{"id":166473,"date":"2024-07-24T16:19:00","date_gmt":"2024-07-24T14:19:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166473"},"modified":"2024-07-25T08:53:42","modified_gmt":"2024-07-25T06:53:42","slug":"anthologie31-feu-fer-fille","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie31-feu-fer-fille\/","title":{"rendered":"#anthologie #31 | Feu, Fer, Fille"},"content":{"rendered":"\n<p>Avec <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie08-porte-derriere-chambre\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie08-porte-derriere-chambre\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Un bruit dans la chambre. Elle a ferm\u00e9 le placard pr\u00e9cipitamment, et regarde par l&rsquo;entreb\u00e2illement de la porte blanche \u00e0 bouton de porcelaine. L&rsquo;ombre d&rsquo;un lit double \u00e0 l&rsquo;endroit de son matelas. L&rsquo;homme s&rsquo;est redress\u00e9 il a toujours ses bosses sur le front, bosses de son dernier visage, excroissances, cellules prolif\u00e9rant sur un corps sans l&rsquo;autorisation du porteur, cellules autonomes tuant le corps dont elles ont fait leur terreau, \u00e0 la fois tueuses et suicidaires. L&rsquo;enfant au regard gris ne craint pas son grand p\u00e8re mais reste tout entier dans la m\u00e9fiance, car il reste dans le souvenir de son ancien m\u00e9pris.<br>\u2013  D&rsquo;ordinaire les filles ont peur.&nbsp;<br>La fille de dix ans revient s&rsquo;asseoir en tailleur sur la natte, devant le feu. Elle prend le tisonnier, une tige de fer pointue, dans sa main droite. Elle tisonne. Cr\u00e9pitement des \u00e9tincelles dans le silence de la chambre. Sa chambre.<br>Froissement de draps. Il bouge sa main droite.<br>\u2013  Donne-moi le tisonnier.&nbsp;<br>L&rsquo;enfant ne bouge pas, transpire, tremble un peu, appelle int\u00e9rieurement sa m\u00e8re par imitation des autres enfants, car dans les blessures les enfants appellent leur m\u00e8re, elle a vu \u00e7a&nbsp; \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, et dans toutes les colonies de vacances. La m\u00e8re ne viendra pas. La m\u00e8re ne vient jamais quand il faut. La m\u00e8re ne voit jamais ce qu&rsquo;il y aurait \u00e0 voir.<br>\u2013  Les filles ob\u00e9issaient avant. Avant cette guerre o\u00f9 les ai prot\u00e9g\u00e9es, ta m\u00e8re et ta grand m\u00e8re. J&rsquo;ai d\u00e9sert\u00e9 pour elles, j&rsquo;ai ravitaill\u00e9 un Allemand en quartiers de vaches. Les vaches des bonnes s\u0153urs de l&rsquo;h\u00f4pital. J&rsquo;apportais l&rsquo;eau, tous les jours des bidons, tir\u00e9s d&rsquo;un puits, pour les r\u00e9fugi\u00e9s dans les sous-sols, pour les vaches des s\u0153urs, pour les malades, pour ma famille. Les bombes allemandes anglaises et am\u00e9ricaines m&rsquo;\u00e9pargnaient. Je payais mon tribut \u00e0 l&rsquo;Allemand, je faisais dispara\u00eetre une vache. Les Allemands mangeaient de la vache, j&rsquo;\u00e9tais libre, et les s\u0153urs avaient \u00e0 boire.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfant sa m\u00e8re \u00e9tait sortie des caves \u00e0 Caen. Avec ce p\u00e8re encore jeune, sans cellules prolif\u00e9rantes. Ils avaient march\u00e9 dans les ruines de la ville, des sous-sols de l&rsquo;h\u00f4pital o\u00f9 ils se prot\u00e9geaient des bombes jusqu&rsquo;aux d\u00e9combres de leur maison. Lui, le p\u00e8re, n&rsquo;avait peur de rien. Il est l\u00e0, il demande le tison. L&rsquo;enfant aux yeux gris, (un jour elle portera un tailleur vert, se mariera, divorcera, quittera la Loire et la statue de Jeanne d&rsquo;Arc, sans bagages et sans capital, elle se d\u00e9lectera de fuir,) l&rsquo;enfant pose le tison, prend une b\u00fbche fendue, la soul\u00e8ve tr\u00e8s lentement en se retournant, regardant le mort en face, l&rsquo;ombre grise, translucide, dans un lit double sur son propre matelas, soul\u00e8ve la b\u00fbche, se tourne vers le feu, se penche, d\u00e9pose la b\u00fbche comme on d\u00e9poserait un b\u00e9b\u00e9 endormi dans son berceau, malgr\u00e9 les braises vives, d\u00e9pose avec soin, un soin de vivant.<br>\u2013  Tu me nargues. Donne-moi le tisonnier.<br>\u2013  Tu ne peux pas prendre le tisonnier.<br>\u2013  Je peux t&rsquo;appara\u00eetre dans cette chambre, je peux habiter dans le placard du cur\u00e9 derri\u00e8re la porte \u00e0 bouton de porcelaine, je peux te parler.&nbsp;<br>\u2013  Tu me d\u00e9testes. Parce que je suis une fille.<br>\u2013  Faux. J&rsquo;ai toujours aim\u00e9 les filles.<br>\u2013  Les petites bonnes&nbsp;? Les petites bonnes de quatorze ans&nbsp;?<br>\u2013  \u2026 Tu es cruelle.<br>\u2013  Cruelle avec un mort&nbsp;?<br>Le tisonnier re\u00e7oit le tremblement de la fille aux yeux gris, il soul\u00e8ve les braises, fait rouler une b\u00fbche sur la natte, la repousse \u00e9nergiquement dans l&rsquo;\u00e2tre, tape sur la braise qui attaque la natte, tape encore.<br>Malgr\u00e9 le bruit la m\u00e8re ne vient pas.<br>\u2013  Tu vas te br\u00fbler ou mettre le feu.<br>\u2013  Je n&rsquo;ai pas peur du feu.<br>\u2013  Tu ne sais pas manier le tisonnier.<br>\u2013  Tu ne peux plus manier le tisonnier.<\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<div style=\"height:5px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Avec https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie08-porte-derriere-chambre\/ Un bruit dans la chambre. 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