{"id":168873,"date":"2024-08-04T11:31:03","date_gmt":"2024-08-04T09:31:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=168873"},"modified":"2024-08-05T11:16:47","modified_gmt":"2024-08-05T09:16:47","slug":"anthologie37-prendre-la-route","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie37-prendre-la-route\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | prendre la route"},"content":{"rendered":"\n<div style=\"height:40px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">JE VIS se froisser l\u2019\u00e9tendue bleue de la mer. Je la vis se ti\u00e9dir et se peupler de m\u00e9duses \u00e0 longs filaments et d\u2019algues empoisonnantes. Un jour je vis s\u2019effondrer un pan de montagne sous l\u2019effet des pluies diluviennes et courir la vague assassine, d\u00e9truisant la vall\u00e9e o\u00f9 je vivais. Je vis la panique dans les yeux ce jour-l\u00e0. Je vis les jardins br\u00fbler, ceux \u00e0 qui je m\u2019\u00e9tais longtemps consacr\u00e9e, et mes arbustes mourir \u00e0 cause de la s\u00e9cheresse. Je vis aussi les berges de la rivi\u00e8re sauvage envahies de gens sans respect et les oiseaux des cascades refoul\u00e9s vers l\u2019amont. Je vis la fin de ma vie au Sud. Alors j\u2019entrevis la n\u00e9cessit\u00e9 de me d\u00e9placer, de changer de campement.<br>L\u2019inqui\u00e9tude \u00e9tait l\u00e0, fix\u00e9e dans mon corps, impossible \u00e0 d\u00e9loger. La respiration m\u2019avait \u00e9t\u00e9 pour ainsi dire enlev\u00e9e, l\u2019espoir s\u2019\u00e9tait grill\u00e9 comme l&rsquo;insecte contre la lampe. Je d\u00e9sirai retrouver le scintillement des \u00e9toiles. Un matin la d\u00e9cision \u00e9tait prise. J\u2019ouvris une carte des territoires et entrepris de me trouver un asile.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">JE VIS la for\u00eat se densifier \u00e0 l\u2019approche des monts aux sommets couverts de neige, les villes se rar\u00e9fier. La route avait de l\u2019allure. Un \u00e9trange pays se dessinait au fur et \u00e0 mesure comme un paysage am\u00e9ricain. Fermes isol\u00e9es. Animaux regroup\u00e9s sous les arbres en attente de rentrer \u00e0 l\u2019\u00e9table. Le temps annonc\u00e9 pour les jours suivants n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re fameux, chutes de neige pr\u00e9vues en plaine avant de tourner en pluie. Je lus les panneaux indicateurs plant\u00e9s au croisement des grands chemins, relevai pour les noter dans mon carnet les noms de r\u00e9gions \u00e0 visiter, les num\u00e9ros de route. A mon arr\u00eat suivant je d\u00e9ployai la carte sur le capot en fumant lentement une cigarette. L\u2019air qui venait des hauteurs \u00e9tait glacial. Je n\u2019imaginai rien de ce qui pouvait arriver.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">JE VIS un homme sous le tilleul qui regardait vers la maison, un homme jeune en habits us\u00e9s sales de poussi\u00e8re et de sang. Il avait le visage en sueur, sac d\u00e9pos\u00e9 \u00e0 ses pieds, et il semblait au bord de pleurer. Il repensait au chemin parcouru depuis sa naissance, au froid support\u00e9, \u00e0 toute la mis\u00e8re, la faim, le poids des deuils successifs, le poids de l\u2019absence, et il \u00e9tait pr\u00eat \u00e0 c\u00e9der au d\u00e9sespoir. Pourtant je sentis qu\u2019il \u00e9tait parvenu au seuil de quelque chose de grand et qu&rsquo;il avait le d\u00e9sir de vieillir encore pour savoir ce qu\u2019il en \u00e9tait de la survie, de l&rsquo;esp\u00e9rance et de la mort. Il comprenait qu\u2019il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 non, les corps de ses parents \u00e9taient simplement rest\u00e9s en arri\u00e8re, ensevelis dans l\u2019obscur, et il n\u2019avait gard\u00e9 d\u2019eux qu\u2019une m\u00e9moire floue au bord des l\u00e8vres, presque \u00e9dulcor\u00e9e, et maintenant il cherchait un autre visage, un autre rep\u00e8re. Quand il la vit sortir de la maison, un panier \u00e0 linge pos\u00e9 sur la hanche, il remarqua sa peau blanche et l&rsquo;\u00e9lanc\u00e9 de sa silhouette.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:20px\">JE VIS la femme assise dans la cuisine et la dr\u00f4le de lumi\u00e8re filtr\u00e9e par les fen\u00eatres \u00e0 vitrage ancien, du verre fait \u00e0 la main avec ce genre d&rsquo;imperfections qui diffractent les lueurs et accentuent les couleurs. \u00c9tait-ce le matin ou le soir ? Je me souviens que c&rsquo;\u00e9tait \u00e0 l&rsquo;approche du soir. Il y avait de l&rsquo;ambre chaud r\u00e9pandu dans la pi\u00e8ce qui se glissait dans la r\u00e9serve \u00e0 l&rsquo;arri\u00e8re et r\u00e9v\u00e9lait un four \u00e0 bois que je n&rsquo;avais pas encore remarqu\u00e9 dans son recoin. J&rsquo;\u00e9tais dans mes d\u00e9buts d&rsquo;installation et la grande maison me r\u00e9servait bien d&rsquo;autres surprises.<\/p>\n\n\n\n<pre class=\"wp-block-verse\">\u00e0 l'arrach\u00e9 encore cette #37<br>et cette contrainte du pass\u00e9 simple... ah la la ! vraiment \"pas simple\" ! <\/pre>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>JE VIS se froisser l\u2019\u00e9tendue bleue de la mer. Je la vis se ti\u00e9dir et se peupler de m\u00e9duses \u00e0 longs filaments et d\u2019algues empoisonnantes. Un jour je vis s\u2019effondrer un pan de montagne sous l\u2019effet des pluies diluviennes et courir la vague assassine, d\u00e9truisant la vall\u00e9e o\u00f9 je vivais. Je vis la panique dans les yeux ce jour-l\u00e0. 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