{"id":166795,"date":"2024-07-25T18:17:19","date_gmt":"2024-07-25T16:17:19","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166795"},"modified":"2024-07-25T22:48:19","modified_gmt":"2024-07-25T20:48:19","slug":"anthologie-32-terra-incognita","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-32-terra-incognita\/","title":{"rendered":"#anthologie #32 | Terra incognita"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est un pays qui a sur la carte du monde la taille d\u2019une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle. Pourtant quand on est dedans, on se croirait comme dans une fourmili\u00e8re. Beaucoup de monde partout, mais aucune suractivit\u00e9 des habitants dont les gestes, le regard, l\u2019allure g\u00e9n\u00e9rale sont, pour qui arrive ici sans \u00eatre pr\u00e9venu, d\u00e9concertants. Le premier mot qui vient \u00e0 l\u2019esprit en les \u00e9coutant parler, en les regardant bouger, est congruence. C\u2019est cela, oui, une esp\u00e8ce d\u2019harmonie entre ce qu\u2019ils disent et ce qu\u2019ils font, et on en d\u00e9duit entre ce qu\u2019ils pensent aussi. En se renseignant un peu, on apprend que chaque adulte, quelque soit son \u00e2ge, son genre, son activit\u00e9, est dot\u00e9 d\u2019une pleine et enti\u00e8re responsabilit\u00e9, il n\u2019existe aucune d\u00e9l\u00e9gation de pouvoir, que des d\u00e9cisions individuelles ou collectives, pleinement discut\u00e9es, assum\u00e9es, modifi\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Les routes. Quand on franchit le pas sur une des routes qui sillonnent cet endroit, la surprise est \u00e0 son comble. Pas d\u2019embouteillages, pas de bruit ou si peu, des voitures, petites, des deux roues, des v\u00e9los, des trottinettes, des minibus, tous roulent \u00e0 une allure qui n\u2019est ni lente ni rapide et se croisent, se d\u00e9passent, se suivent sans la moindre dangereuse acc\u00e9l\u00e9ration ou un intempestif freinage. Les pi\u00e9tons marchent sans crainte, aucune. On assiste \u00e0 une danse, c\u2019est cela qui saute aux yeux. Il n\u2019y a aucun marquage au sol, aucun feu de croisement, aucun panneau et tout se passe bien, tr\u00e8s bien m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Les relations. C\u2019est du m\u00eame acabit. On pratique la communication non violente \u00e0 tous les \u00e9tages, entre toutes les g\u00e9n\u00e9rations, dans les tous domaines. Du \u00ab&nbsp;OSBD&nbsp;\u00bb comme ingr\u00e9dient permanent d\u00e8s que deux personnes au moins sont en lien verbal ou non verbal &nbsp;et que par un mot ou un geste la fluidit\u00e9 de la relation peut \u00eatre endommag\u00e9e&nbsp;: Observer la situation sans jugement, ressentir ce qui se passe en soi et exprimer ses Sentiments , d\u00e9finir et exprimer son Besoin, formuler une Demande. Cela n\u00e9cessite peut-\u00eatre du temps, pour se faire comprendre et \u00eatre entendu, mais ici le temps n\u2019est pas de l\u2019argent, le temps c\u2019est le pr\u00e9sent en continu. Ainsi les d\u00e9saccords ne sont que des points de vue diff\u00e9rents, et on privil\u00e9gie la vue d\u2019ensemble g\u00e9n\u00e9reuse \u00e0 l\u2019\u00e9troit focus \u00e9gotique. Voir toujours grand et loin, comme devise en somme. Dans un aussi petit pays, c\u2019est un pari. Gagn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le corps. La maladie n\u2019est qu\u2019un mal qui dit que se pr\u00e9sente un d\u00e9ficit de fonctionnement. Ce n\u2019est pas une fin en soi \u00e0 traiter comme une b\u00e9quille sur une jambe de bois, on creuse le sujet de la plus petite cellule au coin cach\u00e9 de l\u2019inconscient, on ne s\u00e9pare jamais le corps de l\u2019esprit, le c\u0153ur de la conscience. Ensuite on traite le terrain, on r\u00e9pare, on entretient.