{"id":169179,"date":"2024-08-05T09:25:51","date_gmt":"2024-08-05T07:25:51","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=169179"},"modified":"2024-08-05T09:28:24","modified_gmt":"2024-08-05T07:28:24","slug":"anthologie-40-continuums-hypothetiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-40-continuums-hypothetiques\/","title":{"rendered":"#anthologie #40 | continuums hypoth\u00e9tiques"},"content":{"rendered":"\n<p><em>Je cherchais un livre dans ma biblioth\u00e8que (\u00e9tait-ce un pr\u00e9cis de science-fiction ou un expos\u00e9 de quelques th\u00e9ories spatio-temporelles\u2009?) et je suis tomb\u00e9 dessus. Vous savez, les livres qui se cachent derri\u00e8re les livres, ceux qu\u2019on croit perdus parce qu\u2019ils sont rang\u00e9s \u00e0 l\u2019abri des regards, couch\u00e9s derri\u00e8re d\u2019\u00e9pais volumes debout sur leur tranche dans un renfoncement improbable, ceux qu\u2019on a oubli\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 cet instant o\u00f9 leur titre r\u00e9veille en nous un lointain et tr\u00e8s vague souvenir. Quatre volumes, pas tr\u00e8s grands mais assez \u00e9pais. Le<\/em> Registre des hypoth\u00e8ses<em>, tomes&nbsp;1 \u00e0 4, \u00e9taient pour un auteur ce qu\u2019un trousseau de clefs est pour un serrurier&nbsp;: une fa\u00e7on suppos\u00e9e simple d\u2019ouvrir les portes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je me suis allong\u00e9 devant ma biblioth\u00e8que avec les quatre volumes que j\u2019ai pos\u00e9s pr\u00e8s de moi. C\u2019\u00e9tait le matin. J\u2019ai pris le premier livre, celui du dessus, j\u2019ai \u00e9pousset\u00e9 la couverture et je l\u2019ai ouvert. Le tome&nbsp;1 du <\/em>Registre des hypoth\u00e8ses<em> parlait de l\u2019auteur. Il parlait de moi.<\/em><br>Je serais peut-\u00eatre un vieil homme enferm\u00e9 dans mon appartement. Depuis tellement longtemps que je ne me rappellerais pas n\u2019avoir jamais rencontr\u00e9 une vraie personne. Quelqu\u2019un qui se serait assis en face de moi et avec qui j\u2019aurais pu parler de la vie. De ma vie entre les quatre murs de ma chambre, de mon petit salon, de ma cuisine. Par la fen\u00eatre, je ne verrais que le ciel. Chaque matin, je trouverais sur la table de ma cuisine, de quoi manger pour la journ\u00e9e et les m\u00e9dicaments que je devrais prendre. Je ne les prendrais plus depuis longtemps, je les jetterais dans les toilettes. Je ne saurais plus si les souvenirs qui m\u2019effleureraient, ceux que je garderais de mon enfance, seraient bien r\u00e9els. Ils seraient peut-\u00eatre n\u00e9s sur l\u2019\u00e9cran de l\u2019ordinateur que j\u2019aurais devant moi et sur le clavier duquel mes doigts joueraient \u00e0 se courir apr\u00e8s.<br>Je serais peut-\u00eatre une jeune femme \u00e0 la vie contraire. Directrice financi\u00e8re, mari\u00e9e, deux enfants, deux amants, deux visages si contraires que ma double vie me serait devenue commune. Chaque soir, je volerais une heure au temps de mon existence de femme extravertie pour m\u2019enfermer dans une chambre de bonne que je louerais anonymement. Et j\u2019\u00e9crirais. Une table, une chaise et une vieille Underwood, la m\u00eame qu\u2019Hemingway, et je noircirais des pages que je taperais. Je ne me relirais jamais, j\u2019amasserais. Tous les mois, je ferais un tas que je ficellerais. Je noterais au crayon le mois et l\u2019ann\u00e9e en cours et j\u2019emporterais le paquet de feuilles que j\u2019irais d\u00e9poser dans le coffre-fort d\u2019une banque voisine.