{"id":166696,"date":"2024-07-25T14:30:45","date_gmt":"2024-07-25T12:30:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166696"},"modified":"2024-07-29T09:37:35","modified_gmt":"2024-07-29T07:37:35","slug":"anthologie-32-cest-normal","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-32-cest-normal\/","title":{"rendered":"#anthologie #32 | normal."},"content":{"rendered":"\n<p>Suivre les voyageurs de pr\u00e8s, je n\u2019ai pas d\u2019autres choix. C\u2019est normal, ils semblent savoir o\u00f9 ils vont. O\u00f9 s\u2019arr\u00eater. Attendre et comment patienter. Devant moi, la jeune femme tire son enfant comme tout \u00e0 l\u2019heure la valise (j\u2019imagine). Il se laisse faire, un jeu peut-\u00eatre. Je reconnais certains visages crois\u00e9s au d\u00e9part de Beyrouth. Le monsieur qui sort son paquet de Marlboro comme pour anticiper le plaisir \u00e0 venir. C\u2019est normal, il sait qu\u2019ici l\u2019interdiction de fumer est s\u00e9rieuse. Je le vois se raviser, ranger sa cigarette. On l\u2019aurait pr\u00e9venu, en France la loi c\u2019est la loi. Me demander s\u2019il est normal qu\u2019un mot n\u2019ait pas le m\u00eame sens d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre. Le m\u00eame mot, d\u2019autres pratiques. Ce m\u00eame monsieur serait autre, d\u2019un pays \u00e0 l\u2019autre. Je le revois dans l\u2019a\u00e9roport de Beyrouth avant l\u2019embarquement. Dans un coin du hall sous le panneau au pictogramme rond rouge, cigarette barr\u00e9e au centre. Et lui aspirant ses bouff\u00e9es rapproch\u00e9es&nbsp;; se remplir tant que personne ne l\u2019arr\u00eate. Ce serait normal de fumer au Liban, la loi ne serait pas loi et les symboles trop clairs pour \u00eatre cr\u00e9dibles.<\/p>\n\n\n\n<p>La foule me pousse sans me toucher, flux dans le dos. Et tandis que l\u2019escalier m\u00e9canique nous descend comme pains chauds livr\u00e9s \u00e0 la suite, je vois les couloirs de haut, les enseignes et tant de chemins possibles. Normal de me sentir perdue, d\u00e9j\u00e0 perdue \u00e0 la seule vision de ce ventre m\u00e9tallique, ses boyaux. Continuer de suivre les autres voyageurs&nbsp;; muette les remercier de me pr\u00e9c\u00e9der, de me guider \u00e0 leur insu. Je m\u2019arr\u00eate comme eux devant le plateau tournant o\u00f9 ils r\u00e9cup\u00e8rent leurs bagages, alors que je n\u2019ai pas de valise (un sac de sport a suffi au peu d\u2019affaires que j\u2019ai pris en quittant le Liban). Je respecte chacune de leurs \u00e9tapes, je m\u2019applique \u00e0 sembler naturelle. Puis nous repartons (ils ne se doutent pas m\u2019accompagner). La sortie. Normal que mon c\u0153ur d\u00e9rape au passage des contr\u00f4les, sans rien \u00e0 me reprocher. Que j\u2019\u00e9prouve de la reconnaissance envers douanier et police des fronti\u00e8res. Normal qu\u2019ils me scrutent, on ne se parle pas, ils sont l\u00e0 pour me v\u00e9rifier. Et moi d\u2019observer le s\u00e9rieux blas\u00e9 des visages qui s\u2019inclinent d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les dos cal\u00e9s sur le si\u00e8ge, le plus loin possible des vitres qui nous s\u00e9parent. Et mon \u00e9lan d\u2019amour mal plac\u00e9 devant leur geste de bras ouvert autorisant ma sortie de cette zone de l\u2019a\u00e9roport o\u00f9 l\u2019on ne se sent d\u2019aucun pays. Leur silence acquies\u00e7ant \u00e0 ma pr\u00e9sence en France. Mieux qu\u2019un mot de bienvenue, leur confiance.