{"id":167659,"date":"2024-07-28T21:57:48","date_gmt":"2024-07-28T19:57:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167659"},"modified":"2024-07-29T13:27:20","modified_gmt":"2024-07-29T11:27:20","slug":"anthologie-01-la-fabrique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-01-la-fabrique\/","title":{"rendered":"#anthologie #01 | La Fabrique"},"content":{"rendered":"\n<p>Entre l\u2019Adriatique et les Apennins, dans les Marches. La bataille historique de Castelfidardo. 1860. L\u2019Ombrie et les Marches sont prises. Le nord r\u00e9unit avec le royaume des Deux Siciles. L\u2019unit\u00e9 italienne. La bataille, c\u2019\u00e9tait le 18 septembre exactement. Un des soldats du Pape avait un instrument de musique. Paolo Soprani l\u2019eut entre les mains. Il le d\u00e9monta compl\u00e8tement pour le copier pi\u00e8ce par pi\u00e8ce. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait une l\u00e9gende. Un p\u00e8lerin autrichien se rendait au sanctuaire de Loreto. Ou en revenait. Il demanda l\u2019hospitalit\u00e9 dans une ferme. Ce serait la ferme des Soprani. Ou d\u2019une autre famille. Le petit Paolo aurait pass\u00e9 la nuit \u00e0 d\u00e9monter l\u2019accord\u00e9on du p\u00e8lerin. Ou bien son p\u00e8re l\u2019aurait achet\u00e9e. Ou bien le p\u00e8lerin lui aurait offert devant son \u00e9merveillement. Ou bien il l\u2019aurait laiss\u00e9e en remerciement de l\u2019hospitalit\u00e9. La premi\u00e8re fabrique d\u2019accord\u00e9on, 1863, en bas de chez lui. Elles \u00e9taient vendues \u00e0 Loreto et sur les march\u00e9s. Et puis, \u00e0 Paris. La premi\u00e8re usine, il l\u2019ouvrit en 1872 place Garibaldi \u00e0 Castelfidardo. Et Garibaldi, c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un qui comptait. Les dames de la bonne soci\u00e9t\u00e9 italienne transportaient leur instrument pour accompagner leurs chants. Deuxi\u00e8me produit export\u00e9 apr\u00e8s la Fiat, gr\u00e2ce aux italiens \u00e9migr\u00e9s vers l\u2019Am\u00e9rique du Nord et du Sud. Douze mille cinq cents employ\u00e9s au d\u00e9but du vingti\u00e8me si\u00e8cle, plus que d\u2019habitants dans cette petite ville. L\u2019usine avait rouvert ses portes \u00e0 14 heures. L\u2019employ\u00e9 qui nous avait accueillis nous avait propos\u00e9 la visite guid\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne retenais rien. L\u2019oncle Dino et mon p\u00e8re \u00e9taient au contraire tr\u00e8s attentifs. Je n\u2019aimais que l\u2019histoire m\u00e9di\u00e9vale. Je passais tout mon temps libre \u00e0 dessiner des coffres en bois, des armures et des arbal\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>Il racontait dans le d\u00e9tail la vie de Paolo Soprani que je ne connaissais que comme une marque d\u2019accord\u00e9on. Je n\u2019avais pas imagin\u00e9 que derri\u00e8re les inscriptions de m\u00e9tal en lettres cursives des diff\u00e9rents mod\u00e8les que j\u2019avais vu \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision ou dans les f\u00eates de villages chez mes grands-parents se trouvait une personne, un homme qui avait r\u00e9ellement exist\u00e9. Je l\u2019imaginais comme cet employ\u00e9, fin et pr\u00e9cis, sans mot inutile, mesurant ses gestes et le ton de sa voix. J\u2019\u00e9tais \u00e9tonn\u00e9e qu\u2019il ne parle pas de Garibaldi. Il l&rsquo;avait sans doute fait \u00e0 un moment o\u00f9 je d\u00e9tournais encore mon attention vers l\u2019architecture de l\u2019usine. Je regardais par les fen\u00eatres pour imaginer quel ciel on pouvait voir tous les jours en travaillant ici. C\u2019est alors que je compris qu\u2019\u00e0 l\u2019Aquila les fabriques de Torrone avaient \u00e9t\u00e9 fond\u00e9es par des familles. Tout comme les fr\u00e8res de Paolo Soprani avaient cr\u00e9\u00e9 leurs propres usines d\u2019accord\u00e9on, les fr\u00e8res et les s\u0153urs Nurzia avaient cr\u00e9\u00e9 leurs propres fabriques de Torrone. On n\u2019en mangeait qu\u2019\u00e0 No\u00ebl et lors des grandes occasions. La bo\u00eete en carton \u00e9tait une \u0153uvre d\u2019art, en relief color\u00e9; je pensais que les fr\u00e8res et les s\u0153urs \u00e9taient les mod\u00e8les