{"id":169994,"date":"2024-08-13T11:13:33","date_gmt":"2024-08-13T09:13:33","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=169994"},"modified":"2024-08-15T11:12:11","modified_gmt":"2024-08-15T09:12:11","slug":"anthologie-37-ponts-et-chaussees","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-37-ponts-et-chaussees\/","title":{"rendered":"#anthologie #37 | ponts et chauss\u00e9es"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Je vis un enfant de deux ans marcher seul sur un rond-point \u00e0 Dehli<\/strong>. Dehli est une ville tentaculaire. D\u00e8s qu\u2019on s\u2019\u00e9loigne du centre, de larges autoroutes urbaines traversent tour \u00e0 tour des quartiers d\u2019habitation modernes, des bidonvilles, des friches s\u00e8ches et sales que des promoteurs corrompus r\u00e9servent \u00e0 de futures op\u00e9rations immobili\u00e8res et puis quantit\u00e9 d\u2019espaces interstitiels, remblais, arches de pont a\u00e9rien, rondpoints o\u00f9 vivent des petites communaut\u00e9s Dalits, silhouettes de femmes fr\u00eales et sombres recroquevill\u00e9es sous des foulards \u00e9clatants, d\u2019enfants nus aux yeux bord\u00e9s de Kh\u00f4l, hommes en dhoti blanc, fins et noueux comme des arbustes. C\u2019est l\u00e0 que je vis un petit bonhomme, de deux ans \u00e0 peine, dans la lumi\u00e8re poussi\u00e9reuse du cr\u00e9puscule, marcher seul sur la face bomb\u00e9e d\u2019un rondpoint sur la route de l\u2019a\u00e9roport. Il avait cette d\u00e9marche adorablement incertaine des enfants en bas \u00e2ge o\u00f9 la chute est \u00e9vit\u00e9e \u00e0 chaque pas gr\u00e2ce \u00e0 la miraculeuse \u00e9lasticit\u00e9 de leurs jeunes articulations. Je le vis rebondir sur des jambes rondes et solides et se dirigeait dangereusement vers la chauss\u00e9e o\u00f9 tournaient des voitures indiff\u00e9rentes. Je ne vis&nbsp;autour de lui aucune autre pr\u00e9sence humaine, animal ou fant\u00f4me. Il \u00e9tait seul, totalement seul dans ce monde inhumain. Allait-il \u00eatre \u00e9cras\u00e9 ou sauv\u00e9 par quelqu\u2019un&nbsp;? Un adulte surgirait-il de l\u2019ombre pour lui attraper le bras et le soulever de terre et le mettre sur son dos ? Cela n\u2019a dur\u00e9 que quelques secondes. Quand le taxi s\u2019\u00e9loigna, je me retournai pour voir cette vie  fragile engloutie dans la brume sale de la ville.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Je vis un fant\u00f4me et ce fant\u00f4me s\u2019appelait Bob Dylan<\/strong>. C\u2019\u00e9tait un trente et un d\u00e9cembre \u00e0 Toulouse et il faisait tr\u00e8s froid. Je rentrais \u00e0 pied d\u2019on ne sait o\u00f9 longeant une avenue d\u00e9serte en bordure de la Garonne. De minces flocons tombaient sur mes cheveux. Je marchais vite pour me r\u00e9chauffer. Le soir tombait, le ciel \u00e9tait mat et sombre. Des sensations me traversaient&nbsp;: la petite all\u00e9gresse des premiers flocons, la perspective d\u2019une soir\u00e9e de Nouvel an en solitaire dans ma chambre de la rue de la Pomme&nbsp;; le plaisir des rues vides, l&rsquo;haleine glac\u00e9e de la rivi\u00e8re tumultueuse toute roche. Le boulevard bifurquait vers la droite pour s\u2019\u00e9lever au niveau du tablier du pont. C\u2019est l\u00e0 que je le vis, adoss\u00e9 \u00e0 la cul\u00e9e avec une guitare acoustique en bandouli\u00e8re. Il \u00e9tait v\u00eatu d\u2019une veste de laine \u00e0 carreaux Buffalo noir et bordeaux et d\u2019une \u00e9charpe de grosse laine. Il avait les cheveux mousseux o\u00f9 s\u2019accrochaient des flocons de neige. Il chantait \u00ab&nbsp;Like A Rolling Stone&nbsp;\u00bb mais avec la Garonne qui grondait, je n\u2019en suis pas s\u00fbre. Bien que tr\u00e8s tent\u00e9e, j\u2019ai eu peur, la peur inexplicable qui me saisit devant un myst\u00e8re sacr\u00e9, d\u2019aller rejoindre ce fant\u00f4me qui \u00e9tait Bob Dylan. J\u2019ai continu\u00e9 ma route avec pour tout bagage, la chanson de Robert dit Bob en t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"538\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-1024x538.