{"id":166868,"date":"2024-07-25T21:59:49","date_gmt":"2024-07-25T19:59:49","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=166868"},"modified":"2024-07-25T21:59:50","modified_gmt":"2024-07-25T19:59:50","slug":"anthologie-31-vivent-les-morts","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-31-vivent-les-morts\/","title":{"rendered":"#anthologie #31 | Vivent les morts\u00a0!"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-small-font-size\"><em>| Avertissement A l\u2019exception des \u00e9v\u00e9nements historiques relat\u00e9s, ce texte est une fiction |<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Enfant, chaque fois qu\u2019il passait devant le petit cimeti\u00e8re militaire, huit croix blanches anonymes, plaques bleu-blanc-rouge et casques \u00e0 cimiers pos\u00e9s au sol, il songeait au journal de son grand-p\u00e8re. C\u2019\u00e9tait une liasse de feuillets grossi\u00e8rement assembl\u00e9s par une ficelle passant dans des trous. Dans un tiroir de buffet, il l\u2019avait d\u00e9couvert et lu int\u00e9gralement, ne recopiant ci-dessous que les fragments essentiels.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab\u00a0J\u2019\u00e9cris ce journal depuis la d\u00e9claration de guerre de la France \u00e0 l\u2019Allemagne, l\u2019alliance avec la Pologne nous a entra\u00een\u00e9s dans une guerre que personne ici n\u2019avait voulue.<\/em> <em>Trop \u00e2g\u00e9 pour \u00eatre mobilis\u00e9, je t\u00e2che de faire tourner la ferme familiale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>5 d\u00e9cembre 1939<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans le village vient d\u2019arriver une compagnie de tirailleurs africains qui ont install\u00e9 leurs quartiers, peloton par peloton dans les divers espaces disponibles\u2026 L\u2019accueil n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 facile pour ces recrues, \u00e0 peine form\u00e9es, parlant mal Fran\u00e7ais, pr\u00e9cipit\u00e9es au milieu de fermes agricoles o\u00f9 tout le monde se conna\u00eet, o\u00f9 la pr\u00e9sence d\u2019un nouveau-venu est d\u00e9j\u00e0 un \u00e9v\u00e9nement. Bien peu d\u2019entre les habitants ont d\u00e9j\u00e0 vu des Africains noirs sinon sur les publicit\u00e9s d\u2019un c\u00e9l\u00e8bre chocolat en poudre ou parfois dans un film projet\u00e9 au cin\u00e9ma ambulant qui s\u2019installe au caf\u00e9 Brun une fois par semaine. Cependant l\u2019uniforme les transformait tous en soldats, on savait qu\u2019ils allaient d\u00e9fendre le pays. Leurs feux de bivouac illuminaient le quartier haut, le soir, on les entendait souvent chanter et rythmer au tambour des chants guerriers puissants.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>8 d\u00e9cembre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ces pauvres gens ont froid. Leurs tentes peu herm\u00e9tiques, se chargent de ros\u00e9e qui g\u00e8le chaque nuit, seuls les Alg\u00e9riens ou Marocains connaissent le grand hiver, ils apparaissent dans les rues, \u00e9quip\u00e9s de passe-montagne grosses \u00e9charpes et capotes boucl\u00e9es. Les villageois commencent \u00e0 s\u2019habituer \u00e0 leur pr\u00e9sence&nbsp;; de leur c\u00f4t\u00e9, les Africains semblent s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019activit\u00e9 des paysans, je suppose que dans leurs pays, la plupart sont des ruraux, vivant de pauvres cultures, de maigres troupeaux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>25 d\u00e9cembre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>A la messe de minuit, le pr\u00eatre nous a demand\u00e9 de prier pour la paix, beaucoup de soldats noirs \u00e9taient pr\u00e9sents ; ceux qui ne sont pas venus, musulmans pour la plupart, ont fait une f\u00eate au campement, j\u2019ai appris que J\u00e9sus \u00e9tait aussi reconnu en Islam.