<br>Je serais peut-\u00eatre plusieurs. Je serais un groupe de jeunes filles et de jeunes hommes qui se retrouveraient le soir assis en rond par terre sur un tapis indien en buvant des bi\u00e8res. Ou du th\u00e9 ou de la citronnade. Je serais un groupe de jeunes \u00e9crivains qui mettraient leurs talents naissants en commun pour faire na\u00eetre cette histoire. J\u2019aurais tant de mains, de regards, de c\u0153urs, de pens\u00e9es. Je suivrais la pens\u00e9e de l\u2019un avant de sauter sur celle de l\u2019autre, de jongler avec l\u2019espoir d\u2019icelle au sourire affich\u00e9, de me plonger dans les souvenirs d\u2019icelui si t\u00e9n\u00e9breux. Je serais un tout, je serais un pluriel, je serais une multiplication.<br><em>C\u2019\u00e9tait le soir. J\u2019ai pos\u00e9 le livre sur le sol et je me suis endormi.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Lorsque je me suis r\u00e9veill\u00e9, j\u2019ai saisi le livre suivant. C\u2019\u00e9tait le matin. J\u2019ai enlev\u00e9 la poussi\u00e8re avec la tranche de la main et je l\u2019ai ouvert. Le tome&nbsp;2 du <\/em>Registre des hypoth\u00e8ses<em> me parlait de ce vieux manuscrit que j\u2019ai trouv\u00e9. Incomplet et inachev\u00e9. Il me parlait de ce que je n\u2019avais pas \u00e9crit.<\/em><br>Les feuilles jaunies seraient recouvertes d\u2019une \u00e9criture \u00e9trange. Les feuilles brunes seraient \u00e0 peine lisibles. Les feuilles d\u2019un blanc \u00e9clatant seraient soigneusement empil\u00e9es et reli\u00e9es par d\u2019\u00e9l\u00e9gantes agrafes en cuivre.<br>L\u2019encre violette tracerait quelques volutes dans les rares espaces d\u00e9gag\u00e9s que l\u2019\u00e9criture compacte et appliqu\u00e9e aurait oubli\u00e9s. Les caract\u00e8res du tapuscrit empliraient la totalit\u00e9 de la page, mises \u00e0 part d\u2019\u00e9troites marges laiss\u00e9es libres sur le bord de la feuille. Les mots et les phrases contourneraient des dessins \u00e9pars, parfois juste une silhouette mal ajust\u00e9e d\u2019un personnage \u00e9voqu\u00e9, parfois un dessin plus sophistiqu\u00e9 r\u00e9v\u00e9lant moult d\u00e9tails et m\u00eame color\u00e9.<br>La suite des textes pr\u00e9sent\u00e9s ne serait pas toujours respect\u00e9e. Certains textes se poursuivraient avec une logique \u00e9vidente quand d\u2019autres sauteraient d\u2019un univers \u00e0 un autre d\u2019un bond myst\u00e9rieux.&nbsp;<br>Avant l\u2019\u00e9criture du manuscrit, pourtant, l\u2019auteur aurait eu pour ambition d\u2019\u00e9crire une histoire simple \u00e9crite au pr\u00e9sent et \u00e0 la premi\u00e8re personne. Pendant l\u2019\u00e9criture du manuscrit, l\u2019\u00e9crivain aurait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par un mal \u00e9trange lui faisant perdre le cours du temps. Il se serait perdu entre pass\u00e9 et conditionnel dans un futur incertain (je n\u2019oserais pas dire imparfait). Apr\u00e8s son \u00e9criture, le manuscrit aurait disparu. Les pages se seraient envol\u00e9es et dispers\u00e9es derri\u00e8re chaque ligne d\u2019horizon. On l\u2019aurait retrouv\u00e9 sous cette forme incompl\u00e8te et inachev\u00e9e, sans savoir comment il aurait \u00e9t\u00e9 r\u00e9uni. Ni ce que sont devenues les histoires envol\u00e9es, ni m\u00eame si elles ont \u00e9t\u00e9 racont\u00e9es.<br><em>C\u2019\u00e9tait le soir. J\u2019ai pos\u00e9 le livre sur le sol et me suis de nouveau endormi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Lorsque je me suis r\u00e9veill\u00e9, j\u2019ai saisi le livre suivant. C\u2019\u00e9tait le matin du troisi\u00e8me jour. J\u2019ai enlev\u00e9 la poussi\u00e8re avec la tranche de la main et je l\u2019ai ouvert. Le tome&nbsp;3 du <\/em>Registre de hypoth\u00e8ses<em> me parlait du livre que j\u2019avais \u00e9crit. Il expliquait ce qu\u2019il y avait \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Il racontait ce qu\u2019il y avait dedans. Il le racontait.