{"id":168094,"date":"2024-08-01T13:43:44","date_gmt":"2024-08-01T11:43:44","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168094"},"modified":"2024-08-03T09:20:14","modified_gmt":"2024-08-03T07:20:14","slug":"anthologie-37-des-temps-paniques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-des-temps-paniques\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | des temps paniques"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vis au bout de la route herbue un dos de caravane. Le lieu \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre abandonn\u00e9 et d\u2019ailleurs il l\u2019\u00e9tait presque&nbsp;: goudron vermoulu, herbes hautes, peintures \u00e9caill\u00e9es des jeux immobiles. Inertie d\u2019un ancien parc d\u2019attraction ferm\u00e9, il faisait zoo aussi, les g\u00e9rants ne prenaient pas assez soin des animaux, on leur a dit stop, on leur a dit non, ils ont ferm\u00e9 alors, mais que faire de ce grand huit, de la roue, des balan\u00e7oires g\u00e9antes, du tube aquatique, que faire de \u00e7a&nbsp;? Rien. Rien alors que le temps pris sur le temps, et je venais pour \u00e7a. Pour ce rien \u00e0 photographier. Mais ce fond de caravane au bout de la route herbue disait que ce lieu n\u2019\u00e9tait finalement pas d\u00e9sert. Et si un chien m\u00e9chant d\u00e9barquait, aux crocs bavants, un chien affam\u00e9 survivant de ces maltraitants d\u2019avant&nbsp;? Je pris alors une route plus \u00e0 l\u2019\u00e9cart, photo d\u2019un jeu au sol, rouge pass\u00e9, recouvert d\u2019herbe, j\u2019\u00e9tais venue pour \u00e7a, et tandis que je passais devant un enclos, me sentant \u00e0 l\u2019abri et \u00e0 couvert, un \u00e2ne apparut, sortant de la cabane en bois. L\u2019\u00e2ne ne me quittait pas des yeux, me regardait comme une chose \u00e9trange, une pluie en plein soleil, une attraction vivante dans ces mannequins morts, et tandis que ma pellicule se terminait et se rembobinait avec grand bruit, l\u2019\u00e2ne prit peur et se mit \u00e0 braire, r\u00e9veillant l\u2019abandon, ressuscitant, et moi je disais chut, et l\u2019\u00e2ne brayait plus fort, r\u00e9veillant un chien forc\u00e9ment atroce au loin, qui se mit \u00e0 aboyer. Sans prise aucune sur le lieu qui se r\u00e9veillait, je partis en courant pour ne me faire mordre par personne.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis la m\u00eame voiture revenir. J\u2019\u00e9tais partie de bonne heure, j\u2019\u00e9tais entre deux villes inconnues du Gers, personne devant, personne derri\u00e8re dans ma marche, personne \u00e0 attendre ou rattraper, sans m\u00eame un canif pour me d\u00e9fendre. J\u2019avais mes b\u00e2tons, je m\u2019\u00e9tais dit \u00e7a, un b\u00e2ton de marche, \u00e7a peut faire mal si je m\u2019en sers bien. Je pouvais courir aussi. Et cette voiture, je l\u2019avais vue une premi\u00e8re fois, elle roulait lentement, \u00e7a m\u2019avait alert\u00e9e, elle roulait lentement, c\u2019\u00e9tait une sorte de 405 ancienne, gris moche. Tous ces indices me disaient que j\u2019avais affaire \u00e0 un ou plusieurs pr\u00e9dateurs, \u00e0 la recherche d\u2019une p\u00e9lerine \u00e0 embarquer dans leur voiture d\u00e9gueulasse. Ils \u00e9taient partis en trombe, sans raison apparente. Je m\u2019\u00e9tais sentie soulag\u00e9e. Et quelques minutes apr\u00e8s, au d\u00e9tour d\u2019un virage, je revis la voiture un peu plus loin sur ma gauche, avancer tr\u00e8s lentement et se garer, presque au m\u00eame moment que ma sortie de virage. Comme si la voiture connaissait l\u2019endroit par