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>31 d\u00e9cembre 1<sup>er<\/sup> janvier 1940<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>C\u2019est l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise qui nous invite&nbsp;! Les soldats ont creus\u00e9 quatre fosses o\u00f9 ils ont entretenu un feu d\u2019enfer jusqu\u2019\u00e0 obtenir un gros lit de braises. Au-dessus de ces foyers r\u00f4tissent des moutons, ils appellent cela \u00ab&nbsp;m\u00e9choui&nbsp;\u00bb. Certains villageois ayant servi en Alg\u00e9rie se rappellent cette coutume de f\u00eate et se r\u00e9galent d\u2019avance. Trois paysans du village sont arriv\u00e9s en permission, habitu\u00e9s \u00e0 c\u00f4toyer les Africains, ils ont tendance \u00e0 se montrer autoritaires. Le lieutenant Gallet, qui commande la compagnie sait les remettre \u00e0 leur place.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Petit \u00e0 petit, les habitants sont arriv\u00e9s au r\u00e9veillon, un peu timides, apportant du lait, des charcuteries maison, du vin, de la gniole de prune, des g\u00e2teaux, du tabac&nbsp;; on s\u2019est serr\u00e9s sur les bancs, les morceaux de viande succulente ont fait l\u2019unanimit\u00e9, le cuisinier Mourad a \u00e9t\u00e9 f\u00e9licit\u00e9. Un sous-officier a sorti un accord\u00e9on, moi ma clarinette, \u00e0 minuit, on se serrait la main, les villageois s\u2019embrassaient entre cousins. Tout le monde \u00e9tait convaincu que la France arr\u00eaterait, comme en 14, les hordes teutonnes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>12 f\u00e9vrier<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tout le monde est de corv\u00e9e, de corv\u00e9e de bois dans les for\u00eats gel\u00e9es. Pour se r\u00e9chauffer, de plus en plus de soldats passent du temps dans les maisons, ils n\u2019ont pas grand-chose \u00e0 faire et donnent parfois un coup de main, ici ou l\u00e0. Chez nous, le caporal-chef Camara vient aux heures de traite des vaches\u00a0; dans son pays, le Soudan Fran\u00e7ais, il a un petit troupeau pr\u00e8s de la commune de Kayes. Il aime les animaux, il sait traire, s\u2019\u00e9tonne de tout notre savoir-faire agricole ; je sais que dans les maisons o\u00f9 l\u2019on manque de bras, ce genre d&rsquo;aides ponctuelles sont appr\u00e9ci\u00e9es.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>15 mars<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Avec le printemps qui commence, les travaux des pr\u00e9s et des champs occupent de plus en plus les villageois restants. Reprise de labours, fumures, hersages, semis, sarclage des plants. Le maire, J. Lamoureux, ancien combattant de 14\/18 est all\u00e9 trouver le lieutenant Gallet pour lui demander l\u2019aide des soldats non requis par le service du camp. Tr\u00e8s surpris que les villageois acceptent des tirailleurs africains, le lieutenant, conscient des probl\u00e8mes de main d&rsquo;\u0153uvre, donne son accord, il met trois conditions, un encadrement de grad\u00e9s, pas d\u2019alcool fort au repas quotidien, demi-journ\u00e9es assur\u00e9es par roulement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>19 mars<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le syst\u00e8me d\u2019entraide demand\u00e9 par le maire se met en place. Je pense qu\u2019il fonctionnera d\u00e8s la semaine prochaine. Je me suis investi dans l\u2019organisation, je re\u00e7ois les demandes, les transmets au sergent-chef Gautier qui envoie ses hommes au travail. Les \u00e9chos des deux parties sont excellents.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>15 avril<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les travaux de printemps sont en cours. Les semis de c\u00e9r\u00e9ales (orge) vont bon train&nbsp;; on commencera bient\u00f4t \u00e0 repiquer les betteraves. Les cl\u00f4tures des prairies sont am\u00e9lior\u00e9es, soudain chacun d\u00e9couvre quelques nouvelles actions \u00e0 confier aux Africains qui ont cess\u00e9 de s\u2019ennuyer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>1<sup>er<\/sup> mai<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Pas de f\u00eate du travail dans le monde agricole. Les l\u00e9gumes pr\u00e9coces (petits pois, salades) commencent \u00e0 enrichir les repas. Les vaches, broutent aux pr\u00e9s, fournissent un lait abondant et riche en prot\u00e9ines, le temps est beau.