{"id":166759,"date":"2024-07-25T17:26:50","date_gmt":"2024-07-25T15:26:50","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166759"},"modified":"2024-07-25T19:02:39","modified_gmt":"2024-07-25T17:02:39","slug":"anthologie31un-bonheur-simple","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie31un-bonheur-simple\/","title":{"rendered":"#anthologie #31 | Un bonheur simple"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais qu\u2019est ce que tu \u00e9cris ? Ah, c\u2019est vrai, j\u2019oublie que tu ne m\u2019entends pas, tu n\u2019as aucune capacit\u00e9 de m\u00e9dium. Tant pis, je vais lire par dessus ton \u00e9paule. Je peux m\u00eame m\u2019appuyer sur toi pour mieux d\u00e9chiffrer tes gribouillis, tu ne sens rien, rien du tout. Je pourrais me vexer, me venger. Depuis le temps, si la vengeance m\u2019avait aid\u00e9e en quoi que ce soit, crois-moi, je l\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 utilis\u00e9e. Souvent et pas uniquement pour un simple manque d\u2019attention. Pendant mon existence humaine j\u2019\u00e9tais douce, ob\u00e9issante et dure \u00e0 la peine. C\u2019est ainsi que m\u00e8re me pr\u00e9sentait. Douceur, ob\u00e9issance, r\u00e9sistance, \u00e0 toutes ces attirantes qualit\u00e9s j\u2019ajouterais r\u00e9signation, esprit de sacrifice&nbsp; et bien s\u00fbr laideur. Quoique laideur soit un peu trop fort, de mon temps sous la troisi\u00e8me r\u00e9publique il existait peu de moyen de comparaison. J\u2019observe ton \u00e9poque, je me r\u00e9jouis de ne pas vivre au milieu des r\u00e9seaux sociaux, je n\u2019aurais pas r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 ces haines qui parfois se d\u00e9cha\u00eenent sur les moches malheureuses qui ont os\u00e9 s\u2019exprimer. Non, disons que je n\u2019avais pas un visage attrayant. Pas comme Victorine, ma cadette, elle \u00e9tait avenante, souriante, elle a fait un beau mariage. Un ing\u00e9nieur de la vall\u00e9e, elle a pass\u00e9 sa vie \u00e0 ne rien faire dans sa belle maison \u00e0 \u00e9tages remplies de fen\u00eatres. Ah si; elle donnait ses ordres \u00e0 sa bonne, \u00e0 son jardinier. Elle n\u2019\u00e9tait pas b\u00e9gueule pour autant, elle nous rendait visite deux fois par an pour les voeux de nouvel an et pour mon anniversaire. Elle apportait toujours quelque chose, le plus souvent une brioche. Le reste de l\u2019ann\u00e9e c\u2019est nous qui allions chez elle pour les saluer. C\u2019\u00e9tait notre r\u00e9cr\u00e9ation du jour du seigneur, quand le temps&nbsp; \u00e9tait au beau, nous longions la voie ferr\u00e9e sur quatre kilom\u00e8tres puis nous tournions \u00e0 gauche vers la fabrique, si en chemin nous entendions un bruit de moteur c\u2019\u00e9tait leur automobile, la seule de la r\u00e9gion, et cela signifiait qu\u2019ils \u00e9taient partis en balade eux-aussi. Nous retournions alors chez nous. Quand je dis chez nous, \u00e0 l\u2019\u00e9poque cela ne l\u2019\u00e9tait pas encore.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ah tu l\u00e8ve ton stylo, tu m\u2019entends peut-\u00eatre finalement ? Non, mais tu viens de penser qu\u2019ils t\u2019ont d\u00e9j\u00e0 racont\u00e9 l\u2019histoire de cette maison dans laquelle nous sommes. Toi, de passage, en vacances comme vous dites, et moi, bloqu\u00e9e dans ce lieu. Des vacances, je ne t\u2019apprends rien si je te dis que je n\u2019en ai jamais eu. Seuls ceux de la haute en avaient, ils disaient <em>vill\u00e9giature<\/em>. Quand Victorine et son \u00e9poux partaient \u00e0 Biarritz en voiture, ils disaient eux aussi <em>vill\u00e9giature<\/em>. Mais aujourd\u2019hui tu passes les tiennes ici, o\u00f9 moi j\u2019ai trim\u00e9 toute ma vie. D\u2019abord pour m\u2019occuper du vieux docteur et de sa femme, quinze ann\u00e9es de notre vie \u00e0 supporter d\u2019\u00eatre trait\u00e9e moins bien qu\u2019une petite bonne par un vague oncle de mon \u00e9poux. Ils \u00e9taient sans enfant, ils propos\u00e8rent \u00e0 ce petit neveu, d\u00e9sargent\u00e9 et sans avenir, de se trouver une compagne travailleuse pour s\u2019occuper d\u2019eux dans leurs vieux jours. En \u00e9change, le neveu h\u00e9riterait de la maison et des quelques terres environnantes. Je me suis mari\u00e9e, j\u2019ai accompagn\u00e9 pendant toutes ces ann\u00e9es la fin de vie du docteur puis de son \u00e9pouse nonag\u00e9naire. Ensuite nous avons v\u00e9cu en cultivant les terres autour de la maison. C\u2019\u00e9tait suffisant pour nous deux et nos deux enfants, dont ton grand-p\u00e8re. Le manque d\u2019argent n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un soucis car dans le hameau personne n\u2019en avait. Nous \u00e9tions chanceux, nous pouvions nous nourrir de ce que nous cultivions. Mais il s\u2019agissait de ne jamais s\u2019arr\u00eater, d\u2019avoir toujours en t\u00eate l\u2019hiver prochain, puis le printemps prochain. Nos jours ne se ressemblaient pas, remplis de semis, de\u00a0 r\u00e9coltes, de mise en conserve. Nos ann\u00e9es \u00e9taient pleines de craintes : de la pluie, de la gr\u00eale, du froid, du soleil. Une vie idyllique dirais-tu ? Un jour, Victorine a os\u00e9 le dire; nous \u00e9tions toutes les deux dans le potager devant ma cuisine, je cueillais des fraises pour le dessert. Et l\u00e0, au beau milieu du carr\u00e9 de salade, de sa voix gracieuse ma soeur s\u2019est extasi\u00e9e de mon bonheur simple de ne pas avoir \u00e0 aller les acheter et de les trouver directement \u00e0 port\u00e9 de main. Que le seigneur me pardonne, ce jour l\u00e0 j\u2019ai eu envie de les lui faire bouffer mes l\u00e9gumes, tous, racines comprises avec la terre aussi. La haine est n\u00e9e ce jour l\u00e0, elle ne m\u2019a plus quitt\u00e9. C&rsquo;est certainement la raison pour laquelle je demeure ici \u00e0 ressasser \u00e9ternellement une vie de labeur qui ne passe pas. \u00a0 \u00a0 \u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mais qu\u2019est ce que tu \u00e9cris ? Ah, c\u2019est vrai, j\u2019oublie que tu ne m\u2019entends pas, tu n\u2019as aucune capacit\u00e9 de m\u00e9dium. Tant pis, je vais lire par dessus ton \u00e9paule. Je peux m\u00eame m\u2019appuyer sur toi pour mieux d\u00e9chiffrer tes gribouillis, tu ne sens rien, rien du tout. Je pourrais me vexer, me venger. 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