{"id":167728,"date":"2024-07-29T15:21:55","date_gmt":"2024-07-29T13:21:55","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167728"},"modified":"2024-07-30T13:53:54","modified_gmt":"2024-07-30T11:53:54","slug":"anthologie-35-chaque-lieu-ses-voix","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-35-chaque-lieu-ses-voix\/","title":{"rendered":"#anthologie #35 | chaque lieu, ses voix."},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Couloirs d\u2019h\u00f4pital<\/strong>, succession de couloirs, murs, portes. Lumi\u00e8re blanche. L\u2019infirmer pousse sans mot, un sourire parfois vers le visage allong\u00e9 qui le regarde aux virages. Le reste du corps, invisible sous le drap blanc. Le chariot grince par moments, la jeune fille se tait.<br>V.O.\u00a0: <em>Elle serait seule. Elle aurait appris \u00e7a, se d\u00e9brouiller sans. Parler sans parler. Il y a toujours des choses \u00e0 regarder, elle observe yeux mobiles. Sauf l\u2019infirmier pour \u00e9viter toute demande, elle a appris, ne pas attendre. Mais aux tournants, elle oublie et le regarde, il contr\u00f4le les roues, il est encore l\u00e0, dans cette absence. Elle, seule. Ton choix, tu l\u2019as voulu, on lui dirait. Elle n\u2019en parle pas.<\/em><br>D\u00e9rouler le plafond, grain apr\u00e8s grain, suivre l\u2019illusion du mouvement\u00a0; le corps, passivit\u00e9 de brancard. Se laisser glisser, impulsion et secousses, l\u2019attention est pr\u00e9sence de pierre. \u00c9couter les roues crisser, se bloquer parfois. Trembler \u00e0 ce rythme. Et bruits de couloirs. Regard plafond, renoncer \u00e0 compter les dalles, perdant le fil d\u00e9j\u00e0. Fixer plafonds dalles n\u00e9ons. N\u2019avoir que \u00e7a, se refuser le refuge des bras qui poussent. Se refuser la consolation des voix. La s\u00e9curit\u00e9 des blouses de rigueur.<br><br><strong>Couloirs d\u2019h\u00f4pital,<\/strong> les \u00e9quipes m\u00e9dicales se croisent, commentent. Parfois plaisantent rient. Certains se contentent de saluer, d\u2019autres s\u2019\u00e9clipsent. Bon courage, on se dit. Au bout des bras, radios ou autres enveloppes. Leurs pas feutr\u00e9s.<br>V.O.\u00a0: <em>Elle entendrait tout, \u00e7a ne la concerne pas, elle sait. Elle \u00e9coute comme elle regarde, comme elle filmerait pour comprendre malgr\u00e9 la passivit\u00e9 du corps allong\u00e9. Elle n\u2019\u00e9crit pas ne filme pas, ne retiendra pas, elle sait. Elle \u00e9coute regarde pour que ces couloirs et leurs agitations (qui ne la concernent pas) recouvrent \u00e9touffent toutes traces d\u2019avant, elle se voudrait autre et sans pass\u00e9. Elle serait seule depuis.<\/em><br>S\u2019\u00e9tourdir du souffle des ventilations\u00a0; l\u2019artifice de l\u2019air, d\u00e9bris de mouvement. Assister aux portes\u00a0: s\u2019ouvrent, se referment. Aux silhouettes. La m\u00e9canique de leur quotidien, chaque lieu sa danse. Nommer \u00ab\u00a0personne\u00a0\u00bb. Attendre le sourire de personne, ne conna\u00eetre personne, admettre ce repos\u00a0: l\u2019anonyme. Elle n\u2019avait pas ce choix au pays, on se reconna\u00eet partout, on n\u2019est jamais seuls au pays. Attendre le sourire pour sourire en retour. Et que m\u00e2choire se d\u00e9tende, abandonne la d\u00e9fense. Croiser couleurs, fl\u00e8ches et panneaux, deviner les directions qu\u2019ils indiquent. Sans importance, se laisser tra\u00eener. Faire confiance \u00e0 la m\u00e9decine, \u00e0 la science. Ici la S\u00e9curit\u00e9 sociale pour une laborieuse s\u00e9curit\u00e9 int\u00e9rieure. Les chariots d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 transportent mat\u00e9riel, instruments de soins\u00a0; chaque lieu ses outils. Observer gestes et r\u00e9flexes, chaque lieu sa routine. Savoir traverser, apathie de cadence. \u00c9couter les conversations, blagues et fragments de rires. Chaque lieu son th\u00e9\u00e2tre. Imaginer l\u2019\u00e9clipse des silhouettes derri\u00e8re les portes qui claquent, aussit\u00f4t referm\u00e9es. D\u2019ici on ne voit pas. Imaginer les salles derri\u00e8re les portes. D\u2019autres brancards, d\u2019autres vies. D\u2019ici on se souvient\u00a0; d\u2019autres op\u00e9rations, trajets de couloirs. Autres raisons, autres h\u00f4pitaux, m\u00eame ciel au plafond. D\u2019autres pays. Remuer la t\u00eate, s\u2019\u00e9brouer, que tombent les images\u00a0; il n\u2019y aura pas de souvenir.