<\/p>\n\n\n\n<p>Normal que personne ne soit venu me chercher. Que je cherche malgr\u00e9 moi un visage connu dans la masse des gens qui attendent de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9. Au cas o\u00f9. Que je me concentre sur tous les messages diffus\u00e9s, souvent inaudibles en d\u00e9pit de leur volume sonore&nbsp;; que je m\u2019assure qu\u2019aucun ne me concerne. Que je ne sois plus certaine de comprendre le fran\u00e7ais. Normal que je v\u00e9rifie que personne ne me parle. Que je ne trouve plus quel dos suivre parmi ces silhouettes maintenant diss\u00e9min\u00e9es. Normal que je b\u00e9gaie les panneaux de signalisation. Que je ne sache pas les lire avec mon fran\u00e7ais impeccable, me dit-on. Que je mette du temps \u00e0 rep\u00e9rer les bonnes fl\u00e8ches suspendues un peu partout pour offrir l\u2019impression de ma\u00eetriser l\u2019espace&nbsp;; les bandeaux agr\u00e9ment\u00e9s de signes qui dessinent un monde na\u00eff, mais gu\u00e8re plus accessible \u00e0 mes yeux. Normal que mon regard ne discerne plus ce qu\u2019il cherche, distrait par ce qu\u2019il trouve, qu\u2019il retient sans savoir discriminer, comme on accumule pour de mauvaises raisons apr\u00e8s des ann\u00e9es de guerre et de disette. Normal que je m\u2019arr\u00eate souvent (relever ce mot, pardon&nbsp;; je m\u2019habituerai rapidement \u00e0 l\u2019utiliser).<\/p>\n\n\n\n<p>Normal que personne ne m\u2019attende. Que j\u2019ignore comment rejoindre Paris sans la facilit\u00e9 d\u2019un taxi. Que j\u2019aie besoin de demander. Transports en commun, on m\u2019avait appris l\u2019expression au Liban entre autres explications (aimer le mot transport, le mot commun, sans image pr\u00e9cise). Normal que ce soit difficile d\u2019aborder un inconnu, pour un renseignement que je serais cens\u00e9e conna\u00eetre. Que je respire int\u00e9rieurement, avant de laisser \u00e9merger la question. Que l\u2019homme me r\u00e9ponde rapidement, sans articuler. Par allusions, comme si je savais d\u00e9j\u00e0. Navette RER m\u00e9tro ou bus. Que je ne comprenne pas ce qu\u2019il me dit. Que l\u2019\u00e9motion m\u2019emp\u00eache de suivre la lin\u00e9arit\u00e9 des phrases. Et ses mots s\u2019\u00e9parpillent dans mon esprit, miettes sans coh\u00e9sion. Normal que j\u2019aie besoin de demander \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre. Que je r\u00e9fl\u00e9chisse avant de choisir \u00e0 qui redemander. \u00c0 la dame en tailleur \u00e9cru par exemple, souriante entre ses boucles d\u2019oreilles agit\u00e9es d\u2019\u00e9quilibre. Que j\u2019aie l\u2019air d\u2019une enfant. Que je lui sp\u00e9cifie ma destination, station Parmentier. Que je le prononce sans h\u00e9sitation, comme si Parmentier repr\u00e9sentait quelque chose de concret. Parmentier parce que Jean habite \u00e0 c\u00f4t\u00e9&nbsp;; indications de Pierre. Alors que Parmentier ou autre chose&nbsp;! Normal que tout me soit abstrait, que tout soit aussit\u00f4t concret. Que \u00e7a doive le devenir. Normal tout \u00e7a. Et la patience de la dame, le temps pris \u00e0 me regarder tout noter dans mon carnet \u00e0 spirale, comme \u00e9coli\u00e8re appliqu\u00e9e. \u00c0 v\u00e9rifier ma compr\u00e9hension. Sa bouche qui me fait r\u00e9p\u00e9ter, ses yeux rassur\u00e9s. Aimants, je pense, d\u2019amour anonyme.