{"id":168816,"date":"2024-08-04T01:28:51","date_gmt":"2024-08-03T23:28:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168816"},"modified":"2024-08-04T01:28:52","modified_gmt":"2024-08-03T23:28:52","slug":"anthologie-39-trou-de-memoire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-39-trou-de-memoire\/","title":{"rendered":"#anthologie #39 | Trou de m\u00e9moire"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans l\u2019histoire d\u2019avant mon histoire, la m\u00e8re part le soir. Elle part sans que l\u2019enfant sache le d\u00e9part de sa m\u00e8re. La bu\u00e9e fr\u00eale du souffle sur le velux du salon. Dans l\u2019autre pi\u00e8ce l\u2019enfant et l\u2019envie qui te tord le ventre d\u2019en finir avec tout \u00e7a. De partir pour de bon. Difficile de repousser la fatigue et les id\u00e9es noires. Nuits de sueur sur le monde trop petit, le canap\u00e9 \u00e9troit, barricade de cartons pour ne pas s\u2019installer \u2013 vers o\u00f9 aller alors \u2013 pr\u00e9misses d\u00e9j\u00e0 de la maison, du vide \u00e0 venir, des nuits froides de sueur quand tu comptes les jours de son retour. Rester cach\u00e9 dans l\u2019ombre du petit couloir et observer la fr\u00e9n\u00e9sie des doigts qui arrachent les cils, grattent le blanc, la poudre des plaques dans les cheveux. Les trous dans la m\u00e9moire, quand tu ressasses les nuits de sueur d\u2019un corps \u00e0 l\u2019inconfort.<br><br>Souvent tu descends trop vite pour les petites jambes le chemin bord\u00e9 d\u2019arbres. \u00c0 la vue du rempart m\u00e9tallique, d\u00e9j\u00e0 les pas qui s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent quand tu passes devant la grande demeure. L\u2019envol des chiens noirs, attach\u00e9s, pierre au cou, et la furie \u00e0 m\u00eame la gueule, les pattes \u00e9puis\u00e9es d\u2019avoir tent\u00e9 la course avec le corps tant aim\u00e9, qu\u2019on observe de loin triompher de la b\u00eate violente. \u00c0 l\u2019arriv\u00e9e, puiser le courage du fond de son enfance, et remonter avec toi cette rue, \u00e0 la tomb\u00e9e du noir, avec le loup \u00e0 mes d\u00e9pens. Quelque chose qui remue sur ce chemin tentaculaire. S\u2019emmailloter de ta pr\u00e9sence, et soutenir l\u2019attente, tout le jour, de ton retour.<br><br>Dans la baignoire sabot, le vase renvers\u00e9. La peur d\u2019\u00eatre seule. Les feuilles et les fleurs qui flottent \u00e0 la surface de l\u2019eau. Mais tu n\u2019as plus peur de ton reflet. Tu fais face \u00e0 l\u2019eau avant de t\u2019immerger. Tu pourrais bien remplir tes poumons jusqu\u2019\u00e0 plus soif. Toi, devant le miroir d\u00e9formant de l\u2019onde, avec le bleu infini du ciel derri\u00e8re la petite fen\u00eatre. D\u2019ici, on pouvait voir tout le terrain. La pelouse, avec au milieu les barres d\u2019immeubles. Oranges tous. La cit\u00e9-jardin. La pente qui descendait doucement de la Butte jusqu\u2019au lac. Les balan\u00e7oires. La joie des grands chemins. Le lac \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e, qui s\u2019\u00e9tendait vers une autre rive, o\u00f9 on apercevait d\u2019autres barres d\u2019immeubles. D\u2019autres maisons, plus loin. De chaque c\u00f4t\u00e9 de la Butte, la for\u00eat. C\u2019est une route de b\u00e9ton qui traverse, hors de toute cette nature. Durant le jour, quand tu es l\u00e0, il faut choisir entre les baignades dans le lac, les promenades en for\u00eat, la lecture d\u2019un roman ou le sommeil \u00e0 rattraper. Il y a beaucoup de temps. Tu fumes des Rothmans rouge. Tu es bien. Sur le bord, tu laisses pendre tes pieds dans l\u2019eau. Tu ne frissonnes pas quand des enfants te fr\u00f4lent.