{"id":168120,"date":"2024-08-01T16:21:47","date_gmt":"2024-08-01T14:21:47","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168120"},"modified":"2024-08-03T12:45:45","modified_gmt":"2024-08-03T10:45:45","slug":"anthologie37-caravanes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie37-caravanes\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | Caravanes"},"content":{"rendered":"\n<p>#<strong>Anthologie#37&nbsp;: CARAVANES<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>JE VIS, lors d&rsquo;une soir\u00e9e arros\u00e9e de vins et embrum\u00e9e de fum\u00e9es, au milieu d&rsquo;individus rougeots et \u00e9dent\u00e9s accompagn\u00e9s, comment est-ce possible, de femmes plus jeunes et encore fra\u00eeches, \u00e0 croire qu&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 sale et balafr\u00e9 leur avait paru un jour s\u00e9duisant, un enfant de cinq ou six ans tombant de sommeil et s&rsquo;allongeant sur un lit servant de canap\u00e9. C&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;hiver, un hiver de mistral quand on circule pench\u00e9 dans les ruelles de villages. Le p\u00e8re, un vieil \u00e9dent\u00e9 artiste peintre, hollandais, v\u00eatu de couches de peaux et de gris-gris comme ceux coll\u00e9s sur ses toiles, a hurl\u00e9 sur le gosse en lui intimant l&rsquo;ordre de se coucher par terre lui d\u00e9signant un tapis us\u00e9. Quelques-uns ont protest\u00e9 que non, ce n&rsquo;\u00e9tait pas un probl\u00e8me que l&rsquo;enfant s&rsquo;endorme sur un lit, mais le p\u00e8re a postillonn\u00e9 plus fort, la m\u00e8re s&rsquo;est tue, finalement les autres aussi. Le Hollandais \u00e9tait le plus vieux le plus riche et le plus c\u00e9l\u00e8bre de cette bande de fracass\u00e9s. Je suis sortie pr\u00e9cipitamment, me suis assise dans la rue contre le mur et j&rsquo;ai vomi. <br>Occup\u00e9e de ma propre survie, je n&rsquo;ai jamais pens\u00e9 que quelqu&rsquo;un devait s&rsquo;occuper de celle de cet enfant jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 j&rsquo;appris, trop tard, qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 seul dans une caravane o\u00f9 sa m\u00e8re venait lui apporter les biberons puis \u00e0 manger, traversant le champ depuis sa maison o\u00f9 il n&rsquo;avait jamais p\u00e9n\u00e9tr\u00e9, car le p\u00e8re n&rsquo;en voulait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>JE VIS un individu frapper \u00e0 ma porte un matin de bonne heure. Il se nommait Ange, vivait dans un r\u00e9duit derri\u00e8re le bar et venait de Bretagne. Petit, scrofuleux, la clope au bec et toussant gras, le cheveu plaqu\u00e9 , l\u2019\u0153il noir, tenant un lapin par les oreilles qu&rsquo;il avait attrap\u00e9 au collet \u00e0 l&rsquo;aube, ainsi qu&rsquo;un panier de pinins plein de feuilles et d&rsquo;aiguilles. Je lui que non, je ne voulais pas d\u00e9pecer un lapin, encore moins le manger et qu&rsquo;il ne vienne plus frapper \u00e0 cette porte. Plus tard l&rsquo;homme appel\u00e9 mari se mit \u00e0 hurler pour cette succulente nourriture refus\u00e9e, je voulus m&rsquo;\u00e9chapper mais il me prit dans la bagarre les cl\u00e9s de la voiture. Je l&rsquo;avais pourtant mordu bien fort. Il m&rsquo;enferma dans la chambre et tandis que je partais par la fen\u00eatre, il d\u00e9brancha les bougies d&rsquo;allumage afin d&#8217;emp\u00eacher toute fuite et me tenir prisonni\u00e8re. J&rsquo;\u00e9tais inqui\u00e8te pour ma peau mais je me suis sauv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un Sauveur, il y en a, en l&rsquo;occurrence une femme vivant dans un cabanon. Je suis bien vivante et je connais l&rsquo;ordre de branchement des bougies&nbsp;: 1 3 4 2. M\u00eame avec le grand \u00e2ge s&rsquo;il daigne un jour venir 1 3 4 2&nbsp;: \u00e7a ne s&rsquo;oubliera pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>JE VIS dans cette for\u00eat de petits ch\u00eanes verts et de petits ch\u00eanes blancs, de lichen, de cailloux et de bories en ruine, la caravane