{"id":168132,"date":"2024-08-01T17:15:46","date_gmt":"2024-08-01T15:15:46","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168132"},"modified":"2024-08-01T17:17:36","modified_gmt":"2024-08-01T15:17:36","slug":"anthologie-37-trois-visions","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-trois-visions\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | trois visions"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vis les traces des pas qu\u2019il laissait derri\u00e8re lui. Il venait de marcher dans une flaque d\u2019eau avant de passer devant une vitrine abrit\u00e9e par un auvent en toile. L\u2019eau dessinait sur le sol sec le contour de ses semelles avec le dessin invers\u00e9 de leur relief. L\u2019empreinte laiss\u00e9e perdait ensuite ses d\u00e9tails pendant qu\u2019il s\u2019\u00e9loignait. Jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre. Il venait de traverser un \u00e9pais tapis de feuilles mortes. Les trous qu\u2019il laissait dans la couche pouvaient \u00e9voquer des traces de son passage jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019un autre pi\u00e9ton disperse l\u2019amas v\u00e9g\u00e9tal ou qu\u2019un coup de vent les efface. Il venait de couper sur une pelouse pour rejoindre la rue qu\u2019il voulait emprunter et ses chaussures \u00e9taient charg\u00e9es de terre noire et humide qui maculait le sol \u00e0 son passage. La boue de la ville est sale, l\u2019averse prochaine aura t\u00f4t fait de nettoyer le trottoir pour que l\u2019oubli s\u2019installe \u00e0 nouveau.<br>J\u2019aurais \u00e9t\u00e9 un Lenape, bien avant que les colons hollandais ne d\u00e9barquent. Sur l&rsquo;\u00eele de Manna-Hata, je traquerais la piste d\u2019un chevreuil dont les traces de pas longent le Shatemuc, la \u2009<em>rivi\u00e8re qui coule dans les deux sens<\/em>\u2009. L\u2019East River ne serait pas encore, ni les rues, ni les avenues, ni New York. Broadway ne serait encore qu\u2019un sentier entre les cerisiers sur lequel je pisterais mon prochain repas. La for\u00eat est un grand livre enti\u00e8rement \u00e9crit avec toutes sortes de traces. Je chercherais mon chemin dans ce labyrinthe.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis une ombre m\u2019envahir subitement, elle m\u2019obligeait \u00e0 baisser la t\u00eate, pris d\u2019une crainte ancestrale que le ciel ne me tombe dessus. Je gravissais un chemin sur le flanc de la montagne pour rejoindre la petite bergerie o\u00f9 j\u2019aime oublier le temps. Lorsque je levais la t\u00eate, un imposant nuage cachait le soleil, mais je ne suis pas certain qu\u2019il soit \u00e0 l\u2019origine de mon inqui\u00e9tude. J\u2019entendis les battements d\u2019ailes d\u2019un oiseau lourd derri\u00e8re un \u00e9pais buisson d\u2019aub\u00e9pine. Un vent \u00e9trangement frais me surprit.<br>J\u2019adorerais ces instants o\u00f9 la peur cherche une faille pour s\u2019immiscer dans mon esprit. Lorsqu\u2019on avance dans l\u2019inconnu, il conviendrait de ne pas avoir l\u2019esprit trop lisse afin de se r\u00e9server la possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre surpris. D\u2019\u00eatre envahi par une crainte de passage, de ressentir l\u2019inqui\u00e9tude. Je connaitrais une femme qui vivrait sur une \u00eele du Cap Vert. Elle vivrait dans la p\u00e9nombre jour et nuit, elle chanterait aussi sans discontinuer. M\u00eame quand elle dormirait, ses souffles sembleraient teint\u00e9s de paroles murmur\u00e9es et cadenc\u00e9es. Sa crainte ne serait pas le bruit, elle serait le silence. Sa peur ne serait pas l\u2019ombre, elle serait la lumi\u00e8re. Elle n\u2019aimerait pas les vides dans lesquels r\u00e9sonnent les \u00e9chos du temps. Elle fuirait la crainte, elle aurait peur de la peur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis dans la rue une jeune femme que je connaissais. Je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vue, mais j\u2019\u00e9tais incapable de me rappeler o\u00f9 c\u2019\u00e9tait et dans quelles circonstances. Le m\u00eame genre de sensation m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 envahi dans des lieux tels qu\u2019un croisement de rues ou devant un monument dans une ville que j\u2019arpentais pour la premi\u00e8re fois. Cette sensation n\u2019\u00e9tait pas seulement physique, elle \u00e9tait surtout temporelle. Je me dis que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cu ce moment. Je me souvenais avoir d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9 cette jeune femme et je me souvenais m\u2019\u00eatre dit que je l\u2019avais d\u00e9j\u00e0 vue.<br>C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un homme qui observerait des traces de pas pour pister un chevreuil et qui d\u00e9couvrirait les siennes. Il d\u00e9couvrirait les traces de ses pas alors qu\u2019il n\u2019y a aucune raison que ce soit les siennes, \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il n\u2019est jamais pass\u00e9 par l\u00e0. Ce seraient des traces anciennes, elles pourraient \u00eatre fossilis\u00e9es, mais ce serait bien les siennes. Il y aurait le contour de ses semelles avec le dessin invers\u00e9 de leur relief grav\u00e9 dans le calcaire sur le flanc d\u2019une montagne. L\u2019homme serait un indien qui vivrait dans la plaine. Il sourirait parce qu\u2019il aurait compris. Cet indien, ce serait moi. Je sourirais et j\u2019aurais racont\u00e9 cette histoire. J\u2019aurais racont\u00e9 comment j\u2019aurais pu d\u00e9couvrir mes propres traces de pas fossilis\u00e9s dans le calcaire sur le flanc d\u2019une montagne.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vis les traces des pas qu\u2019il laissait derri\u00e8re lui. Il venait de marcher dans une flaque d\u2019eau avant de passer devant une vitrine abrit\u00e9e par un auvent en toile. L\u2019eau dessinait sur le sol sec le contour de ses semelles avec le dessin invers\u00e9 de leur relief. L\u2019empreinte laiss\u00e9e perdait ensuite ses d\u00e9tails pendant qu\u2019il s\u2019\u00e9loignait. Jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre. 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