{"id":169841,"date":"2024-08-19T13:04:24","date_gmt":"2024-08-19T11:04:24","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=169841"},"modified":"2024-08-19T13:04:25","modified_gmt":"2024-08-19T11:04:25","slug":"anthologie-37-et-je-vis","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-et-je-vis\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | et je vis (amplification 3)"},"content":{"rendered":"\n<p>Je vis une femme toute ronde dans le quartier du Carmel. La t\u00eate aux cheveux ras. Boule toute ronde. Les yeux travers\u00e9s d\u2019\u00e9tonnements, d\u2019affolements. Tout ronds. Grand ouverts sur le dehors comme pour le happer, l\u2019agripper, l\u2019aspirer. Le visage. Tout rond. La bouche ouverte en O. Toute ronde. Elle portait une robe fleurie ce jour-l\u00e0. Ce jour-l\u00e0 et les autres jours. Car je la vis plusieurs fois dans le quartier. &nbsp;La premi\u00e8re fois o\u00f9 je la vis, elle remontait \u00e0 pied la rue du Carmel depuis la petite place aux dalles crev\u00e9es par les racines de manguiers et \u00e0 la fontaine tarie vers l\u2019\u00e9glise assomm\u00e9e de soleil. Elle tenait un parapluie \u00e0 la main gauche qu\u2019elle brandissait dans l\u2019arrondi de son visage, de ses yeux, de sa bouche pour interpeller une voiture qui voudrait bien la prendre \u00e0 son bord. Mais les voitures filaient. L\u2019arrondi s\u2019affaissait puis s\u2019affairait \u00e0 nouveau sous le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p>Je la vis. A l\u2019assaut de la mont\u00e9e du Carmel le regard affol\u00e9 dans sa robe fleurie et son parapluie et puis une voiture passe alors elle l\u00e8ve le parapluie et le regard accroche qui dans la voiture sans doute ne la regarde pas mais elle sourit et le regard s\u2019apaise et les traits de son visage tout rond se d\u00e9tendent. Elle monte, la sueur perle et des onomatop\u00e9es s\u2019\u00e9chappent de temps \u00e0 autre. Et puis, sans crier gare, voil\u00e0 que le regard d\u00e9rade et d\u00e9rive et d\u00e9visse \u00e0 nouveau. Jusqu\u2019\u00e0 accrocher un nouveau visage dans la rue. Et le sourire \u00e0 nouveau, et la rondeur g\u00e9n\u00e9reuse du visage \u00e0 qui ne comprend pas ce qu\u2019elle lui veut, et passe son chemin. Elle continue \u00e0 sourire et \u00e0 tenter de faire affleurer des mots. Et elle repart. A l\u2019assaut d\u2019un autre visage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Mardi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je le vis. C\u2019\u00e9tait un mardi. C\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je le voyais. Il \u00e9tait assis \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, lui et ses gestes. D\u2019une immense douceur. Pos\u00e9 sur ses genoux, un carnet \u00e0 spirales. Il l\u00e8ve la t\u00eate. Je le vois poser son regard sur la femme au bord de l\u2019abribus, qui semble h\u00e9siter, ne pas savoir que choisir&nbsp;: l\u2019ombre ou la lumi\u00e8re. Il la regarde mais elle ne voit pas son regard pos\u00e9 sur elle. D\u2019ailleurs, elle semble ne rien regarder de particulier. C\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a qui attire le regard de l\u2019homme au carnet&nbsp;: le regard dans le vide de la femme appuy\u00e9e contre la paroi de l\u2019abribus. Autour d\u2019elle, la vie va son cours mais sans elle&nbsp;: un homme passe \u00e0 grands pas, qui parle fort dans le vide, un bus s\u2019arr\u00eate, une bande d\u2019ados descend et s\u2019\u00e9loigne en riant et en se poussant du coude, un jeune homme court et grimpe dans le bus dont les portes se referment derri\u00e8re lui. Elle, immobile, entre ombre et lumi\u00e8re. Et lui qui la regarde, le carnet maintenant ouvert sur ses genoux. Vierge. Les lignes sur le papier blanc, on dirait le bleu des veines. Ce que je me dis pendant qu\u2019il la regarde. Elle porte une grande jupe \u00e0 motif fleuri, un panama et un grand sac. Elle va \u00e0 la plage. Sans doute. Les nuages vont et viennent. C\u2019est le bus de la mer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Lundi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas l\u00e0 aujourd\u2019hui. Je l\u2019imagine dans une petite maison avec un grand jardin et une pile de carnets \u00e0 spirale sur son bureau et les notes innombrables, ordonn\u00e9es comme les ha\u00efkus, par saison. La jeune fille au panama est l\u00e0. Elle ferme les yeux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><em>Jeudi<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je le vis. J\u2019ai tout vu. Et je l\u2019ai tout de suite remarqu\u00e9. Grand dans son v\u00eatement de pluie. Un chapeau sur la t\u00eate. Je l\u2019ai tout de suite remarqu\u00e9 \u00e0 son sourire et au regard qu\u2019il posait sur les gens. Comme s\u2019il allait nous emporter avec lui. Dans son petit carnet. La feuille de carnet \u00e9tait pos\u00e9e sur le banc.