{"id":167989,"date":"2024-07-31T20:40:01","date_gmt":"2024-07-31T18:40:01","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=167989"},"modified":"2024-07-31T20:40:02","modified_gmt":"2024-07-31T18:40:02","slug":"anthologie-10-la-malle-et-tout-ce-quelle-contient","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-la-malle-et-tout-ce-quelle-contient\/","title":{"rendered":"#anthologie #10 | la malle et tout ce qu\u2019elle contient"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>La bo\u00eete \u00e9tait dans le grenier. Quand il est parti, elle \u00e9tait dans le grenier. C\u2019\u00e9tait une petite caisse, une caisse en bois, une petite malle en bois. Elle \u00e9tait l\u00e0, dans la maison, elle \u00e9tait vieille, d\u00e9j\u00e0. Dedans, mon p\u00e8re avait mis toutes ses affaires avant de partir en France. Des papiers. Le papier o\u00f9 les employeurs mettaient des timbres pour prouver qu\u2019on avait travaill\u00e9. Ce papier, il ne l\u2019a jamais retrouv\u00e9. Elle contenait deux sacs qui se fermaient par le haut. C\u2019\u00e9tait \u00e0 l\u2019oncle Gelsino, celui qui \u00e9tait parti en Am\u00e9rique. Il y avait aussi une grande quantit\u00e9 de manuscrits. De notaires. Des manuscrits du seizi\u00e8me et du dix-septi\u00e8me si\u00e8cle. Ils \u00e9taient encore l\u00e0 quand il retournait \u00e0 la maison. C\u2019\u00e9tait des manuscrits de notaires. Il ne se rappelait plus exactement. Tous les h\u00e9ritages. Mon p\u00e8re avait laiss\u00e9 ses papiers, des livres, des papiers de l\u2019\u00e9cole. Des livres d\u2019\u00e9cole. Des cahiers d\u2019\u00e9cole. Il y a soixante dix ans maintenant. Dans cette malle, quand il avait quatre ou cinq ans, mon p\u00e8re avait trouv\u00e9 un pistolet, quand il \u00e9tait gamin. C\u2019\u00e9tait le pistolet que l\u2019oncle Gelsino avait laiss\u00e9 quand il est parti en Am\u00e9rique. Antonio l\u2019avait cach\u00e9 sous son oreiller pour jouer avec. Sa m\u00e8re l\u2019avait d\u00e9couvert. Son p\u00e8re l\u2019avait ensuite cach\u00e9 dans le grenier. Les balles avaient \u00e9t\u00e9 retir\u00e9es avant de ranger le pistolet dans la malle. Giovanni les avait jet\u00e9es dans le feu. Il y avait un chaudron dans la chemin\u00e9e, les balles y ont fait plein de trous. Cette histoire, c\u2019est mon p\u00e8re qui l\u2019avait entendue. Cette malle \u00e9tait encore l\u00e0, Giovanni mettait l\u2019argent dedans. Elle \u00e9tait en bois. L\u2019ext\u00e9rieur \u00e9tait peint en gris. Elle avait un couvercle gris. L\u2019int\u00e9rieur avait gard\u00e9 sa couleur bois. Je l\u2019ai vue quand j\u2019\u00e9tais petite. C\u2019est l\u00e0 que mon grand-p\u00e8re prenait l\u2019argent tous les jours pour donner un billet de mille lires, tous les jours \u00e0 quatre heures pour que nous allions nous acheter des glaces \u00e0 l\u2019\u00e9picerie. J\u2019\u00e9conomisais la monnaie pour m\u2019acheter une poup\u00e9e. A la fin des vacances, j\u2019avais entra\u00een\u00e9 mon p\u00e8re \u00e0 l\u2019\u00e9picerie de Paganica, sur la place, pour acheter ma poup\u00e9e. J\u2019ai vu une poup\u00e9e blonde avec des anglaises et une robe bleue \u00e0 pois, longue. Mon p\u00e8re n\u2019aimait pas les blondes. Il la trouvait superbe. Il refusa que je l\u2019ach\u00e8te. Enfin, il me dit qu\u2019on l\u2019ach\u00e8terait le lendemain. Mon p\u00e8re r\u00e9fl\u00e9chissait toujours avant d\u2019acheter. Elle co\u00fbtait quatre mille lires. Nous allions rendre visite \u00e0 des amis ou des parents. Tous les jours, nous allions rendre plusieurs visites car mon p\u00e8re connaissait tout le monde. Quand on arrivait, tout le village \u00e9tait au courant car ma tante Maria Chiria annoncait : \u201cTorna Antionio\u201d, ce qui voulait dire Antonio revient. Le lendemain, la poup\u00e9e blonde avait disparu. Le marchand nous dit : \u201cJe l\u2019ai vendue.