<br><br><strong>Couloirs d\u2019h\u00f4pital, <\/strong>de nouveaux couloirs plus \u00e9troits, plus illumin\u00e9s. Une infirmi\u00e8re a pris le relai. Elle ralentit le mouvement. La salle d\u2019op\u00e9ration est au bout de ce dernier passage, quelques odeurs en annoncent l\u2019approche. Et les bruits ont chang\u00e9.<br>V.O.\u00a0: <em>Elle lutterait pour s\u2019emp\u00eacher de se lever. Bouger, courir si elle pouvait. Elle se retiendrait de supplier, et si on annulait\u00a0? Si on reportait. Retrouver l\u2019usage de ses mains, toucher le nouveau bras qui pousse. Bousculer sa voix pour dire. C\u2019est l\u00e0, qu\u2019elle sourit. Elle sourit beaucoup comme pour rassurer l\u2019infirmi\u00e8re quand elle aurait besoin de r\u00e9confort, elle. Elle sourit pour s\u2019emp\u00eacher. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle serre plus durement les m\u00e2choires, mandibule aux aguets de ses mots, elle serre pour ne pas parler. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle devrait parler, demander de l\u2019aide, un quelconque soutien. Elle aurait peur comme elle a toujours eu peur mais seule. Elle retiendrait ses paupi\u00e8res, \u00e9viter les larmes, elle serait seule depuis.<\/em><br>Insulter les n\u00e9ons, leur lumi\u00e8re dans les yeux\u00a0; l\u2019annonce d\u00e9j\u00e0 de l\u2019op\u00e9ration \u00e0 venir, des spots bient\u00f4t braqu\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du corps. L\u2019inconnu de soi. Le mat\u00e9riel, froideur de m\u00e9tal. Les seringues et les yeux derri\u00e8re les masques. Que des yeux. D\u2019ici on ne pense pas. Ni suite ni l\u2019avant, brancard comme coquille sachant o\u00f9 aller. Sachant sans soi. Respirer l\u2019air aseptis\u00e9, aimer ce m\u00e9lange, d\u00e9sinfectant et st\u00e9rilit\u00e9. Aimer ces odeurs, l\u2019envahissement des narines\u00a0; aimer \u00e0 en suffoquer. Perdre corps. Ne pas se gratter le nez, retenir les doigts. Ni les bras, le dos. Incriminer le tissu du drap, sa texture. Des mains, v\u00e9rifier sa rugosit\u00e9, sensation de propret\u00e9 clinique.<br><br><strong>H\u00f4pital, salle d\u2019op\u00e9ration,<\/strong> tout est blanc ou m\u00e9tallique. La salle, propre. Les \u00e9quipes masqu\u00e9es. Cliquetis de mat\u00e9riel. Le m\u00e9decin chantonne puis se tait. Quelques commentaires, parfaire les pr\u00e9paratifs. Rassurer par la pr\u00e9cision de tout geste.<br>V.O.\u00a0: <em>Elle serait fascin\u00e9e par les yeux derri\u00e8re les masques. La splendeur des yeux isol\u00e9s de toute vie autre. L\u2019humanit\u00e9 patente dans les yeux. Elle ne chercherait plus \u00e0 \u00e9viter\u00a0; elle sourirait d\u2019\u00eatre arriv\u00e9e ici, elle sourirait pour elle sans mouvement de l\u00e8vres, sans visage \u00e0 qui adresser cette tranquillit\u00e9 des fins, ligne entre deux mondes (l\u2019avant et l\u2019apr\u00e8s ne la concernent pas). Elle attend l\u2019anesth\u00e9sie comme un voyage, pour la volteface de tout voyage.<\/em><br>Bient\u00f4t fin des couloirs. Bient\u00f4t sons, voix et bruits de machines. Bient\u00f4t tout s\u2019estompera doucement. Le moment o\u00f9. Aimer ce moment, pr\u00e9mices de n\u00e9ant. La mort avant la mort. Tant aimer cette bascule, monde sans id\u00e9e, sans temps. Tant aimer la vie et son court an\u00e9antissement. Chaque humain ses paradoxes. Quelques pressions sur le corps, conscience, sensation. Puis plus rien. Brusquement. Tant aimer cette bascule. Et l\u2019apr\u00e8s, naissance peut-\u00eatre que ce r\u00e9el d\u2019apr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>reprise de la #1<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Couloirs d\u2019h\u00f4pital, succession de couloirs, murs, portes. Lumi\u00e8re blanche. L\u2019infirmer pousse sans mot, un sourire parfois vers le visage allong\u00e9 qui le regarde aux virages. Le reste du corps, invisible sous le drap blanc. Le chariot grince par moments, la jeune fille se tait.V.O.\u00a0: Elle serait seule. Elle aurait appris \u00e7a, se d\u00e9brouiller sans. Parler sans parler. 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