{"id":168246,"date":"2024-08-02T00:40:17","date_gmt":"2024-08-01T22:40:17","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168246"},"modified":"2024-08-02T08:04:46","modified_gmt":"2024-08-02T06:04:46","slug":"anthologie-37-quand-je-vois-ce-que-je-vois","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-quand-je-vois-ce-que-je-vois\/","title":{"rendered":"#anthologie #37| Quand je vois ce que je vois\u2026"},"content":{"rendered":"\n<p><em>JE VIS<\/em>\u2026 une jeune fille s\u2019asseoir en face de moi, les yeux baiss\u00e9s, ayant un peu de mal \u00e0 respirer. Aller chercher un verre d\u2019eau, le poser devant elle. Elle avait d\u00e9pos\u00e9 son manteau sur le si\u00e8ge \u00e0 c\u00f4t\u00e9, d\u00e9gag\u00e9 ses cheveux longs en arri\u00e8re, et avala tout, d\u2019un coup sec. Lui proposer de prendre son temps pour me dire la raison de ce rendez-vous \u00e0 mon Cabinet. Elle s\u2019effondra en larmes, les mains cachant son visage presque tout recouvert de sa chevelure brune. Poser un paquet de mouchoirs en papier devant elle. Elle en sortit un, tr\u00e8s vite, et \u00e9pongea comme elle put toute l&rsquo;eau qui ruisselait sur ses joues, son cou, et tombaient en chute libre sur son petit sac \u00e0 main qu\u2019elle avait gard\u00e9 sur ses genoux. Me lever pour a\u00e9rer quelque peu la pi\u00e8ce, placer la fen\u00eatre \u00e0 l\u2019espagnolette. Revenir lentement \u00e0 ma place derri\u00e8re le bureau. Les sanglots s\u2019\u00e9taient faits plus discrets. Lui proposer si elle pense que ce qu\u2019elle a \u00e0 me dire pour l\u2019heure, pour le moment pr\u00e9sent, tient en quelques mots, qu\u2019elle les \u00e9crive sur un papier si cela est moins difficile que de les exprimer oralement. Elle acquies\u00e7a. Lui tendre une feuille de papier blanc et un stylo \u00e0 quatre couleurs. Elle choisit le rouge. D\u00e9tourner volontairement mon regard, jeter un \u0153il distrait sur un de mes dossiers. Elle \u00e9crivit, vite, plia la feuille et la d\u00e9posa devant moi, dans le bon sens pour la lecture. Ouvrir d\u00e9licatement comme on d\u00e9cach\u00e8te une enveloppe avec pr\u00e9caution. Cinq mots en \u00e9criture b\u00e2ton avec des points de suspension entre chaque. MON PERE\u2026VIOL\u2026.MOI \u2026 ENFANT. Refermer la feuille et lui proposer de la conserver. Elle leva la t\u00eate vers moi. Pour la premi\u00e8re fois pouvoir distinctement croiser son regard, ses yeux encore voil\u00e9s par quelques m\u00e8ches de cheveux rebelles. Elle m\u2019adressa un l\u00e9ger sourire en forme de oui rassur\u00e9. Me saisir de mon grand cahier \u00e0 spirales, celui sur lequel je note tout ce que celui ou celle qui franchit la porte de mon bureau a \u00e0 me confier, tout ce qui est exprim\u00e9 \u00e0 intelligible voix, ou \u00e0 mots couverts, tout ce qui est hurl\u00e9 parfois, tout ce qui n\u2019est pas dit aussi. Elle me tendit le stylo. Choisir la couleur verte. Lui expliquer que dans le langage th\u00e9rapeutique des couleurs, en Inde et ailleurs aussi dans le monde, le vert est la couleur de la paix \u00e9motionnelle, la libert\u00e9 d\u2019\u00eatre, la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Lui faire remarquer que son \u00e9charpe, pos\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son manteau est de cette couleur, d\u2019un vert \u00e9clatant, m\u00eame. C\u2019\u00e9tait bon signe. Elle respirait maintenant calmement et s\u2019\u00e9tait redress\u00e9e sur son si\u00e8ge. Nous allions pouvoir commencer \u00e0 faire ce qu\u2019il y avait \u00e0 entreprendre. Dans la confiance et la d\u00e9termination. Les faits, rien que les faits. Avec la loi, toute la loi.