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enfants. Les b\u00e9b\u00e9s naissent tous bien portants et cela ne rel\u00e8ve pas du miracle mais de la transmission g\u00e9n\u00e9tique d\u2019un \u00e9tat de bonne sant\u00e9 physique, psychique et \u00e9motionnelle des g\u00e9niteurs et avant, de leurs ascendants. On cultive le z\u00e9ro stress ou presque pour la future m\u00e8re pendant la grossesse, pas question de faire subir au petit en gestation quelque vicissitude avant l\u2019heure. Pendant ce temps le p\u00e8re apprend tous les gestes utiles d\u2019aide \u00e0 l\u2019accouchement qui se d\u00e9roule chacun chez soi, avec en mode secours, des \u00e9quipes professionnelles qui se relaient l\u00e0 o\u00f9 on les appelle. Les enfants grandissent avec leurs parents et aussi avec le soutien d\u2019un environnement familial et ou amical proche et aussi dans la nature qu\u2019ils apprennent \u00e0 conna\u00eetre d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge. Personne n\u2019est vraiment loin de personne et tout le monde se soucie de tout le monde. Le plus fort prend soin du plus faible.<\/p>\n\n\n\n<p>Le travail. Ce mot n\u2019existe plus dans le vocabulaire ambiant. Chacun a des activit\u00e9s dont il peut changer au gr\u00e9 d\u2019\u00e9v\u00e8nements le concernant ou des n\u00e9cessit\u00e9s collectives. On peut \u00eatre boulanger dans la matin\u00e9e et informaticien en soir\u00e9e, plombier l\u2019hiver et maraicher d\u00e8s que le printemps montre les premiers bourgeons. Femmes et hommes \u0153uvrent \u00e0 leurs besoins particuliers et \u00e0 ceux de la collectivit\u00e9, avec un m\u00eame esprit, l\u2019esprit du d\u00e9butant. Pas de savant, que des sachants capables de se remettre en cause, des enseignants toujours avides de transmettre et d\u2019apprendre, aussi. On se sert des faits historiques uniquement lorsqu\u2019il faut revisiter les pi\u00e8ges des erreurs du pass\u00e9 sur lesquels ne pas retomber. Ni dieu ni ma\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les animaux. La question a \u00e9t\u00e9 vite r\u00e9gl\u00e9e. Les animaux domestiqu\u00e9s ont retrouv\u00e9 leur libert\u00e9, leur \u00e9tat sauvage, pour ceux qui le sentaient. Les cochons sont redevenus des sangliers, les chiens des loups, les chats se sont r\u00e9partis entre les sauvages et ceux qui ont d\u00e9cid\u00e9 de rester avec les habitants pour continuer \u00e0 leur enseigner la t\u00e9l\u00e9pathie, des territoires se sont dessin\u00e9s naturellement et plus aucune b\u00eate, petite ou grosse, n\u2019a \u00e9t\u00e9 l\u2019objet de la main sanglante de l\u2019homme. M\u00eame les moustiques sont en paix, depuis qu\u2019ils plus envie de piquer les humains.<\/p>\n\n\n\n<p>La nourriture. De fait, les g\u00e8nes du carnivorisme ont disparu. Les quatre saisons oc\u00e9aniques offrent une abondance de fruits, de graines, de v\u00e9g\u00e9taux, amplement suffisante parce que g\u00e9r\u00e9e collectivement et engrang\u00e9e dans les conditions optimales pour la conservation. Les bateaux ne servent qu\u2019\u00e0 faire des promenades sur l\u2019eau quand la mer le permet, et \u00e0 passer d\u2019\u00eele en ile. Ce pays est entour\u00e9 d\u2019eau et de petits ilots avec des maisons sur pilotis reli\u00e9es par des ponts suspendus.<\/p>\n\n\n\n<p>La violence. Conscients que les g\u00e8nes qui g\u00e9n\u00e8rent la col\u00e8re puis la violence contre les autres et contre soi-m\u00eame sont les plus difficiles \u00e0 disparaitre, les habitants ont invent\u00e9 un syst\u00e8me d\u2019isolement volontaire pour celui ou celle qui tombe dans le pi\u00e8ge du ressentiment, de la ranc\u0153ur, de l\u2019emportement, et toutes les d\u00e9rives possibles. Il y a un peu partout diss\u00e9min\u00e9es sur le territoire, des petites cases en terre dans lesquelles il fait nuit noire une fois la porte ferm\u00e9e, mais jamais verrouill\u00e9e. On y entre pour trois jours, trois nuits, sans boire ni manger. Un temps de je\u00fbne alimentaire et de perte de rep\u00e8re du cycle jour\/nuit pour faire bouger l\u2019ego, pour que le mental accueille ce qu\u2019il se passe, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur une fois coup\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur, et commence \u00e0 composer avec la temp\u00eate des \u00e9motions et des sentiments. C\u2019est l\u00e0 une exp\u00e9rience permanente, jamais fig\u00e9e, sans cesse \u00e9valu\u00e9e, am\u00e9nag\u00e9e, discut\u00e9e, v\u00e9rifi\u00e9e dans ses bienfaits et ses errements.