{"id":166857,"date":"2024-07-25T21:22:44","date_gmt":"2024-07-25T19:22:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166857"},"modified":"2024-07-25T21:26:55","modified_gmt":"2024-07-25T19:26:55","slug":"anthologie-18-ou-jaime-et-je-deteste-les-photos","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-18-ou-jaime-et-je-deteste-les-photos\/","title":{"rendered":"#anthologie #18 | o\u00f9 j&rsquo;aime et je d\u00e9teste les photos"},"content":{"rendered":"\n<p>LE MYSTERE DES FACADES D\u2019IMMEUBLES<\/p>\n\n\n\n<p>Quand j\u2019avais vingt ans, j\u2019ai pass\u00e9 une semaine \u00e0 Prague et j\u2019ai nourri une forte fascination pour un fronton d\u2019immeuble aux contours baroques dont la silhouette se d\u00e9tachait derri\u00e8re deux ou trois autres. J\u2019imaginais l\u2019architecte, les habitants, les histoires derri\u00e8re cette surface plane. Cette image me semblait contenir tout ce qui constituait Prague pour moi, avec ses couleurs qui dans mon souvenir \u00e9taient ocres ou saumon, sa patine et son cr\u00e9pi vieilli par les ann\u00e9es. J\u2019ai pris une s\u00e9rie de photographies avec l\u2019appareil Minolta achet\u00e9 en copropri\u00e9t\u00e9 avec mon fr\u00e8re jumeau, me promettant de r\u00e9cup\u00e9rer les tirages plus tard. Puis j\u2019ai oubli\u00e9. Des ann\u00e9es apr\u00e8s, j\u2019ai remarqu\u00e9 chez mes parents une photographie en noir et blanc, de grande taille, peut-\u00eatre 40 X 60 cm, affich\u00e9e au mur. C\u2019\u00e9tait mon cadrage, mais mon fr\u00e8re ne m\u2019avait pas dit que la pellicule \u00e9tait du noir et blanc. Pincement de c\u0153ur en constatant que mes parents \u00e9taient persuad\u00e9s que c\u2019\u00e9tait son \u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>LE SOUVENIR DE LA PHOTO DE MON PREMIER SOUVENIR<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois que mon premier souvenir est que mon p\u00e8re m\u2019avait prise dans ses bras et m\u2019aga\u00e7ait en me demandant de prendre la pose pour une photographie. Des ann\u00e9es plus tard, ma m\u00e8re m\u2019a donn\u00e9 un tirage noir et blanc avec un liser\u00e9 blanc aux contours irr\u00e9guliers et j\u2019ai eu la certitude qu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019image de ce premier souvenir. La petite fille aux cheveux blonds boucl\u00e9s sur la photo a les yeux pleins de larmes et l\u2019air tr\u00e8s en col\u00e8re, son p\u00e8re a l\u2019air fier et semble ne rien avoir remarqu\u00e9. Je l\u2019ai gard\u00e9e dans mon portefeuille et la consid\u00e9rais avec m\u00e9lancolie, mes rapports avec mon p\u00e8re \u00e9tant faits de grandes discussions o\u00f9 nous sommes rarement d\u2019accord. Encore des ann\u00e9es plus tard, je me suis fait voler ce portefeuille. Je n\u2019ai plus qu\u2019un souvenir de cette image que j\u2019ai eue \u00e0 une \u00e9poque et qui \u00e9tait l\u2019image de mon premier souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p>LE POLAROID MIS DANS LA POCHE ET OUBLIE \/ L\u2019INJONCTION A FAIRE BONNE FIGURE<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Action de coh\u00e9sion&nbsp;\u00bb au travail pour la fin d\u2019ann\u00e9e. Ma patronne et son adjointe nous appellent, mes deux homologues et moi-m\u00eame, pour prendre la pause. On me donne le Polaroid sorti pour marquer l\u2019occasion et je le mets dans ma poche. Quelques jours plus tard, je retrouve cette photo oubli\u00e9e, le tirage n\u2019avait pas pu se d\u00e9velopper compl\u00e8tement et restait blanc et fantomatique, tout comme mes rapports avec mes deux coll\u00e8gues qui ont quitt\u00e9 le service peu apr\u00e8s et que je ne revois plus. Je crois que j\u2019ai fini par jeter la photo, car elle m\u2019apparaissait embl\u00e9matique de cette injonction du management moderne \u00e0 faire bonne figure pour l\u2019apparence.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019EVITEMENT DE LA PHOTOGRAPHIE<\/p>\n\n\n\n<p>Une partie importante de mon rapport actuel \u00e0 la photographie est que je fuis, je m\u2019arrange pour ne pas \u00eatre prise en photo. Je d\u00e9teste me voir en photo (c\u2019est encore pire en film), je ne me reconnais pas dans ces images. Refuser les photos me permet de refuser de prendre conscience que je vieillis et que je grossis, c\u2019est un moyen de rester dans une perception vivable de la r\u00e9alit\u00e9. Sentiment de d\u00e9calage avec la prolif\u00e9ration des selfies et du \u00ab&nbsp;ma gueule partout&nbsp;\u00bb, comme dirait le <em>Canard encha\u00een\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>LES