qui avaient servi \u00e0 dessiner les personnages en robes longues entour\u00e9s de guirlandes de fleurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019oncle Dino et mon p\u00e8re s\u2019int\u00e9ressaient \u00e0 tous les d\u00e9tails techniques. Il fallait d\u2019abord choisir une bonne qualit\u00e9 de bois, le faire s\u00e9cher pour en faire descendre l\u2019humidit\u00e9, au moins une quinzaine de jours, s\u00e9lectionner les plus belles planches, \u00e9baucher la carrosserie, polir les ailes. Les gestes \u00e9taient lents, rigoureux et assur\u00e9s. Six mois de travail. Je regardais les mains caresser le bois, comme si chaque pi\u00e8ce \u00e9tait unique, sans me rendre compte que l\u2019artisan \u00e9tait un orf\u00e8vre, tendue par le bruit des machines, marchant discr\u00e8tement derri\u00e8re le petit groupe form\u00e9 par les trois hommes. Mon p\u00e8re comprenait tout. Il avait \u00e9t\u00e9 apprenti charpentier au ch\u00e2teau de l\u2019Aquila, \u00e0 dix huit ans. Pendant huit mois, il avait travaill\u00e9 \u00e0 la restauration du toit. Il avait retir\u00e9 des tuiles, raccourci des poutres, allong\u00e9 sur le ventre, pendant que l\u2019un de ses coll\u00e8gues le maintenait par les pieds pour \u00e9viter une chute fatale.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais tout \u00e0 coup saisie par les noms des presque huit mille pi\u00e8ces : la carrosserie, le sommier, les plaquettes, l\u2019hanche, j\u2019imaginais un assemblage infini d\u2019images. Un homme d\u2019une cinquantaine d\u2019ann\u00e9e posait le placage de cellulo\u00efd, d\u2019abord la colle avec un pinceau sur le bois, puis en recouvrant la carrosserie de l\u2019\u00e9paisse couche de plastique souple qu\u2019il lissait, qu\u2019il lissait sur mesure, en ajustant les courbes. J\u2019\u00e9tais happ\u00e9e par le mouvement de ses mains graciles, qui caressaient le rev\u00eatement comme un magicien. Monter. Coller. Assembler. Clouer. Appr\u00eater. Masquer. Poncer. Peindre. Vernir. Dans la fonderie, d\u2019autres ouvriers fabriquaient les voix d\u2019aluminium. Chaque voix doit avoir sa propre note. L\u2019ouvrier qui fa\u00e7onnait le mur avec des boutons de nacre m\u2019\u00e9blouit plus que les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Cadres de soufflet. Grille de protection chrom\u00e9e. Vis de fixation. Soupapes. Lames. Soufflet en carton. Coins de soufflets. Clous. Boutons de registre. Peignes. Bretelles et courroies. Brides main gauche. Feutres.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019imaginais les Italiens d\u00e9barquant \u00e0 Ellis Island ou en Argentine avec leur accord\u00e9on dans leurs ballots.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019accordeur \u00e9tait trop occup\u00e9 pour le d\u00e9ranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Les ouvriers portaient des tabliers fonc\u00e9s et n\u2019avaient pas le temps de regarder par les fen\u00eatres.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re demanda \u00e0 voir les accord\u00e9ons chromatiques \u00e0 boutons d\u2019une taille adapt\u00e9e \u00e0 mon \u00e2ge. Une seule \u00e9tait disponible, venant d\u2019\u00eatre assembl\u00e9e. Sa couleur rouge plaisait \u00e0 mon p\u00e8re. Le vendeur nous joua quelque chose. Je l\u2019essayai sans dire un mot. Les bretelles \u00e9taient rouges \u00e9galement. On l\u2019emballa dans sa valisette noire. Au dernier moment, mon p\u00e8re demanda en cadeau des boutons de rechange, on ne sait jamais. Mon regard appuya sa requ\u00eate. Le vendeur revint avec une poign\u00e9e pleine de boutons blancs nacr\u00e9s. C\u2019\u00e9tait plus beau que des perles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entre l\u2019Adriatique et les Apennins, dans les Marches. La bataille historique de Castelfidardo. 1860. L\u2019Ombrie et les Marches sont prises. Le nord r\u00e9unit avec le royaume des Deux Siciles. L\u2019unit\u00e9 italienne. La bataille, c\u2019\u00e9tait le 18 septembre exactement. Un des soldats du Pape avait un instrument de musique. Paolo Soprani l\u2019eut entre les mains. 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