{"id":167499,"date":"2024-08-01T00:15:21","date_gmt":"2024-07-31T22:15:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167499"},"modified":"2024-08-01T00:15:22","modified_gmt":"2024-07-31T22:15:22","slug":"anthologie-36-le-puits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-36-le-puits\/","title":{"rendered":"#anthologie #36 | Le puits"},"content":{"rendered":"\n<p>La douleur tient ton corps entier serr\u00e9. Tu viens d\u2019\u00eatre p\u00e8re. Tu as quitt\u00e9 la Charente Maritime et la tranquillit\u00e9 d\u2019une petite ville de province. Les nuits de tarot au caf\u00e9 Le Fran\u00e7ais, quand c\u2019\u00e9tait le plus endurant, celui qui conservait sa vigilance jusqu\u2019au petit matin, qui remportait la mise. Les copains du rugby, les f\u00eates, les troisi\u00e8mes mi-temps avec les filles du coin qui ne partent jamais. Toi, tu es sorti au grand air. Direction les Hauts-de-Seine. La proche banlieue ouest de Paris. La r\u00e9gion \u00cele-de-France. Quatre-vingt-douze. C\u2019est l\u00e0 que tu la rejoins. C\u2019est l\u00e0 que pour toi \u2013 mais tu ne le sais pas encore \u2013 la jeunesse prend d\u00e9finitivement fin. Dans ce quartier r\u00e9sidentiel verdoyant. La cit\u00e9-jardin de la Butte-Rouge. Ses barres d\u2019immeubles oranges et cubiques. Ses jardins dispers\u00e9s sur l\u2019arri\u00e8re des b\u00e2timents. Rien \u00e0 voir avec le quereu de ton enfance et ses murs de ch\u00e2taigniers. Avec son architecture moderniste, elle est consid\u00e9r\u00e9e comme un v\u00e9ritable joyau. Un moindre mal mais une maigre consolation pour tel d\u00e9racinement.<br><br>Ce n\u2019est rien qu\u2019une infime petite chose. Une maladresse. Un coup involontaire qui brise l\u2019\u00e9lan d\u2019une enfance heureuse, malgr\u00e9 les diff\u00e9rences qu\u2019il per\u00e7oit d\u00e9j\u00e0, sans toutefois pouvoir poser les mots pour s\u2019insurger. Ce sera pour plus tard. Pour l\u2019heure, l\u2019\u00e9cart qu\u2019il ressent parfois avec le petit Pierre, pupuce comme on l\u2019appelle dans le quartier, se fait sentir dans le quereu. \u00c0 l\u2019ombre de ces arbres protecteurs qui ombragent l\u2019espace de jeu pour laisser sourdre, non pas la lumi\u00e8re, mais l\u2019extraordinaire vitalit\u00e9 des corps qui bondissent sans tr\u00eave, se ruent les uns aux autres, suent sans craindre le regard br\u00fblant du soleil. Les branches des ch\u00e2taigniers sont comme un \u00e9crin sur leur enfance, une cabane \u00e0 ciel ouvert qui danse. Si touffus, ces arbres, que la lumi\u00e8re n\u2019y p\u00e9n\u00e8tre que par sillons, par fl\u00e8ches. On dirait un ch\u00e2teau de feuilles, o\u00f9 les rayons de l\u2019astre filtrent l\u2019obscurit\u00e9 entre les branches, comme s\u2019il s\u2019agissait de simples meurtri\u00e8res dans ce gigantesque toit v\u00e9g\u00e9tal, qui enserre de toute sa pr\u00e9sence le carr\u00e9 discret des jeux de l\u2019enfance.<br><br>Ce n\u2019est rien qu\u2019une \u00e9ni\u00e8me bataille. Une querelle fraternelle comme il y en a tant, quand on joue \u00e0 on aurait dit qu\u2019on \u00e9tait les gallois et vous la France. Jean est un enfant ch\u00e9tif. Il le sait. On lui r\u00e9p\u00e8te assez souvent qu\u2019il devrait manger un peu plus. Forc\u00e9ment \u00e7a l\u2019agace parce qu\u2019il mange d\u00e9j\u00e0 beaucoup. Mais rien n\u2019y fait, il ne grossit pas et il peut toujours faire le tour de ses poignets avec les doigts d&rsquo;H\u00e9l\u00e8ne, la fille qui vit dans la maison la plus recul\u00e9e du quereu, et dont les mains font la moiti\u00e9 des siennes. Ses os sont \u00e9pais comme des fils. On l\u2019appelle Fifi depuis toujours \u00e0 cause de \u00e7a, du moins depuis qu\u2019il se souvient de quelque chose. La m\u00e8re dit aussi, t\u2019es pas bien \u00e9pais mon dr\u00f4le, faut manger de la soupe si tu veux pas que le vent te prenne dans ses temp\u00eates. \u00c7a l\u2019exc\u00e8de toutes ces remarques