PHOTOGRAPHIES A LA MATERNITE<\/p>\n\n\n\n<p>Mon accouchement a dur\u00e9 2 jours et demi et \u00e9t\u00e9 une proc\u00e9dure tr\u00e8s m\u00e9dicalis\u00e9e. J\u2019en garde le souvenir d\u2019\u00eatre rest\u00e9e des heures, \u00e9chou\u00e9e sur le dos comme une baleine sur une plage. Le lendemain, alors que j\u2019avais encore du mal \u00e0 marcher et que tout, l\u2019allaitement, le change du b\u00e9b\u00e9, les visites, tout \u00e9tait une \u00e9preuve, un photographe d\u00e9barque dans ma chambre. Il s\u2019est av\u00e9r\u00e9 que c\u2019\u00e9tait l\u2019habitude de la clinique, il venait immortaliser le moment. Je me suis mise \u00e0 pleurer, cela faisait remonter le calvaire de cette grossesse dite pathologique. Mes beaux-parents \u00e9taient l\u00e0, j\u2019\u00e9tais d\u00e9pass\u00e9e et sid\u00e9r\u00e9e, je n\u2019ai pas pens\u00e9 que je pouvais refuser la s\u00e9ance photo. Le photographe a fait comme si de rien n\u2019\u00e9tait, a pris des photos de ma fille qui s\u2019\u00e9tait mise \u00e0 pleurer elle aussi, et de moi toute rouge et en larmes. Mon mari, qui n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 au moment du passage du photographe, a insist\u00e9 pour acheter les photos et il y en a une qui tr\u00f4ne encore dans le salon, comme un rappel g\u00eanant d\u2019un moment que je pr\u00e9f\u00e8rerais oublier. La plupart du temps, je ne pense pas \u00e0 cette photo, elle fait partie du d\u00e9cor. Comme un symbole discret d\u2019un d\u00e9calage irrattrapable entre lui et moi.<\/p>\n\n\n\n<p>LES ALBUMS PHOTO FAMILIAUX<\/p>\n\n\n\n<p>Quand ma fille \u00e9tait petite, je prenais photo sur photo. Au bout de quelques mois, j\u2019ai trouv\u00e9 un site qui permettait de faire un album que l\u2019on composait soi-m\u00eame, o\u00f9 l\u2019on pouvait ins\u00e9rer des textes et d\u00e9cider de la mise en page. J\u2019ai fait un premier album en plusieurs exemplaires, un pour chaque couple de grands-parents, un pour nous. J\u2019en ai refait un autre environ un an plus tard, en me promettant de recommencer chaque ann\u00e9e. Puis j\u2019ai quitt\u00e9 mon mari et obtenu la garde de notre fille, je suis partie dans une autre ville. Cette ann\u00e9e-l\u00e0, j\u2019ai fait encore plein de photos, tout \u00e9tait nouveau, la vie de m\u00e8re c\u00e9libataire \u00e9tait un d\u00e9fi et une aventure. Puis je suis retourn\u00e9e vivre avec mon mari, dans la maison et la ville que j\u2019avais quitt\u00e9es. J\u2019ai fait un album avec les photos de l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 j\u2019avais v\u00e9cu seule avec ma fille et quelques photos de la famille reconstitu\u00e9e. Je ne prends presque plus de photos, \u00e0 pr\u00e9sent.<\/p>\n\n\n\n<p>LES RESSEMBLANCES FAMILIALES<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 je m\u2019occupais des photos familiales, je suis devenue jalouse de mes fr\u00e8res, qui offraient chaque ann\u00e9e \u00e0 mes parents des cadres avec leur petite famille. Je leur ai offert un montage photo des plus belles images de ma fille \u00e0 trois ans. Sur ce montage qui tr\u00f4ne maintenant chez eux et chez mes beaux-parents, ma fille et moi faisons la m\u00eame mimique, le menton en avant. Cette ressemblance est d\u2019autant plus frappante que ma fille s\u2019est \u00e9loign\u00e9e de moi et semble me voir principalement comme celle qui lui rappelle qu\u2019il faut faire ses devoirs et ranger sa chambre.<\/p>\n\n\n\n<p>LES APPAREILS A FAIRE DEFILER LE TEMPS<\/p>\n\n\n\n<p>Mon mari a offert \u00e0 sa grand-m\u00e8re un cadre photo num\u00e9rique, avec des photos de nous et de notre fille. Ironie de cet engin dont la fonction est de se substituer \u00e0 la pr\u00e9sence r\u00e9elle, de faire office de, de servir \u00e0 combler \/ masquer l\u2019absence et la n\u00e9gligence \/ la distance. Ironie aussi de penser que ces dispositifs peuvent \u00eatre offerts \u00e0 des gens atteints d\u2019Alzheimer qui verront d\u00e9filer les portraits de famille comme autant d\u2019images de parfaits \u00e9trangers.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>LE MYSTERE DES FACADES D\u2019IMMEUBLES Quand j\u2019avais vingt ans, j\u2019ai pass\u00e9 une semaine \u00e0 Prague et j\u2019ai nourri une forte fascination pour un fronton d\u2019immeuble aux contours baroques dont la silhouette se d\u00e9tachait derri\u00e8re deux ou trois autres. J\u2019imaginais l\u2019architecte, les habitants, les histoires derri\u00e8re cette surface plane. 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