{"id":169729,"date":"2024-08-10T10:35:03","date_gmt":"2024-08-10T08:35:03","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=169729"},"modified":"2024-08-10T17:43:25","modified_gmt":"2024-08-10T15:43:25","slug":"anthologie-00-prologue-a-laube","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-00-prologue-a-laube\/","title":{"rendered":"#anthologie #00 | \u00e0 l&rsquo;aube"},"content":{"rendered":"<br \/>\u00c0 l\u2019aube.<br \/><br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 con\u00e7u. <br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 arque-bout\u00e9 entre quatre jambes. <br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 catapult\u00e9 dans un ventre pendant sept mois. <br \/>J\u2019y ai bu \u00e0 la source. <br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e0 mon aise. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 mal \u00e0 l\u2019aise. J\u2019ai mordu la chair de ma m\u00e8re dedans son ventre. J\u2019ai jou\u00e9 avec ses nerfs. Je me suis emm\u00eal\u00e9 \u00e0 ses veines. Je me suis moul\u00e9 dans ses creux. Je me suis moul\u00e9 dans ses pleins. J\u2019ai pouss\u00e9 les parois fibreuses, \u00e9lastiques et fermes. Je me suis cogn\u00e9 contre ces parois lisses, sans dessin. Je me suis cogn\u00e9 \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 de cette p\u00e9nombre originelle. Je me suis accroch\u00e9 \u00e0 la seule force des fluides. <br \/>Je me suis laisser porter. <br \/>J\u2019y ai cru.<br \/><br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 con\u00e7u dans cette ville ce matin-l\u00e0. <br \/>Je suis tomb\u00e9. <br \/>Je me suis accroch\u00e9. <br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9 dans un corps \u00e9troit. <br \/>J\u2019ai tir\u00e9 l\u2019oreille. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 les plaintes de la m\u00e8re \u00e0 travers le placenta. Je me suis coll\u00e9 \u00e0 ses muqueuses pour me faire une place. Je me suis coll\u00e9 \u00e0 son \u00e2me. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 les battements de son c\u0153ur. J\u2019ai essay\u00e9 d\u2019y r\u00e9pondre avec r\u00e9gularit\u00e9. Je me suis align\u00e9 \u00e0 son rythme. J\u2019ai suivi les consignes que son corps me dictait. J\u2019ai mang\u00e9 son repas. J\u2019ai bu sa soif. J\u2019ai touch\u00e9 sa peau int\u00e9rieure avec le pli de mes yeux naissants. J\u2019ai laiss\u00e9 mes yeux ferm\u00e9s sous les fines paupi\u00e8res. Je me suis mis \u00e0 r\u00eaver le dehors. J\u2019ai auscult\u00e9 le dedans. J\u2019ai senti le chaud et le froid. J\u2019ai aim\u00e9 le chaud. J\u2019ai aim\u00e9 la bouillante moiteur du sang. J\u2019ai aim\u00e9 l\u2019\u00e9lectrique froideur des os. J\u2019ai senti ma chair devenir et s\u2019\u00e9paissir comme on s\u2019\u00e9paissit avec le temps. C\u2019est la consigne de la vie.<br \/><br \/>Je me suis sauv\u00e9, au petit matin d\u2019un jour de septembre.<br \/>Je me suis enfui. <br \/>Je me suis \u00e9chapp\u00e9. <br \/>Je suis sorti de ce corps, l\u2019\u0153il ouvert.<br \/>Je ne me suis pas \u00e9touff\u00e9 avec le cordon ombilical. J\u2019ai mang\u00e9 la lumi\u00e8re sans un cri. Je me suis laiss\u00e9 traverser et transpercer par les bruits. <br \/>Je me suis laisser porter \u00e0 nouveau.<br \/>J\u2019y ai cru.<br \/><br \/>J\u2019ai atterri dans les bras de la sage-femme.<br \/>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 secou\u00e9 \u00e0 maintes reprises. <br \/>J\u2019ai retenu mon souffle, l\u2019\u0153il cataracte et la bouche ferm\u00e9e r\u00e9solument. <br \/>J\u2019ai endur\u00e9 l\u2019agitation alentour ; j\u2019ai support\u00e9 les agacements nerveux ; j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 retenir la voix mienne enferm\u00e9e dans le thorax l\u00e0, bien au milieu de ce corps mien.<br \/>Je suis n\u00e9 en silence, le cheveu noir en guise d\u2019annonce.<br \/><br \/>J\u2019ai vol\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la table \u00e0 langer. <br \/>J\u2019ai respir\u00e9 sans pleurer, le visage rouge, empourpr\u00e9. Je n\u2019ai pas jou\u00e9 le jeu. Je me suis laiss\u00e9 na\u00eetre comme on arrive en exil. Je me suis laiss\u00e9 naitre comme on devient un exil\u00e9, sans vraiment comprendre le chemin parcouru. J\u2019ai quitt\u00e9 la salle en vitesse sur un lit \u00e0 roulettes, la m\u00e8re hagarde dans son impuissance. J\u2019ai parcouru des kilom\u00e8tres et des kilom\u00e8tres loin d\u2019elle, sentant l\u2019humanit\u00e9 tout enti\u00e8re me porter. J\u2019ai cherch\u00e9 des yeux quelque chose. J\u2019ai cherch\u00e9 des yeux son regard mais d\u00e9j\u00e0 le paysage s\u2019\u00e9tait modifi\u00e9. J\u2019ai cherch\u00e9 des mains quelque chose \u00e0 attraper, pour me sentir \u00eatre au monde dans ce corps, nouveau. J\u2019ai cherch\u00e9 quelque chose de tangible \u00e0 quoi m\u2019accrocher. <br \/><br \/>Puis j\u2019ai cherch\u00e9 \u00e0 comprendre\u2026 <br \/><br \/>J\u2019ai os\u00e9 demander<br \/>J\u2019ai os\u00e9 demander pourquoi, demander comment. <br \/>J\u2019ai os\u00e9 dire non. <br \/>J\u2019ai os\u00e9 parler la bouche pleine ; j\u2019ai os\u00e9, la bouche pleine, demander, \u00e0 l\u2019homme derri\u00e8re son bureau de me donner les papiers relatifs \u00e0 ce jour-l\u00e0. <br \/>J\u2019ai os\u00e9, quelques d\u00e9cennies plus tard, faire le voyage vers ce petit bureau des administrations des naissances, pour appr\u00e9hender cette boucle de la vie presqu\u2019en son n\u0153ud r\u00e9solu. <br \/>J\u2019ai os\u00e9 vouloir que cesse l\u2019exil et la qu\u00eate.<br \/>Je n\u2019ai pas eu le temps d\u2019ouvrir le dossier ; j\u2019ai juste eu le temps de voir l\u2019heure \u00e0 l\u2019horloge indiquant une heure quelconque de l\u2019apr\u00e8s-midi ; j\u2019ai senti alors que d\u00e9j\u00e0 ma gorge se nouait, sans un bruit. <br \/>Je suis tomb\u00e9 au sol, le c\u0153ur en infarctus. <br \/><br \/>Je suis tomb\u00e9.<br \/>J\u2019ai ri en silence.<br \/><br \/>Je suis mort.<br \/><br \/><br \/><br \/><br \/><br \/><br \/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 l\u2019aube. 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