o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais invit\u00e9e \u00e0 boire le th\u00e9. Faire connaissance d&rsquo;une femme rousse au regard vert, une saltimbanque chantant Piaf sur les march\u00e9s en tournant la manivelle de son orgue de Barbarie, m&rsquo;avait paru une entr\u00e9e possible dans le milieu o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais si brusquement et si tristement tomb\u00e9e. Elle vivait seule au milieu du bois de Vach\u00e8res et il faisait bien froid cet hiver l\u00e0. Elle m&rsquo;attendait \u00e0 sa petite table d\u00e9pli\u00e9e, il y avait deux tabourets, deux tasses, et un aquarium de grande taille pos\u00e9 sous le hublot. Je me suis assise. Dans l&rsquo;aquarium s&rsquo;agitaient deux pythons marrons \u00e0 taches jaunes, l&rsquo;un tr\u00e8s nerveux cognait obstin\u00e9ment son museau contre la vitre. L&rsquo;autre sortait sa langue fourchue en ondulant dans l&rsquo;aquarium. Le museau du premier saignait, il continuait \u00e0 se fracasser en nous regardant, alors que la femme versait le th\u00e9. Elle m&rsquo;expliqua qu&rsquo;elle les avait achet\u00e9s dans un \u00e9levage de cave d&rsquo;immeuble en r\u00e9gion parisienne, je voyais d\u00e9j\u00e0 la cave du deuxi\u00e8me sous-sol de l&rsquo;appartement de ma m\u00e8re \u00e0 Nanterre, et que l&rsquo;un supportait mal la captivit\u00e9. Le placard de l&rsquo;angle de la caravane normalement destin\u00e9 \u00e0 une petite douche ou coin toilettes, (je n&rsquo;avais pas de connaissance en mati\u00e8re de caravane), \u00e9tait vou\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e9levage de souris blanches qu&rsquo;elle devait leur donner vivantes sinon ils n&rsquo;en voulaient pas. Combien de souris par jour&nbsp;? Je ne m&rsquo;en souviens pas, j&rsquo;en \u00e9tais \u00e0 \u00ab&nbsp;une femelle fait \u00e0 peu pr\u00e8s 150 souriceaux par an&nbsp;\u00bb, quand mon cerveau a op\u00e9r\u00e9 son brouillage et mon estomac son ramage.<\/p>\n\n\n\n<p>Un soir d&rsquo;avril et de p\u00e9nombre, je marchai pour sortir de ce lotissement-labyrinthe, route mal goudronn\u00e9e, us\u00e9e, trou\u00e9e, tas de pierres au pied des murs en pierre s\u00e8che se d\u00e9litant \u00e0 chaque orage, barri\u00e8res et haies des maisons r\u00e9centes, cl\u00f4tures de jardins en plastique, en fer, en bois, tenant dans la main droite une bouteille et de l&rsquo;autre un sac de sal\u00e9, tournant \u00e0 droite en face d&rsquo;une impasse, rue Louis Bl\u00e9riot, seulement des noms d&rsquo;aviateurs ici tandis que d&rsquo;autres ont des noms de fleurs, quand soudain un grognement funeste se fit entendre dans la nuit. Plusieurs grognements graves et funestes dans le noir. Je ralentis, posai chaque pied sur le sol en annulant tout bruit de pas, automatiquement en r\u00e9action de proie, (mais pourquoi moi toujours proie et pas pr\u00e9dateur \u00e0 la fin?) retins ma respiration. Je m&rsquo;enfilai doucement pour voir dans la rue Georges Guynemer, car il faut voir avant de fuir, avec la bouteille \u00e0 la main, voir ce r\u00f4deur ou bien quoi&nbsp;? JE VIS alors cinq \u00c9NORMES silhouettes de sangliers, une plus grosse que les autres, en train de fouiller de leur groin dans le bas-c\u00f4t\u00e9, en reniflant soufflant (s&rsquo;exprimant&nbsp;?) Je fis alors un volte-face rapide, efficace, et me mis \u00e0 courir d\u00e8s que tourn\u00e9 le coin de la rue. Ai pris alors ma voiture pour faire les deux cents m\u00e8tres me s\u00e9parant de l&rsquo;ap\u00e9ro, mon \u00e9co-anxi\u00e9t\u00e9 dans le rouge bataillant avec ma peur, mais quoi faire&nbsp;? Les sangliers \u00e9taient partis, ils avaient d\u00fb fuir ma personne, canalis\u00e9s par les barri\u00e8res de chaque c\u00f4t\u00e9, jusqu&rsquo;\u00e0 la route d\u00e9partementale.