouche carnassi\u00e8re, color\u00e9e sans le secours du rouge \u00e0 l\u00e8vres, une bouche fr\u00e9missante et humide comme celle d\u2019un enfant. Et cette bouche, qui inhale et exhale les fum\u00e9es du tabac avec gourmandise et d\u00e9licatesse, me donnerait envie de vivre. Mais, je n\u2019ai plus d\u2019envie, plus de d\u00e9sir. Pour moi toutes ces choses ont pris fin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ah&nbsp;! voici Etienne qui revient avec les cand\u00e9labres. Je dois vous quitter. Sachez que, de l\u00e0 o\u00f9 je suis, je veille sur&nbsp;vous tous&nbsp;et que je vous aime.\u00a0\u00bb&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Note\u00a0: les phrases en italique sont les derni\u00e8res de mon texte 26 \u00ab\u00a0Les bruits et les voix de la culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb \u00c9tienne s\u2019est arr\u00eat\u00e9. 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