<\/em><br>Ce serait l\u2019histoire d\u2019hommes qui voudraient remonter le temps. \u00c9tait-il vraiment un homme\u2009? Il en aurait l\u2019apparence. Dans le manuscrit tel qu\u2019il m\u2019a \u00e9t\u00e9 confi\u00e9, il y aurait deux hommes. L\u2019un serait le narrateur. Il serait celui qui a \u00e9crit, il serait moi. J\u2019aurais quatre-vingt-dix ans et je jouerais avec ma m\u00e9moire pour la retrouver. J\u2019aurais dix ans et j\u2019imaginerais les souvenirs d\u2019une vie que je n\u2019ai pas encore v\u00e9cue. J\u2019aurais une soixantaine d\u2019ann\u00e9es et je voudrais remonter le temps jusqu\u2019\u00e0 mes vingt ans. \u00c0 cet \u00e2ge, j\u2019aurais \u00e9t\u00e9 amoureux d\u2019une jeune danseuse du nom d\u2019Esther, mais je ne saurais pas si ces souvenirs seraient bien r\u00e9els. Je me demanderais si je n\u2019aurais pas invent\u00e9 cette histoire, je ne connaitrais pas la part du r\u00e9el. Esther aurait \u00e9t\u00e9 le centre de ma vie. Esther n\u2019aurait pas \u00e9t\u00e9. Esther n\u2019aurait \u00e9t\u00e9 qu\u2019une ombre qui passe. Il y aurait des souvenirs vrais, d\u2019autres invent\u00e9s. Il y aurait des histoires avec Esther et des histoires sans Esther mais je n\u2019arriverais pas \u00e0 discerner le vrai du faux. Un jour, je rencontrerais un homme qui, lui aussi, voudrait remonter le temps. Ce ne serait pas pour la m\u00eame raison (le manuscrit n\u2019en parle pas, les pages l\u2019expliquant sont manquantes). Ensemble, nous remonterions le temps tr\u00e8s loin, d\u2019autres lieux, d\u2019autres \u00e9poques. Ensemble, nous d\u00e9couvririons l\u2019aspect chaotique voire anarchique du temps, nous vivrions des situations relevant de la science-fiction, nous explorerions un univers fantastique. Nous ne bougerions pas du bar o\u00f9 nous serions attabl\u00e9s, nous ne ferions que parler. Beaucoup de pages ne seraient pas encore \u00e9crites, \u00e0 moins qu\u2019elles se soient perdues. Il manquerait des passerelles, des transitions. Il manquerait aussi la fin de l\u2019histoire qui devrait ressembler au d\u00e9but parce que le temps se serait perdu. L\u2019histoire finirait sur moi qui voudrais revenir en arri\u00e8re pour retrouver Esther. Mais il y aurait tellement de pages blanches.<br><em>C\u2019\u00e9tait le soir. J\u2019ai pos\u00e9 le livre sur le sol et me suis encore endormi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Lorsque je me suis r\u00e9veill\u00e9, j\u2019ai pris le dernier livre. C\u2019\u00e9tait le matin du quatri\u00e8me jour. J\u2019ai enlev\u00e9 la poussi\u00e8re avec la tranche de la main et je l\u2019ai ouvert. Le tome\u00a04 du <\/em>Registre des hypoth\u00e8ses<em> \u00e9tait un livre \u00e0 rebours. Il mettait en lumi\u00e8re les vides, comme quand on fait passer une bougie derri\u00e8re une \u00e9toffe trou\u00e9e. C\u2019\u00e9tait un amas de textes, un livre en morceaux. Je voyais les passerelles en filigranes, les ch\u00e2teaux \u00e0 construire, les \u00eeles \u00e0 faire surgir.