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JE VIS\u2026<\/em> une nuit une danse des \u00e9toiles. Pas quelque \u00e9toile filante que j\u2019aurai pu voir en plusieurs exemplaires, une vraie danse d\u2019une bonne dizaine d\u2019\u00e9toiles, tr\u00e8s haut dans le ciel et tr\u00e8s distinctes. Sur le moment, je d\u00e9tournais mon regard, je fermais les yeux, les ouvrais \u00e0 nouveau, pensant \u00e0 une anomalie \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de mon globe oculaire, comme un d\u00e9but de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence maculaire. Rien n\u2019y faisait, les danseuses lointaines mais bien visibles s\u2019en donnaient \u00e0 lumi\u00e8re joie. Des lucioles en plein vol, \u00e0 haute altitude en farandole. J\u2019\u00e9tais allong\u00e9e dans l\u2019herbe depuis un moment, je venais de finir de participer \u00e0 une r\u00e9union du soir dans le cadre d\u2019une universit\u00e9 d\u2019\u00e9t\u00e9 de danse. Bien s\u00fbr on aurait pu me r\u00e9torquer que comme j\u2019avais dans\u00e9 toute la journ\u00e9e, pas \u00e9tonnant que la fatigue de la soir\u00e9e, affal\u00e9e par terre, conduisit au d\u00e9lire. Certes, l\u2019argument aurait pu \u00eatre convaincant si ma voisine de droite qui \u00e9tait rest\u00e9e elle aussi apr\u00e8s la r\u00e9union que nous avions eu en plein air, ce soir de canicule, n\u2019avait pas vu la m\u00eame sc\u00e8ne que moi. Lorsque je compris que ce que je voyais \u00e9tait bien r\u00e9el, j\u2019osais l\u2019interroger et elle me r\u00e9pondit que oui, elle aussi, depuis un moment remarquait un dr\u00f4le de man\u00e8ge dans le ciel. J\u2019eus une sensation \u00e9trange, rassur\u00e9e de ne pas \u00eatre la seule \u00e0 voir ce que j\u2019observais et surprise par ce qui se pr\u00e9sentait \u00e0 nous. Nulle inqui\u00e9tude mais un sentiment que je n\u2019arriverais jamais \u00e0 partager avec le plus grand nombre ce que nous \u00e9tions toutes les deux en train de vivre. Pas un art de la rue, un art du ciel, pas des danseuses \u00e9toiles, des \u00e9toiles danseuses. Lorsqu\u2019une troisi\u00e8me femme \u00e0 ma droite, que je n\u2019avais ni vue ni entendue s\u2019approcher de nous vint s\u2019accroupir \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s et nous murmurer \u00e0 l\u2019oreille vous avez vu ce qu\u2019il se passe dans le ciel&nbsp;? j\u2019ai compris qu\u2019il se passait quelque chose de tr\u00e8s important, plus que cela, de surnaturel. Un surnaturel qui ne faisait que commencer \u00e0 s\u2019exposer, en pleine nuit, une nuit qui allait longue, tr\u00e8s longue et nous n\u2019avions assist\u00e9 qu\u2019au prologue de cet \u00e9trange ballet.<\/p>\n\n\n\n<p><em>JE VIS\u2026<\/em> un effroi terrible dans le regard de celui qui annon\u00e7a \u00e0 la petite fille que son p\u00e8re \u00e9tait parti et qu\u2019il ne reviendrait pas. Je vis une terreur immense dans le regard de la petite fille qui ne comprenait ce que cet homme lui disait. Je vis un chagrin inconsolable dans le regard de la m\u00e8re, incapable de parler, et laissant faire son fr\u00e8re, le laisser annoncer cette nouvelle, d\u2019une disparition qui n\u2019\u00e9tait pas une mort mais tout comme, \u00e0 cette petite fille qui n\u2019avait pas demand\u00e9 \u00e0 souffrir, pas \u00e0 son \u00e2ge, pas encore. Je vis l\u2019angoisse des lendemains dans le regard du grand fr\u00e8re de la petite fille, ce jeune gar\u00e7on qui lui, \u00e0 cet instant o\u00f9 tout bascula, savait d\u00e9j\u00e0, quand, comment, par qui, elle ne le sut jamais, que le p\u00e8re ne reviendrait pas, jamais, qu\u2019il en avait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 une autre, une autre femme, que leur m\u00e8re, \u00e0 eux, et nous alors&nbsp;? Nous ses enfants, il en faisait quoi&nbsp;? Rien, nada. Longtemps, longtemps, tr\u00e8s longtemps apr\u00e8s, ces deux-l\u00e0, devenus grands entendirent des mots dans la bouche de ce p\u00e8re enfui jeune, puis, vieux, tr\u00e8s vieux, retrouv\u00e9, parce que la vie, parce que pardon, peut-\u00eatre, &nbsp;parce que besoin de revoir avant d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9s pour de bon. Des mots pour expliquer, des mots pour comprendre, des mots pour entendre. Mais des mots trop tard, des mots qui ne r\u00e9parent pas, des mots qui ne font pas oublier, des mots qui ne consolent pas parce qu\u2019il n\u2019y a plus rien \u00e0 consoler. Rien que des mots sans rien dedans. Des mots morts n\u00e9s.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>JE VIS\u2026 une jeune fille s\u2019asseoir en face de moi, les yeux baiss\u00e9s, ayant un peu de mal \u00e0 respirer. Aller chercher un verre d\u2019eau, le poser devant elle. Elle avait d\u00e9pos\u00e9 son manteau sur le si\u00e8ge \u00e0 c\u00f4t\u00e9, d\u00e9gag\u00e9 ses cheveux longs en arri\u00e8re, et avala tout, d\u2019un coup sec. 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