{"id":167673,"date":"2024-07-29T01:15:34","date_gmt":"2024-07-28T23:15:34","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167673"},"modified":"2024-07-29T01:17:04","modified_gmt":"2024-07-28T23:17:04","slug":"anthologie-29-impossible-arrivee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-29-impossible-arrivee\/","title":{"rendered":"#anthologie #29 | impossible arriv\u00e9e"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br><em>\u2026et toujours je l\u2019accompagnerais au march\u00e9, toujours je marcherais \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s sans pouvoir l\u2019aider, toujours je\u00a0 tremblerais de la voir tomber et toujours je l\u2019y renverrais au march\u00e9, toujours je la laisserais emprunter ces ruelles vides, ces trottoirs caboss\u00e9s\u2026 <\/em>Il lui faut se h\u00e2ter de rentrer. Elle a tant de choses \u00e0 faire. Est-il r\u00e9veill\u00e9? Elle n\u2019a pourtant pas fait de bruit en partant, et elle a fait vite. Autant qu\u2019elle peut. Mais elle est si lente la poissonni\u00e8re, et celle-l\u00e0 devant elle dans la queue qui ne se d\u00e9cidait pas, \u00e0 la fin elle a bien cru que la <em>tan\u00e8que<\/em> allait acheter toute la baudroie. Il aurait plus manqu\u00e9 que \u00e7a. Ne pas oublier de monter la mayonnaise au dernier moment demain. Sont p\u00e9nibles ces trottoirs qui n\u2019arr\u00eatent pas de monter et descendre. Font <em>caguer <\/em>tous avec leurs garages, et va-z-y que le trottoir redescend pour qu\u2019ils garent leur voiture<em>. \u2026et toujours je lui ferais prendre ces trottoirs\u2026<\/em>Elle a jamais eu de voiture elle. Des bonnes jambes, oui? Enfin, maintenant elles avancent plus bien vite les jambes, elle se h\u00e2te pourtant. Heureusement elle peut s\u2019appuyer sur le charreton, il l\u2019aide bien ce charreton, il manquerait plus qu\u2019elle se mettre <em>cambal,<\/em> \u00e7a la fait rire la petite quand elle dit se mettre <em>cambal<\/em>, comment il faudrait dire, se ficher en l\u2019air, les quatre pattes en l\u2019air, elle s\u2019y voit, et personne dans la rue, faut arr\u00eater de se mettre martel en t\u00eate, de s\u2019imaginer pareilles b\u00eatises, allez oust, la pintade a l\u2019air assez grosse, elle a demand\u00e9 la plus grosse, c\u2019est qu\u2019ils seront neuf demain, et faut pas leur en raconter, manquerait plus qu\u2019ils partent en ayant faim, et ils sont bien contents de partir avec le panier de la prison comme ils disent, ils n\u2019auront pas \u00e0 cuisiner pendant deux jours, de la baudroie ils aiment \u00e7a, et les escargots de mer aussi, des pointus elle a r\u00e9ussi \u00e0 avoir, ils seront contents, c\u2019est ceux qu\u2019ils pr\u00e9f\u00e8rent, ah cette roue qui part de travers, allez oust elle est bient\u00f4t arriv\u00e9e, le plus dur aussi, va falloir les monter les paquets maintenant, c\u2019est pas que, mais va, ils sont raides les escales, allez oust bient\u00f4t les pantoufles, et les orteils seront contents.\u00a0<em>\u2026Mais il fallait qu\u2019elle marche encore, enferm\u00e9e dans ces ruelles, \u00e0 pousser son charreton, \u00e0 pousser son charreton, \u00e0 esp\u00e9rer d\u2019arriver, \u00e0 r\u00eaver de ses pantoufles mais toujours je prolongerais son trajet, toujours je la regarderais appr\u00e9hender une nouvelle d\u00e9clivit\u00e9 de trottoir, toujours je regarderais ses mains s\u2019accrocher au charreton, et toujours je reculerais son arriv\u00e9e\u2026<br><br><\/em>Une vieille femme marche au milieu de la rue d\u00e9fonc\u00e9e, poussant un charreton. Personne dans la rue pour la voir, personne pour la secourir si elle tr\u00e9buche.