c\u0153ur, ils font \u00e7a les pr\u00e9dateurs, ils connaissent les lieux, ils rep\u00e8rent, comme si la voiture m\u2019avait vue et s\u2019arr\u00eatait pour moi. Toujours personne devant et toujours personne derri\u00e8re. Je pouvais faire mal avec mon b\u00e2ton sur la voiture, un coup de rage et d\u2019adr\u00e9naline, j\u2019aurais pu faire mal. C\u2019\u00e9tait \u00e7a que je me martelais, avec mes tempes et mon c\u0153ur \u00e0 contre-rythme. Et tandis que j\u2019avan\u00e7ais plus que f\u00e9brile, la voiture red\u00e9marra en fracas de bruit et de poussi\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis la femme avec ses choses dehors, align\u00e9e comme une chose aussi avec elles, assise sur un fauteuil aux roues bloqu\u00e9es. Tout derri\u00e8re elle \u00e9tait recouvert de couvertures, comme si elle cachait ses biens aux yeux de la rue qui du coup ne voyait pas tout alors que tout \u00e9tait dehors. On avait vid\u00e9 son appartement sans doute, et elle, n\u2019ayant nulle part o\u00f9 aller, et sans doute aussi fatigu\u00e9e, avait d\u00e9cid\u00e9 de tout laisser l\u00e0 et de vivre \u00e0 pr\u00e9sent ici, devant les gens. Assise sur son fauteuil, elle regardait ses cartes \u00e0 jouer qu\u2019elle manipulait dans une r\u00e8gle connue d\u2019elle seule, chaque jour elle faisait \u00e7a, riant de ses mauvais tours qu\u2019elle se jouait. Elle avait ce sourire entre la lumi\u00e8re et la folie qu\u2019ont ceux qui ont acquis une forme de libert\u00e9 dans la d\u00e9tresse. Mais un jour, alors qu\u2019elle tenait ses cartes en jouant ses jambes sur le fauteuil ab\u00eem\u00e9, le sourire disparut car le compte n\u2019y \u00e9tait pas. Il manquait vraisemblablement une carte, et elle ne pouvait vivre sans une reine ou un deux, non, \u00e7a ne marchait plus alors, le ch\u00e2teau s\u2019effondrait alors, et elle regarda derri\u00e8re elle d\u2019un \u0153il inquiet, se demandant sans doute o\u00f9 \u00e9tait la perdue, comment la retrouver dans son chez elle sans le d\u00e9voiler aux intrus qui passaient tous les jours devant sa porte ouverte.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis la voiture revenir. Avant de la voir, je l&rsquo;entendis. J&rsquo;attendais depuis plusieurs heures, imaginant ce que serait \u00e0 pr\u00e9sent mon avenir. J&rsquo;imaginais une autre moi et l&rsquo;image serait celle-l\u00e0, un corps suspendu dans l&rsquo;attente, les yeux grand ouverts, les muscles tendus, les oreilles sourdes, le coeur rapide, les paumes faussement pos\u00e9es sur les genoux puis sur le matelas parce que c&rsquo;est la nuit \u00e0 pr\u00e9sent, elle reviendra a-t-on dit. Elle revint. Mes paupi\u00e8res se ferm\u00e8rent. Pas de soulagement, non. Parce que le drame \u00e9tait qu&rsquo;elle revienne, au lieu de p\u00e9rir ailleurs ou de se perdre, au lieu de prendre la direction d&rsquo;une ville lointaine. Mon autre moi attendrait. Je devais trouver une autre mani\u00e8re de sortir de ma cage, sans l&rsquo;aide du destin qui n&rsquo;\u00e9tait pas mon ami. Et tandis que la voiture se garait, mon inqui\u00e9tude se r\u00e9installait dans son endroit favori, ventral,  en rond, fatigu\u00e9e d&rsquo;avoir veill\u00e9 si tard.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vis au bout de la route herbue un dos de caravane. Le lieu \u00e9tait cens\u00e9 \u00eatre abandonn\u00e9 et d\u2019ailleurs il l\u2019\u00e9tait presque&nbsp;: goudron vermoulu, herbes hautes, peintures \u00e9caill\u00e9es des jeux immobiles. 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