{"id":168457,"date":"2024-08-02T16:52:40","date_gmt":"2024-08-02T14:52:40","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168457"},"modified":"2024-08-02T17:21:29","modified_gmt":"2024-08-02T15:21:29","slug":"anthologie-37-trois-especes-de-portes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-trois-especes-de-portes\/","title":{"rendered":"# anthologie # 37 | trois esp\u00e8ces de portes"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vis ce que j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de ne pas voir. J\u2019\u00e9tais partie \u00e0 pied, dans l\u2019espoir de me perdre un peu, pour mieux me retrouver et je pensais \u00eatre arriv\u00e9e \u00e0 mes fins. La ville \u00e9trang\u00e8re faisait de moi ce qu\u2019elle voulait et c\u2019est ce que je cherchais. J\u2019avais \u00e9chapp\u00e9 aux trajets fl\u00e9ch\u00e9s, sans faire malgr\u00e9 tout l\u2019\u00e9conomie de la grande halle aux structures m\u00e9talliques, ni d\u2019une statue de princesse nostalgique qui m\u2019avait sans doute aiguill\u00e9e&nbsp;: face \u00e0 elle je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 si c\u2019\u00e9tait bien la femme au destin tragique du livre. Le fleuve qui l\u2019accompagnait m\u2019avait fait comprendre que je ne m\u2019\u00e9tais pas tromp\u00e9e. En la quittant, j\u2019avais retrouv\u00e9 les avenues tristes, des ann\u00e9es cinquante, taill\u00e9es au cordeau&nbsp;; j\u2019avais voulu les fuir mais tout \u00e9tait \u00e0 angle droit et pr\u00e8s d\u2019une intersection, s\u2019est impos\u00e9 un b\u00e2timent gris. Des visiteurs silencieux en sortaient, et \u00e0 l\u2019instant, j\u2019ai compris de quoi il s\u2019agissait&nbsp;: je suis entr\u00e9e \u00e0 mon tour dans la maison de la Terreur. Murs tapiss\u00e9s de photos, visages des deux r\u00e9gimes, extraits de films, archives, profusion de documents, comme autant de preuves \u00e0 l\u2019appui d\u2019une d\u00e9monstration trop lourde. Avec le poids de la visite sur les \u00e9paules, j\u2019ai suivi les fl\u00e8ches. Je suis descendue. Et l\u00e0, en d\u00e9couvrant les caves aux murs impr\u00e9gn\u00e9s par l\u2019odeur de la souffrance, j\u2019ai compris qu\u2019\u00e9taient expos\u00e9s de vrais instruments de torture, dans des cellules inhumaines, chaque \u00e9l\u00e9ment souterrain parfaitement conserv\u00e9, et offert \u00e0 la stup\u00e9faction des touristes. Quand je suis remont\u00e9e \u00e0 la surface, je n\u2019\u00e9tais plus la m\u00eame. La nuit venait de tomber et le grand fleuve fuyait pour \u00e9viter de r\u00e9pondre \u00e0 la grande question. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis \u00e0 l\u2019\u00e9tage de la maison annexe, dans la paisible petite ville, trois fen\u00eatres sans vitres. Le lieu semblait d\u00e9saffect\u00e9, pourtant, un \u00eatre \u00e0 part y vivait \u00e9pisodiquement. Pendant l\u2019hiver, des cartons avaient tenu lieu de vitres, comme si l\u2019occupant ne voulait pas remettre les rectangles de verre qui \u00e0 la fois isolent et laissent entrer la lumi\u00e8re. Peut-\u00eatre ne pouvait-il pas faire le chemin qui pouvait le mener \u00e0 la r\u00e9paration des fen\u00eatres. Un lambeau de drapeau noir et blanc remuait un peu comme un rideau, comme une silhouette sur un radeau. Mais personne. Des herbes folles, une voiture verdie, gar\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9 depuis une \u00e9ternit\u00e9. Mais personne. Juste la rumeur&nbsp;: on croisait l\u2019occupant parfois couvert de peinture, parfois portant des sacs pleins de bribes pour r\u00e9aliser d\u2019\u00e9ventuelles installations, parfois faisant la manche. L\u00e0, on ne le voit plus. Il a peut-\u00eatre chang\u00e9 d\u2019endroit. Pris la tangente, disent-ils. Au pied de la maison, trois grosses \u00e9toiles dor\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 pos\u00e9es. Sans doute par lui. On ne sait pas pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis il y a peu dans la grande salle \u00e0 manger des s\u00e9niors une belle dame \u00e2g\u00e9e qui attirait l\u2019attention parmi les quelques convives assis autour de la table ronde. L\u2019amie qui l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e m\u2019invita \u00e0 lui parler. Apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9, par peur de troubler son repas, je me penchai vers elle\u00a0: ses cheveux blancs, habilement tress\u00e9s ou ramass\u00e9s \u00e9taient retenus par toutes sortes de petites barrettes plates, comme celles des petites filles. Elle avait le regard brillant de ceux qui savent et s\u2019appr\u00eatent distiller leur secret avec d\u00e9lectation. Elle confirma ce qui se disait\u00a0: oui, elle avait bien vendu la maison de Roche \u00e0 la c\u00e9l\u00e8bre chanteuse am\u00e9ricaine, amoureuse du po\u00e8te vagabond. Mais surtout, elle avait retrouv\u00e9 sous le carrelage quelques croquis et bribes griffonn\u00e9s par l\u2019artiste disparu et elle pr\u00e9parait le livre de la d\u00e9monstration\u00a0: les images fantastiques des po\u00e8mes avaient bien jailli au contact des lieux, et de l\u2019\u00e9conomie rurale \u2014 champs, for\u00eat, lavoir-miroir\u2014 elle avait les preuves. A voix basse, elle ajouta une confidence\u00a0: il ne me reste plus que la table des mati\u00e8res et j\u2019aurai fini\u2026 Mais revenez, je vous parlerai aussi de l\u2019encrier. Son encrier\u2026 Elle poursuivit le repas comme si de rien n\u2019\u00e9tait mais je savais que d\u00e9sormais elle m\u2019attendait pour la suite. \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vis ce que j\u2019avais d\u00e9cid\u00e9 de ne pas voir. J\u2019\u00e9tais partie \u00e0 pied, dans l\u2019espoir de me perdre un peu, pour mieux me retrouver et je pensais \u00eatre arriv\u00e9e \u00e0 mes fins. La ville \u00e9trang\u00e8re faisait de moi ce qu\u2019elle voulait et c\u2019est ce que je cherchais. 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