<\/p>\n\n\n\n<p>La culture. Chaque maison contient une biblioth\u00e8que sur les th\u00e8mes, les auteurs, les genres, les \u00e9poques pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s de ses occupants et tous les livres de toutes les maisons sont accessibles \u00e0 tous. Ainsi on vient lire chez l\u2019un, on emprunte chez l\u2019autre, on partage une lecture chez un troisi\u00e8me. Les concerts de musique ont lieu le plus souvent en plein air, pendant les belles saisons, et alternent avec des concerts de silence. Les oiseaux ont compris que ces jours-l\u00e0 ils doivent aussi jouer le jeu ou aller siffler ailleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>On ne consid\u00e8re pas que la propri\u00e9t\u00e9 est le vol dans ce syst\u00e8me de fonctionnement individuel et collectif mais plus personne n\u2019\u00e9prouve le besoin de d\u00e9tenir un bien pour lui-m\u00eame. Il en use, l\u2019occupe, l\u2019entretient, l\u2019\u00e9change si besoin, mais n\u2019en tire aucune plus-value \u00e0 court, moyen ou long terme. Ce vocable de comptabilit\u00e9 n\u2019est d\u2019ailleurs plus dans le vocabulaire courant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas une communaut\u00e9, repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, avec ses dogmes et ses r\u00e8gles, ce n\u2019est pas une grande famille, m\u00eame si les liens de fraternit\u00e9 et de solidarit\u00e9 sont bien pr\u00e9sents dans les mentalit\u00e9s et dans les actes, ce n\u2019est pas une secte, chacun est libre de partir et de revenir quand il le veut et ne prenant rien \u00e0 personne ne doit rien en retour, les besoins des uns et des autres ne sont pas exponentiels les offres \u00e9tant limit\u00e9es \u00e0 l\u2019essentiel r\u00e9guli\u00e8rement recens\u00e9 par la collectivit\u00e9, les injonctions sont des recommandations, suivies, comment\u00e9es, modifi\u00e9es si besoin, la violence jugul\u00e9e, transmut\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait des heures et des heures pour continuer \u00e0 faire le tour de cette dr\u00f4le de maison g\u00e9ante \u00e0 ciel ouvert, o\u00f9 m\u00eame l\u2019air qu\u2019on respire a constamment le sourire, o\u00f9 rien ou presque n\u2019est cloisonn\u00e9 pendant que l\u2019intimit\u00e9 est parfaitement respect\u00e9e, o\u00f9 il y a sans cesse des nouveaux arrivants qui ont vite fait de se d\u00e9faire de leurs conditionnements pour gouter \u00e0 cette nouvelle vie, o\u00f9 les morts sont enterr\u00e9s sur une colline o\u00f9 poussent les arbres les plus luxuriants de tout le pays et d\u2019o\u00f9 on voit la mer et l\u2019infini des autres possibles, ailleurs, loin, sans envie, sans regret.<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce que la joie de vivre r\u00e8gne sur ce bout de terre&nbsp;? J\u2019y suis all\u00e9e, pour voir. Je ne suis jamais repartie.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un pays qui a sur la carte du monde la taille d\u2019une t\u00eate d\u2019\u00e9pingle. Pourtant quand on est dedans, on se croirait comme dans une fourmili\u00e8re. Beaucoup de monde partout, mais aucune suractivit\u00e9 des habitants dont les gestes, le regard, l\u2019allure g\u00e9n\u00e9rale sont, pour qui arrive ici sans \u00eatre pr\u00e9venu, d\u00e9concertants. 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