<\/p>\n\n\n\n<p>Normal que je sorte un gros billet pour payer le ticket de RER. Que je ne connaisse pas les francs pour pr\u00e9parer assez rapidement de plus petites coupures. Que je panique \u00e0 l\u2019id\u00e9e de retarder ces autres qui piaffent derri\u00e8re. Que je ne compte pas la monnaie de retour pour ne pas vexer le guichetier. Que je ne sois pas s\u00fbre qu\u2019il ne m\u2019ait pas escroqu\u00e9e. Que j\u2019en sois s\u00fbre. Que j\u2019aie besoin de temps pour m\u2019en assurer (soustraire, calculer, d\u00e9duire). Normal que je ne prenne pas ce temps. Que je ne sois pas rassur\u00e9e pour autant. Que je n\u2019en veuille pas au guichetier pour tout \u00e7a. Que je reparte avec un billet de RER et un poids sur le c\u0153ur, une rancune sans objet. Normal que je d\u00e9cide de penser que tout va bien et que de toutes les mani\u00e8res, c\u2019est trop tard. Que je me demande si \u00e7a va aller. Si je vais r\u00e9ussir \u00e0 me d\u00e9brouiller. \u00c0 vie, y arriver. Normal que je n\u2019aie plus envie de bouger du hall de la gare&nbsp;; ou alors de m\u2019\u00e9loigner tr\u00e8s vite, tr\u00e8s vite, de ne pas me voir en train de partir. Que je me demande comment vivre Paris. Normal que je regarde faire plusieurs passagers avant de laisser la fente engloutir le ticket et le recracher plus loin. Que je sois excit\u00e9e de prendre un RER. Pour la premi\u00e8re fois. De me r\u00e9p\u00e9ter R. E. R., prononc\u00e9 en d\u00e9tachant les lettres, comme la dame souriante. Alors que \u00ab&nbsp;m\u00e9tro&nbsp;\u00bb file d\u2019un trait. Sigle contre abr\u00e9viation, mais de quoi et quoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Normal que tout soit int\u00e9ressant \u00e0 \u00e9couter, \u00e0 parcourir, jusqu\u2019\u00e0 la fermeture des portes apr\u00e8s le signal sonore&nbsp;; la pr\u00e9cipitation des gens, leurs expressions, m\u00e9lange de satisfaction et de g\u00eane. Que je d\u00e9roule les sc\u00e8nes comme pour apprendre les r\u00e8gles, fascin\u00e9e par les d\u00e9tails. Attentive \u00e0 bien davantage que mes sens peuvent capter. Normal de m\u2019accrocher \u00e0 mon sac, seul toucher familier. De v\u00e9rifier le panneau \u00e0 chaque arr\u00eat, comme si les couloirs obscurs pouvaient engloutir certaines des stations interm\u00e9diaires indiqu\u00e9es sur le plan. Que je ne sois pas s\u00fbre d\u2019avoir compris pour la correspondance (aimer aussi ce mot, correspondance). Que je sourie \u00e0 tout le monde, que certains me sourient en retour. Que je sois vigilante, inqui\u00e8te de tout mouvement. Que j\u2019\u00e9coute les conversations se superposer. Normal. Normal tout \u00e7a. Normale la sensation d\u2019\u00eatre aveugl\u00e9e \u00e0 la sortie du m\u00e9tro, \u00e9blouie par l\u2019\u00e9clat d\u2019un projecteur, en d\u00e9pit de la grisaille du ciel&nbsp;; de l\u2019absence de tout soleil. Normal que je reconnaisse Paris du premier coup d\u2019\u0153il, sans savoir o\u00f9 je suis, sans que conna\u00eetre personne dans la rue. Sans que je connaisse les rues. Que je ne sente plus mes jambes bouger, la plante des pieds&nbsp;; que je n\u2019aie plus de corps&nbsp;; pas de corps mien. Je suis en France (je me r\u00e9p\u00e8te). Engourdie envahie. Normal que je d\u00e9couvre que les nombres pairs sont d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les impairs de l\u2019autre. Que \u00e7a soit jubilatoire de le comprendre soudain, apr\u00e8s des minutes d\u2019errance sans oser demander \u00e0 nouveau. Et la sensation que tout le monde remarque mes maladresses, que personne ne me regarde. Normal que je ressasse&nbsp;: B\u00e9riz. B\u00e9riz. Paris me viendra plus tard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Suivre les voyageurs de pr\u00e8s, je n\u2019ai pas d\u2019autres choix. C\u2019est normal, ils semblent savoir o\u00f9 ils vont. O\u00f9 s\u2019arr\u00eater. Attendre et comment patienter. Devant moi, la jeune femme tire son enfant comme tout \u00e0 l\u2019heure la valise (j\u2019imagine). Il se laisse faire, un jeu peut-\u00eatre. Je reconnais certains visages crois\u00e9s au d\u00e9part de Beyrouth. 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