<br><br>Apr\u00e8s le d\u00e9part dans le petit deux-pi\u00e8ces, tu n\u2019as plus r\u00e9pondu au t\u00e9l\u00e9phone. Tu es partie sans te retourner, sans ouvrir les cartons, sans m\u00eame sortir les livres que je r\u00e9pandais sur le sol pour attirer ton attention. Tu as quitt\u00e9 le Vieux-Port. Sa Cha\u00eene et sa Lanterne dans l\u2019oubli du p\u00e8re et de l\u2019enfant. Tu \u00e9tais tout l\u2019inconnu assembl\u00e9 en un seul corps. Tu le restes encore aujourd\u2019hui. Ta vie a chang\u00e9. Nous vivions dans ton monde, dans tes tristesses, avec les piles d\u2019assiettes entass\u00e9es dans l\u2019\u00e9vier. La puanteur qui en r\u00e9sultait. Les mouches. La moisissure. Tes sommeils interminables. Parfois tout le jour. Et les nuits de solitude aussi, d\u2019angoisse, pass\u00e9es \u00e0 t\u2019attendre, calfeutr\u00e9 sous une couverture, pr\u00e8s de la grande affiche aux monstres \u2013 les marionnettes de Dominique Houdart \u2013 qu\u2019il t\u2019avait vol\u00e9e \u00e0 la maison de la culture cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0. Souvenir de votre rencontre.<br><br>Ces r\u00e9veils sans personne pour me regarder. Ces promenades sans personne pour nous voir fondre en larmes. Le retour au milieu de cette butte de b\u00e9ton, son architecture moderniste, la richesse de sa composition urbaine, reflet de ce r\u00eave inalt\u00e9rable d\u2019offrir du beau pour les prolos. Ici, je peux passer en revue mes souvenirs d\u2019enfance avec toi, ton basculement dans le temps, dans la folie. Les journ\u00e9es interminables \u00e0 l\u2019appartement o\u00f9 l\u2019odeur de tabac froid stagnait dans l\u2019air humide. Les murs suintants de moisissure. Le d\u00e9fil\u00e9 des amants sans cesse renouvel\u00e9. Les cendriers remplis dans le salon de l\u2019appartement vide. Toujours vide. Et le chemin parcouru jusqu\u2019\u00e0 ma vingti\u00e8me ann\u00e9e. Ici, je peux faire revivre ton image et recopier les phrases que tu laissais tra\u00eener sur la table du salon. Si ta vie ne s\u2019\u00e9tait pas enti\u00e8rement arr\u00eat\u00e9e l\u00e0-bas avec lui, rien de tout cela ne serait arriv\u00e9. Je n\u2019aurais pas eu \u00e0 le rencontrer. Ni \u00e0 scander tes mots comme des po\u00e8mes.<br><br><em>Le dernier po\u00e8me connu de Sylvia Plath, \u00ab Edge \u00bb, \u00ab Extr\u00e9mit\u00e9 \u00bb ou \u00ab Seuil \u00bb, \u00e9crit le 5 f\u00e9vrier 1963, dessine le portrait d\u2019une femme arriv\u00e9e aux limites du langage, que rien ni personne ne semble pouvoir secourir. Les premiers mots commencent par l\u2019\u00e9vocation de la mort propre, avec une r\u00e9f\u00e9rence peut-\u00eatre \u00e0 M\u00e9d\u00e9e : \u00ab Voici parfaite la femme. \/ Mort, \/\/ Son corps arbore le sourire de l\u2019accomplissement ; \/ L\u2019illusion d\u2019une n\u00e9cessit\u00e9 grecque \/\/ Flotte parmi les volutes de sa toge ; \/ Ses pieds \/\/ Nus semblent dire : \/ Nous sommes arriv\u00e9s jusqu\u2019ici, c\u2019est fini \/\/ (\u2026) \u00bb.<br><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans l\u2019histoire d\u2019avant mon histoire, la m\u00e8re part le soir. Elle part sans que l\u2019enfant sache le d\u00e9part de sa m\u00e8re. La bu\u00e9e fr\u00eale du souffle sur le velux du salon. Dans l\u2019autre pi\u00e8ce l\u2019enfant et l\u2019envie qui te tord le ventre d\u2019en finir avec tout \u00e7a. De partir pour de bon. Difficile de repousser la fatigue et les id\u00e9es <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-39-trou-de-memoire\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #39 | Trou de m\u00e9moire<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":432,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6899,6056,1],"tags":[],"class_list":["post-168816","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-39-rolin-collections-accumulations","category-cycle-ete-2024","category-atelier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/168816","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/432"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=168816"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/168816\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=168816"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=168816"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=168816"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}