sur sa maigreur. Plus tard, il sera fort et rapide comme Phil Bennet ou Barry John mais surtout Gareth Edwards son idole. Et alors ils verront bien si Fifi est maigre. Quand le jeu commence, c\u2019est un d\u00e9ferlement de cris dans le quereu. La lumi\u00e8re ruisselle sur les cheveux ch\u00e2tains des fr\u00e8res. Les corps jaillissent et s\u2019entrechoquent. On ne m\u00e9nage pas ses efforts pour franchir la ligne des t-shirts qu\u2019on a pos\u00e9s l\u00e0, pour symboliser la zone d\u2019en-but o\u00f9 aplatir le ballon. Le centre du terrain, le rond central, c\u2019est le puits que les habitants du quereu se partagent depuis toujours. Sorte d\u2019accord tacite entre tous, presque moyen\u00e2geux, bien que nombre des maisons du quartier soient plus r\u00e9centes. C\u2019est une bataille d\u00e8s lors, mais aussi une rupture en soi. De soi envers le fr\u00e8re. Et \u00e0 travers lui, le pr\u00e9f\u00e9r\u00e9, une d\u00e9fiance envers la m\u00e8re.<br><br>Quand le choc \u00e9clate, la lumi\u00e8re perce \u00e0 travers les ch\u00e2taigniers et photographie l\u2019horreur. Un coup. Un impact tel que les autres enfants se figent dans cette lumi\u00e8re de fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Fifi ne court plus. Ce n\u2019est plus un jeu mais un secret. La m\u00e8re ne doit pas savoir. Il dit c\u2019est rien qu\u2019un coup. Un coup sans importance. C\u2019est une maladresse. Une rupture. C\u2019est rien qu\u2019un malheureux placage, vous \u00eates t\u00e9moins. Le rugby, c\u2019est de l\u2019engagement. C\u2019est la guerre. Je ne pouvais pas pr\u00e9voir que sa t\u00eate allait taper contre le puits. Il aurait pu se mettre \u00e0 pleurer ou courir chercher son p\u00e8re. Mais il a prononc\u00e9 ces mots puis il s\u2019est tu. Il aurait aussi bien \u00e9t\u00e9 au-dehors ou au-dedans de lui-m\u00eame. Muet ou bavard. Inquiet tout de m\u00eame. Il aurait aussi pu tuer sa m\u00e8re. Se servir d\u2019un couteau ou du fusil de chasse de son p\u00e8re. Elle en aurait la bouche si rouge qu\u2019elle serait devenue du sang. Il aurait pu faire \u00e7a. Il n\u2019a fait que rester l\u00e0 o\u00f9 l\u2019instant l\u2019a suspendu, le laissant incandescent et stupide. L\u2019idiot qui regarde. Le souvenir de sa peur reste stupeur. Peut-\u00eatre il n\u2019y eut que peu dans cet instant, puisque le fr\u00e8re se rel\u00e8ve. Se tenant debout, le nez ensanglant\u00e9, aveugl\u00e9 par la lumi\u00e8re qui le remet en \u00e9tat de marche. L\u2019enfant, lui, n\u2019y comprend rien. Il est encore celui qui g\u00eane. L\u2019\u00e9ternel second. Il est la fillette \u00e0 sa maman, \u00e0 qui on offre des masques de filles pour l\u2019humilier. Pas comme son fr\u00e8re et son costume d\u2019indien. Oui, il n\u2019y a peut-\u00eatre que peu dans cet instant, mais l\u2019enfant en reste fendu en deux comme une b\u00fbche. Un morceau par-ci, un morceau par-l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelque part <strong>#13 La cour<\/strong> : <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-le-quereux\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-le-quereux\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Entre <strong>#23 Le sous-sol<\/strong> : <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-le-sous-sol\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-23-le-sous-sol\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Et <strong>#26 La pluie et la fureur<\/strong> : <a href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-26-la-pluie-et-la-fureur\/\">https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-26-la-pluie-et-la-fureur\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La douleur tient ton corps entier serr\u00e9. Tu viens d\u2019\u00eatre p\u00e8re. Tu as quitt\u00e9 la Charente Maritime et la tranquillit\u00e9 d\u2019une petite ville de province. 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