<br>\u00c0 la fin de l&rsquo;hiver, la laie avait mis au monde cinq marcassins dans un champ vierge du lotissement, champ appartenant \u00e0 un chasseur, lequel habitait l&rsquo;hiver ailleurs, et ceux qui le savaient se sont tus. Ici, selon les sujets, il y a les chasseurs, les taiseux et les autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait un grand champ que nous avions fait labourer puis aplani au moyen d&rsquo;un tronc tra\u00een\u00e9 derri\u00e8re notre voiture. Nous y avions plant\u00e9 notre r\u00eave de prairie. Mais seuls des chardons avaient pouss\u00e9, un grand champ de chardons, tr\u00e8s hauts, violets, roses et bleus. Au cours de l&rsquo;automne, reprenant le dimanche notre construction de r\u00eave de cabanon, en attendant il y avait une petite caravane, nous avons d\u00e9cid\u00e9 de nettoyer les chardons, afin de laisser la nature refaire ce qu&rsquo;elle voulait. On esp\u00e9rait comme avant. On esp\u00e9rait un peu d&rsquo;herbe pour faire pa\u00eetre un cheval. Nous avons mis le feu aux chardons secs, par petits morceaux de champ, et tranquillement suivi les carr\u00e9s nettoy\u00e9s avec nos pelles au cas o\u00f9. C&rsquo;\u00e9tait bien, c&rsquo;\u00e9tait propre, notre r\u00eave de prairie reprenait au point z\u00e9ro, avec en plus un cheval.<br>Puis le coteau m&rsquo; a soudain sembl\u00e9 tr\u00e8s beau, imaginant sous les acacias au printemps, au lieu de ces longues herbes s\u00e8ches, un petit tapis d&rsquo;herbe verte et courte. J&rsquo;ai mis le feu au coteau. Il longeait un chemin sur\u00e9lev\u00e9\u00a0: l&rsquo;ancienne voie ferr\u00e9e. Notre cabanon avait un puits, o\u00f9 s&rsquo;arr\u00eataient les petites locomotives \u00e0 vapeur pour se ravitailler en eau, du moins dans notre r\u00eave de locomotive. JE VIS le feu prendre tr\u00e8s vite, les herbes hautes s&rsquo;enflammaient en gerbes rouges de cinquante centim\u00e8tres de haut, sous les acacias, je frappai avec ma lourde pelle, j&rsquo;\u00e9tais seule, j&rsquo;appelai, un enfant est venu, je l&rsquo;ai envoy\u00e9 chercher du secours, mais nous \u00e9tions en pleine campagne, son p\u00e8re est venu, nous avons tap\u00e9 tap\u00e9, les arbres ne prenaient pas, c&rsquo;\u00e9tait l&rsquo;espoir, que \u00e7a s&rsquo;arr\u00eate aux herbes, que les arbres ne prennent pas. Nous \u00e9tions noirs, nous \u00e9tions br\u00fbl\u00e9s, l&rsquo;enfant regardait, un homme est arriv\u00e9, il nous aid\u00e9, tout \u00e0 coup nous n&rsquo;\u00e9tions plus seuls, la d\u00e9tresse \u00e9tait partag\u00e9e, notre courage a augment\u00e9, nous avons tap\u00e9, tap\u00e9, nous avons gagn\u00e9.<br>Au printemps, il y eut une d\u00e9licieuse herbe tendre sous les acacias, nous la regardions avec joie, sachant que plus jamais.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#Anthologie#37&nbsp;: CARAVANES JE VIS, lors d&rsquo;une soir\u00e9e arros\u00e9e de vins et embrum\u00e9e de fum\u00e9es, au milieu d&rsquo;individus rougeots et \u00e9dent\u00e9s accompagn\u00e9s, comment est-ce possible, de femmes plus jeunes et encore fra\u00eeches, \u00e0 croire qu&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 sale et balafr\u00e9 leur avait paru un jour s\u00e9duisant, un enfant de cinq ou six ans tombant de sommeil et s&rsquo;allongeant sur un lit servant <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie37-caravanes\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #37 | Caravanes<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":209,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6897,6056],"tags":[2220],"class_list":["post-168120","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-37-ransmayr-atlas","category-cycle-ete-2024","tag-caravane"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/168120","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/209"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=168120"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/168120\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=168120"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=168120"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=168120"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}