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-170001\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-1024x538.png 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-420x221.png 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-768x403.png 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024.png 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><strong>Je vis un barrage et des jeunes gens en col\u00e8re<\/strong>. Au S\u00e9n\u00e9gal, cela chauffait depuis quelques mois : Macky Sall jouait avec le feu en ne disant pas s\u2019il allait se pr\u00e9senter ou non, s&rsquo;affranchir des principes constitutionnels ou non. Il jouait avec le feu par des chicanes judicaires douteuses \u00e0 l\u2019encontre de son opposant Ousmane Sonko, jeune fonctionnaire des Finances et maire de Ziguinchor. Celui-ci avait gagn\u00e9 les faveurs de la jeunesse avec son programme anti-fran\u00e7ais, anti-corruption, anti Macky Sall en fait. Entre man\u0153uvres de basse campagne, r\u00e9voltes et r\u00e9pressions, &nbsp;les esprits s\u2019\u00e9chauffaient, tout particuli\u00e8rement \u00e0 Ziguinchor en Casamance. Apr\u00e8s une semaine \u00e0 travailler sur le documentaire 99 Femmes avec Dame Diallo, je devais repartir \u00e0 Dakar par l\u2019avion de Cap Skirring. Je d\u00e9cidai de partir t\u00f4t car on annon\u00e7ait des troubles sur la seule route qui relie Zig \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Cap Skirring. Il y avait des rumeurs de barrage, d\u2019interventions de l\u2019arm\u00e9e, toutes sortes de rumeurs. On ne savait rien en fait. Je me plantai \u00e0 l\u2019entr\u00e9e de l&rsquo;h\u00f4tel Le Perroquet et attendait un taxi pendant pr\u00e8s d\u2019une demi-heure, ce qui \u00e9tait inhabituel car en g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019apparition d\u2019une touriste blanche attire une vol\u00e9e de taxis, anticipant un bon profit. &nbsp;Une voiture se pr\u00e9senta finalement et le taxi m\u2019annonca qu\u2019il n\u2019irait pas jusqu\u2019au terminal des navettes a\u00e9roport car les routes \u00e9taient bloqu\u00e9es. J\u2019acceptai ses conditions et la voiture d\u00e9marra. Le conducteur choisit un itin\u00e9raire tortueux. Il \u00e9vitait les rues principales et empruntait des contres all\u00e9es, des ruelles secondaires de terre battue allant m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 traverser un d\u00e9dale de cours priv\u00e9es o\u00f9 des vieillards assis somnolaient. Parvenu sur la route de l\u2019a\u00e9roport goudronn\u00e9e de frais, il me demanda de descendre. Le barrage \u00e9tait tout proche, mont\u00e9 \u00e0 la h\u00e2te avec des pneus fumants et un jeune arbre couch\u00e9. Des jeunes hommes criaillaient en patrouillant le long de la barri\u00e8re. Certains avaient des machettes, d\u2019autres fumaient de grosses cigarettes de chanvre. L\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait fi\u00e9vreuse tant\u00f4t p\u00e9trifi\u00e9e et tant\u00f4t ponctu\u00e9e d\u2019\u00e9clats de voix et de brusques embard\u00e9es de ces hommes ivres de leur jeune puissance. Autour, sur les talus, la foule observait, passive et&nbsp; inqui\u00e8te. Je d\u00e9cidai de passer le barrage avec ma valise \u00e0 roulette en compagnie d\u2019une famille s\u00e9n\u00e9galaise, des urbains ais\u00e9s qui retournaient \u00e0 Dakar (vraisemblablement). Je marchai lentement de la mani\u00e8re la plus neutre possible et soulevai ma valise pour passer les branches d\u2019arbre couch\u00e9es sur le sol. Un des insurg\u00e9s me regarda passer et je croisais fugacement ses yeux rougis par la fum\u00e9e et l&rsquo;herbe. Je sentis en lui de la violence mais aussi une ti\u00e8de indiff\u00e9rence. Il en voulait \u00e0 la terre enti\u00e8re mais il se fichait compl\u00e9tement de moi. Baissant les yeux je traversai la barri\u00e8re et continuai ma route sans me retourner.<\/p>\n\n\n\n<p>(Ajout 38) <strong>Je vis un bout d\u2019os nu percer mon bras gauche. &nbsp;<\/strong>A six ans <em>et demi<\/em>, je jouais tard dans un square jusqu\u2019\u00e0 une heure tardive. Voulant rentrer, je d\u00e9couvris que la barri\u00e8re \u00e9tait ferm\u00e9e et d\u00e9cidai de la franchir. H\u00e9las, je suis tomb\u00e9e et me suis cass\u00e9 gravement le bras. Ob\u00e9issante, j\u2019ai mont\u00e9 les escaliers de mon immeuble, bless\u00e9e, sans prendre l&rsquo;ascenseur interdit aux enfants seuls. Ma m\u00e8re, inqui\u00e8te et f\u00e2ch\u00e9e contre moi m\u2019a retrouv\u00e9 en bas de l\u2019immeuble et conduit \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital. Apr\u00e8s l\u2019op\u00e9ration, je me suis r\u00e9veill\u00e9e avec un bras pl\u00e2tr\u00e9 et une conscience plus aiguis\u00e9e. <\/p>\n\n\n\n<p>(Ajout 39) J<strong>e vis un tigre se jeter avec f\u00e9rocit\u00e9<\/strong> contre une \u00e9paisse paroi de verre une nuit au zoo.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je vis un enfant de deux ans marcher seul sur un rond-point \u00e0 Dehli. Dehli est une ville tentaculaire. 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