{"id":167630,"date":"2024-07-28T15:59:32","date_gmt":"2024-07-28T13:59:32","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167630"},"modified":"2024-08-15T11:29:08","modified_gmt":"2024-08-15T09:29:08","slug":"anthologie-13-745-plateau-du-piol","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-13-745-plateau-du-piol\/","title":{"rendered":"#anthologie #13 | 745, plateau du piol"},"content":{"rendered":"\n<p>Vers 11h20, je me sens \u00e0 la fois d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e, vann\u00e9e et ankylos\u00e9e. Mon estomac commence \u00e0 crier famine, et je me dis : \u00ab Vas-y, \u00e7a va te faire du bien \u00bb, m\u00eame si, au moment o\u00f9 je ferme la porte derri\u00e8re moi, je doute d\u00e9j\u00e0. La rue Eden Park monte en pente devant moi, et je me mets en marche. Je ne sais pas pourquoi cette rue porte un tel nom. Peut-\u00eatre les terrains appartenaient ils autrefois \u00e0 un passionn\u00e9 de rugby ? C\u2019est peu probable. Je n\u2019ai jamais trouv\u00e9 de r\u00e9ponse satisfaisante \u00e0 cette question.<\/p>\n\n\n\n<p>En longeant l\u2019Institution Nazareth qui occupe tout le c\u00f4t\u00e9 droit de la rue, je note le silence impressionnant qui y r\u00e8gne. Aucun bruit ne s\u2019\u00e9chappe de ce b\u00e2timent. Les \u00e9l\u00e8ves sont peut-\u00eatre au r\u00e9fectoire ou d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9s chez eux, m\u00eame s\u2019il n\u2019est pas encore midi. Je ressens une l\u00e9g\u00e8re tension \u00e0 l\u2019approche du garage Eden Park, tenu par un garagiste assez \u00e2g\u00e9 qui travaille inlassablement chaque jour de l\u2019ann\u00e9e. Devant son atelier, sur la chauss\u00e9e, tra\u00eenent des mod\u00e8les de voitures qu\u2019on ne voit plus beaucoup : des reliques des ann\u00e9es 80 et 90. Le garagiste est sp\u00e9cialis\u00e9 dans la r\u00e9paration de ces vieux v\u00e9hicules. La t\u00e9l\u00e9vision est toujours allum\u00e9e \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019atelier et je l\u2019entends \u00e0 la vol\u00e9e commenter&nbsp; les chiffres qui frappent son imagination : \u00ab 2,5 millions d\u2019euros ! \u00bb, \u00ab 350 000 hectares br\u00fbl\u00e9s \u00bb, \u00ab 13 d\u00e9partements en vigilance orange \u00bb. Il se tait lorsqu\u2019il me voit passer, mais parfois me lance un bonjour agressif, comme s\u2019il me reprochait mon mutisme effar\u00e9. Il semble souvent vouloir engager la conversation, mais le fait de mani\u00e8re maladroite. Il me lance des remarques comme \u00ab Ah&nbsp;! Enfin un sourire \u00bb ou encore \u00ab Vous \u00eates mieux sans lunettes&nbsp;! \u00bb. Je ne sais pas si je dois appeler cela \u00ab&nbsp;une drague bourdingue&nbsp;\u00bb. Bien que je ne sois pas contre l\u2019id\u00e9e de lui parler, je passe par l\u00e0 apr\u00e8s des heures de concentration intense. La rue Eden Park repr\u00e9sente pour moi un sas de transition entre ma matin\u00e9e studieuse et le reste de la journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de la rue, je tourne \u00e0 gauche dans une petite rue ciment\u00e9e qui monte en trois virages vers le plateau du Piol. Au premier virage, je passe devant un immeuble \u00e9troit de quatre \u00e9tages. Sur le rebord de la fen\u00eatre du dernier \u00e9tage, deux pots de g\u00e9ranium sont pos\u00e9s de mani\u00e8re pr\u00e9caire. Le dessous des pots en terre cuite est bien visible, ce qui fait craindre leur chute. Pourtant, m\u00eame par grand vent, ils ne tombent pas, probablement fix\u00e9s par un moyen invisible d\u2019en bas. Un peintre souriant aux v\u00eatements t\u00e2ch\u00e9s de blanc sort de l\u2019immeuble. Au second virage, un m\u00fbrier et des bambous forment une haie dense, couvrant le chemin d\u2019un dais vert sombre. Au pied du mur d\u2019enceinte, des plantes adventices percent le cr\u00e9pi, Une femme aux cheveux tr\u00e8s fris\u00e9s prend des photos de cette verdure sauvage, fascin\u00e9e par leur intr\u00e9pidit\u00e9. Au troisi\u00e8me virage, une b\u00e2tisse basse aux fronti\u00e8res de stuc attire mon attention. On y voit grav\u00e9 le mot \u00ab Maioun \u00bb, signifiant \u00ab maison \u00bb en nissart, le dialecte local. Juste devant, un groupe d\u2019enfants se bousculent en riant, manifestement de retour de la piscine. C\u2019est aussi l\u00e0 que je vais. Je pousse la grille et dit bonjour \u00e0 la gardienne qui me regarde d\u2019un air refrogn\u00e9. La prof d\u2019aquagym est une vieille Barbie bronz\u00e9e et frip\u00e9e&nbsp;: une blonde peroxyd\u00e9e refaite de la t\u00eate au pied. Sa classe est compos\u00e9e de dames plus ou moins bien conserv\u00e9es. L\u2019entra\u00eenement de natation vient de commencer dans le bassin ext\u00e9rieur et le moniteur finit d\u2019\u00e9crire le programme du jour sur un tableau blanc. Il utilise des codes qui sauf exception, s\u2019assimilent rapidement. J\u2019enl\u00e8ve mes chaussures et parcours la largeur du bassin coinc\u00e9 entre la b\u00e2che enroul\u00e9e et le grillage. J\u2019atteins les vestiaires ext\u00e9rieurs et quitte mes v\u00eatements. J\u2019emporte le mat\u00e9riel au bord du bassin (palmes, pull, plaquettes)&nbsp;; je choisis ma ligne en fonction des nageurs d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sents dans les lignes, de leur niveau et du soleil, J\u2019enfile bonnet et lunettes et d\u00e9pose le mat\u00e9riel et ne conserve que le pull que je brandis comme un flambeau en sautant dans l\u2019eau pieds joints, le bras tendu au ciel comme une Statue de la Libert\u00e9 sombrant dans la baie de New York. La plong\u00e9e primale est un bain d\u2019amn\u00e9sie qui me fait oublier instantan\u00e9ment mon inconsistance.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Vers 11h20, je me sens \u00e0 la fois d\u00e9s\u0153uvr\u00e9e, vann\u00e9e et ankylos\u00e9e. Mon estomac commence \u00e0 crier famine, et je me dis : \u00ab Vas-y, \u00e7a va te faire du bien \u00bb, m\u00eame si, au moment o\u00f9 je ferme la porte derri\u00e8re moi, je doute d\u00e9j\u00e0. 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