{"id":168541,"date":"2024-08-02T20:47:35","date_gmt":"2024-08-02T18:47:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168541"},"modified":"2024-08-03T10:09:11","modified_gmt":"2024-08-03T08:09:11","slug":"anthologie-10-le-costume-de-tergal-gris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-10-le-costume-de-tergal-gris\/","title":{"rendered":"#anthologie #19 | Le costume de tergal gris"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelqu\u2019un de l\u2019Aquila l\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la boutique pour le vendre. Il \u00e9tait comme neuf. Il \u00e9tait en tergal. Il croit que c\u2019est celui qu\u2019il porte sur la photo. C\u2019\u00e9tait ce costume l\u00e0. C\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de l\u2019Aquila qui le vendait parce que son fils avait grandi alors qu\u2019il n\u2019avait mis que quelques fois. La couleur \u00e9tait gris clair. L\u2019\u00e9toffe \u00e9tait du tergal gris, gris clair. Il l\u2019avait trouv\u00e9 dans une droguerie o\u00f9 il avait achet\u00e9 un pull over au fr\u00e8re de ma fr\u00e8re Bettino, avec un col en V. Ils \u00e9taient tous les trois, ils se promenaient, lui, Augusto, qui jouait de l\u2019accord\u00e9on, et Gianino, celui qui habitait \u00e0 Ascoli Piselli, qui s\u2019\u00e9tait mari\u00e9 et qui \u00e9tait all\u00e9 habiter l\u00e0-bas. Gianino le voulait, il \u00e9tait trop petit pour lui. Antonio l\u2019a pris, il lui allait bien, il avait deux ans de moins qu\u2019Augusto et Gianino, il avait seize, dix sept ans. Il avait une autre photo aussi avec ce costume, qu\u2019il avait faite pour sa carte d\u2019identit\u00e9, et qu\u2019il avait donn\u00e9 \u00e0 son fils Giovanni. Cette photo d\u2019identit\u00e9, il en reste un exemplaire sur sa carte d\u2019identit\u00e9 du 19 ao\u00fbt 1960 o\u00f9 il lui manque deux jours pour avoir ving et un ans. Nationalit\u00e9 italienne. R\u00e9sident \u00e0 Paganica. Via Fontenuova n\u00b0117. C\u00e9libataire. Ouvrier. 1m65. Cheveux ch\u00e2tains.Yeux ch\u00e2tains. Le marchand en voulait dix sept mille lires. Il lui a donn\u00e9 pour quinze mille. Antonio avait dit : \u201cNon, c\u2019est top cher, je ne peux pas.\u201d Ce marchand, il avait le t\u00e9l\u00e9phone. Et, pas loin, il y avait un t\u00e9l\u00e9phone public. C\u2019\u00e9tait une droguerie o\u00f9 il vendait de la laine et des \u00e9toffes. Son fr\u00e8re avait un bureau de tabac. Son autre fr\u00e8re\u00a0 avait une autre boutique. Il s\u2019appelait Damiani. Ce costume, il l\u2019a apport\u00e9 en France. La veste. Il l&rsquo;a jet\u00e9. Il a encore un pantalon tout brillant, gris. Il \u00e9tait maigre \u00e0 l\u2019\u00e9poque. Il le portait encore \u00e0 la naissance de sa fille, Th\u00e9r\u00e8se. Tout le monde lui demandait o\u00f9 il avait achet\u00e9 ce pantalon. La photo est tr\u00e8s ab\u00eem\u00e9e, elle a \u00e9t\u00e9 retrouv\u00e9e apr\u00e8s le tremblement de terre. Elle \u00e9tait sur la chemin\u00e9e. Elle est en noir et blanc. Elle a jauni. Le gauche a une d\u00e9chirure transversale. Le bord inf\u00e9rieur est d\u00e9chiquet\u00e9. Au dos, il est \u00e9crit Farrania, c\u2019est imprim\u00e9. Au crayon \u00e0 papier, il est \u00e9crit 6836. Il pose assis sur une borne blanche au bord de la route, au milieu de l\u2019herbe. Derri\u00e8re lui on voit un potager, avec des piquets, des plants de tomates sans doute. Encore derri\u00e8re des arbres. Encore derri\u00e8re deux maisons : l\u2019une \u00e0 gauche, dont on distingue \u00e0 peine un morceau du toit, l\u2019autre, \u00e0 droite, blanche, assez grande, dont on voit les fen\u00eatres \u00e0 l\u2019\u00e9tage, trois, et le toit. Ce sont des maisons assez modernes. La cr\u00eate des montagnes. Un ciel uniforme. C\u2019est s\u00fbrement l\u2019\u00e9t\u00e9. Il a crois\u00e9 ses jambes, sa jambe droite est pos\u00e9e sur son genou. Il porte des chaussures de ville, des mocassins en cuir. Une chemise blanche. Une cravate claire et large. Les mains sont crois\u00e9es sur la cuisse gauche. Son corps est tourn\u00e9 vers sa gauche. Ses cheveux sont tr\u00e8s noirs sur la photo, et \u00e9pais, coiff\u00e9s en arri\u00e8re, assez longs. Il ne sourit pas, il a pris un air r\u00eaveur, il a les yeux presque ferm\u00e9s comme un po\u00e8te romantique. Il existe une deuxi\u00e8me photo d&rsquo;Antonio avec ce costume. Prise le m\u00eame jour. Au dos de la photo, un tampon bleu indique Foto Agnelli Felice L&rsquo;Aquila &#8211; Telef. 38-88, la m\u00eame inscription imprim\u00e9e ferrania, et au crayon \u00e0 papier, le num\u00e9ro 6835. Elle a donc \u00e9t\u00e9 prise avant la pr\u00e9c\u00e9dente. Il pose dans la rue, en appui sur le pied droit, avec un contraposto \u00e9l\u00e9gant. La main gauche est dans la poche. La cravate s\u2019envole un peu au vent. Le bras droit est le long du corps, la main repli\u00e9e. Il sourit en regardant timidement l\u2019appareil. On voit \u00e0 peine ses yeux. Il est encadr\u00e9 par deux murs clairs de part et d\u2019autre, surmont\u00e9s de v\u00e9g\u00e9tation, le toit d\u2019un b\u00e2timent \u00e0 gauche, avec d\u2019innombrables fen\u00eatres. Au fond, toujours la montagne, et un ciel blanc.\u00a0<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelqu\u2019un de l\u2019Aquila l\u2019avait d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 la boutique pour le vendre. Il \u00e9tait comme neuf. Il \u00e9tait en tergal. Il croit que c\u2019est celui qu\u2019il porte sur la photo. C\u2019\u00e9tait ce costume l\u00e0. C\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de l\u2019Aquila qui le vendait parce que son fils avait grandi alors qu\u2019il n\u2019avait mis que quelques fois. La couleur \u00e9tait gris clair. 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