&nbsp; Il a arrach\u00e9 la feuille de carnet. Je l\u2019ai vu faire. Il l\u2019a pos\u00e9e sur le banc de l\u2019arr\u00eat de bus. Je l\u2019ai vu faire. Il a rang\u00e9 son carnet dans la poche gauche et il a sorti un petit caillou de la poche droite de son grand v\u00eatement de pluie. Je l\u2019ai vu faire. Et il a pos\u00e9 le caillou sur la feuille de carnet. J\u2019ai tout vu. Il a ouvert son parapluie et puis il est parti. Vers la mer. Il s\u2019est fondu dans le gris. Alors j\u2019ai relu. Et relu. Et relu. La note de carnet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>La fin<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Parce qu\u2019elle se termine pr\u00e9matur\u00e9ment, je comprends enfin \u00e0 quel point (c\u2019est une grande banalit\u00e9) la vie est belle.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">***<\/p>\n\n\n\n<p>Je vis le trou. Je vis le vide. Je vis la destruction. Je vis en lieu et place la dalle de b\u00e9ton. Nue. D\u2019histoire, de bois, d\u2019herbes folles, de vestiges, d\u00e9vast\u00e9es en une nuit. En lieu et place la dalle de b\u00e9ton. Et un vrac de t\u00f4les tordues et la fa\u00e7ade l\u00e9ch\u00e9e noir. C\u2019\u00e9tait le lendemain. Apr\u00e8s la nuit de brasier. Apr\u00e8s l\u2019incendie qui dans la nuit a rougi les fa\u00e7ades et les visages sur les balcons aux aguets inquiets. Ce qui frappe, c\u2019est le contraste. Entre l\u2019immensit\u00e9 de la destruction dont on se dit qu\u2019elle pourrait saisir la ville enti\u00e8re et le cr\u00e9pitement \u00e9trangement silencieux, presque celui d\u2019un feu de bois, et \u00e7a frappe, et \u00e7a saisit, et de temps \u00e0 autre les flammes font \u00e9clater en feu d\u2019artifice bleu et en courtes d\u00e9tonations les fils \u00e9lectriques. Et le quartier tout entier, \u00e9vacu\u00e9 dans la rue par la police municipale, visages rougis dans la nuit, corps contenus, au bord de la d\u00e9vastation.<\/p>\n\n\n\n<p>Rejoindre la mer comme une urgence. Qui le saisit l\u00e0 au c\u0153ur de la friche et de la d\u00e9vastation et de l\u2019\u00e2me errante. Urgence visc\u00e9rale. Porosit\u00e9 de l\u2019espace. Travers\u00e9e du figuier maudit de part en part \u00e9corce fibres du bois dans sa propre chair sang os. Douceur de la sente d\u2019herbes folles sous le pied coupant de la t\u00f4le dans la chair go\u00fbt de rouille dans la bouche. Acc\u00e9l\u00e9ration du pas dans l\u2019urgence. R\u00e9sistance du corps qui finit par traverser dans sa propre chair sang os le gris frais min\u00e9ral d\u2019un mur de pierre. Friches \u00e0 nouveau emm\u00eal\u00e9es d\u2019herbes broussailles d\u00e9tritus t\u00f4les poutres bois. Quartier de cases travers\u00e9es de part en part de vies en vies chambre vide affairement en cuisine salon canap\u00e9 d\u00e9fonc\u00e9 t\u00e9l\u00e9vision allum\u00e9e et entre ruelle d\u2019herbes chair sang os travers\u00e9s de part en part par la chair sang os d\u2019un vieil homme somnolent immense douleur et solitude il traverse ne s\u2019arr\u00eate plus dans son urgence friches murs noircis toits effondr\u00e9s go\u00fbt du feu dans la bouche malgr\u00e9 le gris granuleux du min\u00e9ral plein soleil rue passante travers\u00e9e d\u2019une cour de r\u00e9cr\u00e9ation cris d\u2019enfants cavalcades dans la chair sang os devant lui la ville d\u00e9vale et se jette dans la mer plus qu\u2019\u00e0 descendre jusqu\u2019au fauteuil d\u00e9fonc\u00e9 il marche trottoir irr\u00e9gulier trous crevures du b\u00e9ton ar\u00eates d\u2019un escalier de perron travers\u00e9e bient\u00f4t plus dense de corps p\u00eale-m\u00eale de carrosseries de bruits de voix de vies de ville dans le corps chair sang os but\u00e9e du front de mer o\u00f9 gisent les poissons-volants et il pousse un grand cri\u2026<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vis une femme toute ronde dans le quartier du Carmel. La t\u00eate aux cheveux ras. Boule toute ronde. Les yeux travers\u00e9s d\u2019\u00e9tonnements, d\u2019affolements. Tout ronds. Grand ouverts sur le dehors comme pour le happer, l\u2019agripper, l\u2019aspirer. Le visage. Tout rond. La bouche ouverte en O. Toute ronde. Elle portait une robe fleurie ce jour-l\u00e0. 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