<\/em><br>La danse serait au centre d\u2019une partie importante que, dans ce manuscrit imparfait, je trouvais en premier. Cette partie ferait appel \u00e0 d\u2019autres textes, d\u2019autres manuscrits plus anciens que j\u2019aurais d\u00e9j\u00e0 \u00e9crits dans une autre vie. Il y serait question d\u2019Esther et de moi. Il y serait question de cette qu\u00eate de r\u00e9alit\u00e9 dans le cours du temps. La danse pour habiter le temps, suivre les mots de Paul Val\u00e9ry et de Val\u00e8re Novarina. Il resterait des \u00e9difices \u00e0 construire sur l\u2019\u00eele encore sauvage. Des souvenirs \u00e0 collecter, des situations avec et sans Esther \u00e0 \u00e9puiser. Des questions \u00e0 affiner. Pour faire de cette partie un itin\u00e9raire depuis l\u2019homme que je suis aujourd\u2019hui (qui pianote sur le clavier de son ordinateur) jusqu\u2019\u00e0 celui qui aurait \u00e9t\u00e9 avec ou sans Esther. Des souvenirs au futur, des souvenirs au conditionnel.<br>Dans une autre partie du manuscrit, j\u2019aurais suivi un homme qui, lui aussi, aurait voulu revenir en arri\u00e8re. J\u2019aurais march\u00e9 dans ses pas. J\u2019aurais visit\u00e9 des situations (\u00e9taient-ce des souvenirs\u2009?), des \u00e9poques. Depuis l\u2019instant o\u00f9 l\u2019homme aurait pris la d\u00e9cision de revenir en arri\u00e8re jusqu\u2019\u00e0 nous perdre dans le temps, nous aurions march\u00e9 dans l\u2019inconnu. J\u2019aurais respir\u00e9 l\u2019odeur du temps.\u00a0<br>Enfin, je me serais perdu dans un temps qui n\u2019aurait pas de chronologie, pas de pass\u00e9 ni de futur. Le temps comme un ciel \u00e9toil\u00e9.<br><em>J\u2019ai pos\u00e9 le livre. Je trouvais tout \u00e7a bien compliqu\u00e9. Il est probable que je n\u2019aie pas bien compris que ce que j\u2019avais lu dans ce <\/em>Registre des hypoth\u00e8ses<em>. Je d\u00e9cidais de laisser le temps polir les traces qu\u2019il avait laiss\u00e9es dans mon esprit. Dans quelques jours, sans aucun doute, je comprendrais mieux ce que ces livres ont voulu me dire. Et je me suis endormi \u00e0 nouveau.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je cherchais un livre dans ma biblioth\u00e8que (\u00e9tait-ce un pr\u00e9cis de science-fiction ou un expos\u00e9 de quelques th\u00e9ories spatio-temporelles\u2009?) et je suis tomb\u00e9 dessus. Vous savez, les livres qui se cachent derri\u00e8re les livres, ceux qu\u2019on croit perdus parce qu\u2019ils sont rang\u00e9s \u00e0 l\u2019abri des regards, couch\u00e9s derri\u00e8re d\u2019\u00e9pais volumes debout sur leur tranche dans un renfoncement improbable, ceux qu\u2019on <a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-40-continuums-hypothetiques\/\">Continuer la lecture<span class=\"screen-reader-text\">#anthologie #40 | continuums hypoth\u00e9tiques<\/span><span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":352,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"h5ap_radio_sources":[],"footnotes":""},"categories":[6057,6900,6056],"tags":[2401,1116,1173,2202,1283,6944,1164],"class_list":["post-169179","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-00-prologue-peter-handke","category-40-anne-james-chaton-hypotheses","category-cycle-ete-2024","tag-bibliotheque","tag-homme","tag-hypotheses","tag-livre","tag-revenir","tag-sendormir","tag-temps"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/169179","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/users\/352"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=169179"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/169179\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=169179"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=169179"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=169179"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}