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>5 mai<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Nos soldats sont consign\u00e9s dans leur campement. Des ordres venus de l\u2019Etat-Major demandent que tous les mobilis\u00e9s soient pr\u00eats \u00e0 partir pour un front \u00e9ventuel en 24 heures.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>10 mai<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le lieutenant Gallet m\u2019informe que l\u2019arm\u00e9e allemande est entr\u00e9e en Hollande puis en Belgique. Il s\u2019attend \u00e0 partir vers le nord\u2013ouest d\u2019un jour \u00e0 l\u2019autre. Camara est venu nous faire ses adieux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>20 juin<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s ordres et contrordres, la compagnie de tirailleurs est toujours \u00e0 Molesmes. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019offensive allemande a enfonc\u00e9 l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise sur tous les fronts.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au loin, roulements d\u2019artillerie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les Tirailleurs S\u00e9n\u00e9galais n\u2019ont jamais \u00ab&nbsp;connu le feu&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les batteries allemandes canonnent Ch\u00e2tillon\u2013sur-Seine, n\u0153ud ferroviaire, casernes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les tirailleurs  entendent un sifflement qu\u2019ils ne connaissent pas. Un obus tombe sur un des pelotons. On compte huit morts et deux bless\u00e9s. La population de Molesmes au complet suit les fun\u00e9railles, ils sont inhum\u00e9s sur place, le maire d\u00e9clare ce cimeti\u00e8re \u00ab\u00a0zone militaire sacr\u00e9e\u00a0\u00bb(sic).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Aout 1940<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les huit morts du 20 juin, nous les connaissions tous, ils avaient fait vivre un village de 200 habitants. Aucune hostilit\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard, aucun racisme ne les avaient atteints\u00a0; eux avaient respect\u00e9 cette population plut\u00f4t g\u00e9n\u00e9reuse, heureuse de b\u00e9n\u00e9ficier de leur secours.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Apr\u00e8s l\u2019armistice, leur r\u00e9giment a \u00e9t\u00e9 d\u00e9sarm\u00e9, beaucoup d\u2019Africains, combattants courageux, ont \u00e9t\u00e9 sommairement ex\u00e9cut\u00e9s par la Wehrmacht en pure vengeance raciste.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mon journal rend hommage \u00e0 ces huit hommes que j\u2019ai connus trop bri\u00e8vement, dont j\u2019ai pu appr\u00e9cier les qualit\u00e9s. Aujourd\u2019hui encore, en cette troisi\u00e8me ann\u00e9e d\u2019occupation allemande, les nuits de printemps, ils viennent me rendre visite, Camara me demande de traire Zo\u00e9, vache Brune des Alpes, ma meilleure laiti\u00e8re.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>| Avertissement A l\u2019exception des \u00e9v\u00e9nements historiques relat\u00e9s, ce texte est une fiction | Enfant, chaque fois qu\u2019il passait devant le petit cimeti\u00e8re militaire, huit croix blanches anonymes, plaques bleu-blanc-rouge et casques \u00e0 cimiers pos\u00e9s au sol, il songeait au journal de son grand-p\u00e8re. C\u2019\u00e9tait une liasse de feuillets grossi\u00e8rement assembl\u00e9s par une ficelle passant dans des trous. 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