<em> \u2026Mais moi il fallait que je la voie, il fallait que je la voie sans pouvoir l\u2019aider, sans pouvoir lui parler, sans pouvoir la soulager\u2026<\/em>Une vieille femme, au corps tass\u00e9, aux mains noueuses. Mais dans la t\u00eate, \u00e7a avance \u00e0 toute bringue, les t\u00e2ches \u00e0 accomplir dans la journ\u00e9e, le repas \u00e0 pr\u00e9parer, les images des uns et des autres, de son monde, dans sa t\u00eate les paroles s\u2019encha\u00eenent, la parole est fluide, continue, la parole virevolte, virevoltent aussi les images, les souvenirs, le souci de celui qui l\u2019attend, de celles \u00e0 qui t\u00e9l\u00e9phoner tout \u00e0 l\u2019heure. Une vieille femme avance laborieusement, poussant un charreton et trimballant avec elle tout un monde, quatre-vingt-dix ans de vie, d\u2019histoire, d\u2019histoires.\u00a0<em>\u2026mais il fallait qu\u2019elle le fasse et le refasse ce trajet, que je la voie, que je l\u2019entende, pour que je les note ces mots, que je les devine ces pens\u00e9es, que je l\u2019\u00e9prouve ce trajet, que je les monte avec elle ces trottoirs, que je les esp\u00e8re ces pantoufles qui n\u2019arriveraient pas.<br><\/em><br>Cent-vingt-et-un, cent-vingt-deux, elle va y arriver. La roue du charreton s\u2019est coinc\u00e9e dans le caniveau. Tirer, pousser. Arriver enfin \u00e0 la d\u00e9gager. Cent-vingt-trois? C\u2019\u00e9tait bien \u00e0 cent-vingt-trois qu\u2019elle en \u00e9tait? Il n\u2019y a plus personne qui l\u2019attend, plus personne pour lui tenir la lumi\u00e8re, plus personne pour s\u2019inqui\u00e9ter de son \u00e9ventuel retard. Cent-vingt-quatre, cent-vingt-cinq. Un appartement vide elle va retrouver. Elle tapera \u00e0 la porte de la voisine en arrivant, pour lui dire qu\u2019elle est arriv\u00e9e. Elle appellera sa fille. Il ne faut pas qu\u2019elle l\u2019appelle plus de deux fois par jour sans quoi elle va encore se faire engueuler. C\u2019est un chameau parfois sa fille. Elle travaille d\u2019accord, mais sa m\u00e8re peut quand m\u00eame l\u2019appeler, non? T\u2019as qu\u2019\u00e0 appeler ton fils, elle lui dit. Mais un fils c\u2019est quand m\u00eame pas pareil. Mais une m\u00e8re et une fille quand m\u00eame! Elle s\u2019en est bien occup\u00e9e elle de sa m\u00e8re, jusqu\u2019au dernier moment elle s\u2019en est occup\u00e9e, elle n\u2019avait qu\u2019elle la pauvre femme, elle n\u2019avait que sa fille, bon d\u2019accord elle ne lui t\u00e9l\u00e9phonait pas, mais c\u2019est qu\u2019elles avaient pas la chance d\u2019avoir le t\u00e9l\u00e9phone. Bon avec tout \u00e7a elle a perdu le compte, tant pis. Elle est bient\u00f4t arriv\u00e9e.\u00a0 <em>\u2026 Combien il\u00a0 faudrait encore que je lui en fasse faire\u00a0 de trajets pour trouver les mots, les mots qui rendraient la solitude, un trop grand mot celui-l\u00e0, un mot faux, combien il en faudrait de trajets pour trouver les mots, les mots qui rendraient sa vie, cette vie qu\u2019on vit seul, cette vie bavarde dans le silence, cette vie\u00a0 invisible des sensations, cette vie ordinaire, ext\u00e9rieure, lisse, pour les autres\u2026 combien il en faudrait de mots, de temps, pour la rendre visible elle, elle marchant seule dans ces ruelles, elle allant et rentrant du march\u00e9, elle et pas une silhouette anonyme\u2026 combien il en faudrait encore de temps et de mots, de temps pour trouver les bons mots, combien de temps encore pour la laisser enfin arriver chez elle et l\u2019autoriser \u00e0 se reposer, \u00e0 reposer\u2026\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u2026et toujours je l\u2019accompagnerais au march\u00e9, toujours je marcherais \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s sans pouvoir l\u2019aider, toujours je\u00a0 tremblerais de la voir tomber et toujours je l\u2019y renverrais au march\u00e9, toujours je la laisserais emprunter ces ruelles vides, ces trottoirs caboss\u00e9s\u2026 Il lui faut se h\u00e2ter de rentrer. 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