\u201d Je fondis en larmes, avec une tristesse infinie, comme si j\u2019avais perdu quelqu\u2019un, comme une promesse trahie. Mon p\u00e8re insista pour que j\u2019ach\u00e8te une poup\u00e9e brune avec une robe fleurie, verte. Pour me consoler, j\u2019ai pu acheter une deuxi\u00e8me poup\u00e9e beaucoup plus petite, avec un costume des ann\u00e9es folles, gris, et une coupe de cheveux de l\u2019\u00e9poque. Nous avons rendu visite ensuite \u00e0 deux familles. Mon p\u00e8re raconta \u00e0 chaque fois combien j\u2019avais pleur\u00e9 pour cette poup\u00e9e. Dans la premi\u00e8re famille, la dame, Anna, me donna une tr\u00e8s grande poup\u00e9e en costume traditionnel, elle \u00e9tait aussi grande que moi. Elle \u00e9tait brune. Dans la deuxi\u00e8me famille, \u00e0 Pezzutilo, c\u2019\u00e9tait la s\u0153ur de la marraine de mes s\u0153urs, Antonina, qui s\u2019appelait Luigina, qui s\u2019\u00e9mut de ce r\u00e9cit. Elle avait un fils et une fille. Elle appela sa fille pour lui demander de me donner la poup\u00e9e qu\u2019elle avait sur sa table de nuit. C\u2019\u00e9tait une poup\u00e9e nue sous un drap de plage, en caoutchouc, blonde avec les cheveux longs. Je refusais. Mon p\u00e8re refusa. Ma m\u00e8re refusa. Luigina insista. Sa fille se mit \u00e0 pleurer, discr\u00e8tement, il n\u2019y a que moi qui la vis. Je dis \u00e0 mon p\u00e8re : \u201cRegarde, elle pleure.\u201d Mon p\u00e8re dit \u00e0 Luigina : \u201cElle pleure.\u201d. Luigina dit \u00e0 sa fille : \u201cMais non, elle ne pleure pas\u201d. Cette petite fille, je l\u2019ai admir\u00e9e toute ma vie, aussit\u00f4t, elle illumina son visage d&rsquo;un grand sourire pour faire bonne figure. J\u2019\u00e9tais contrainte d\u2019accepter. Son sourire s\u2019est \u00e9teint. Cette poup\u00e9e, je l\u2019ai gard\u00e9e sur ma table de nuit jusqu\u2019\u00e0 mon d\u00e9part pour Strasbourg apr\u00e8s le bac. Je l\u2019ai perdue depuis. La grande poup\u00e9e en costume, j\u2019ai longtemps jou\u00e9 avec puis je l\u2019ai remis\u00e9e dans le placard de la chambre de mes parents \u00e0 Florange. La poup\u00e9e brune \u00e0 robe fleurie, je l\u2019ai toujours gard\u00e9e avec moi. Je l\u2019avais achet\u00e9e avec la monnaie des glaces de mon grand-p\u00e8re. La petite poup\u00e9e des ann\u00e9es folles aussi. Je les garde dans une mallette en osier que j\u2019avais achet\u00e9e avec ma premi\u00e8re paye, apr\u00e8s le bac, quand j\u2019avais travaill\u00e9 \u00e0 la Sollac en faisant le m\u00e9nage pour Onet, dans une boutique \u00e0 Florange pr\u00e8s de l\u2019\u00e9glise, pour pr\u00e9parer mon d\u00e9part \u00e0 Strasbourg. La malle grise en bois avait un cadenas. Elle a disparu dans le tremblement de terre de 2009.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La bo\u00eete \u00e9tait dans le grenier. Quand il est parti, elle \u00e9tait dans le grenier. 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