{"id":169996,"date":"2024-08-13T20:00:35","date_gmt":"2024-08-13T18:00:35","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=169996"},"modified":"2024-08-16T18:31:06","modified_gmt":"2024-08-16T16:31:06","slug":"01-le-travail","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/01-le-travail\/","title":{"rendered":"#anthologie #01 \/ Le travail"},"content":{"rendered":"#01 \/ Le travail<br \/><br \/>Se souvenir, il y a trente ans\u2026 de ce restaurant.<br \/>Aller dans le Sud de Paris \u00e0 Montparnasse apr\u00e8s les \u00e9tudes du jour pour enfiler le costume de nuit. La jupe, noire et courte, au-dessus des genoux, seyante et port\u00e9e avec des talons. Les ongles et les l\u00e8vres, de rouge enduit, tout comme la viande, saignante. Le pav\u00e9 \u00e9tant le morceau le plus maigre, l\u2019entrec\u00f4te beaucoup plus grasse.<br \/><br \/>Caresser les pav\u00e9s sous les pieds d\u2019une d\u00e9marche nonchalante, puis, arriver devant l\u2019entr\u00e9e et se faire une place dans le tourniquet coulissant. Sourire aux coll\u00e8gues, piquer une chips dans le grand bol destin\u00e9 aux clients lorsqu\u2019ils attendent une table, jauger la salle et traverser ce territoire du soir. Poser sa main sur la rampe dor\u00e9e, la laisser glisser comme font les enfants, tout en descendant l\u2019escalier, se demander : mais qu\u2019est-ce que je fous l\u00e0, continuer \u00e0 descendre en colima\u00e7on en s\u2019appuyant sur la rampe, y mettre une pression de la main pour faire comme de la bu\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 la sueur, d\u00e9poser son empreinte digitale enfin, en tapotant le rythme d\u2019une musique \u00e0 soi venant des \u00e9couteurs coll\u00e9s aux oreilles. <br \/><br \/>Sourire de nouveau, puis se raviser. <br \/><br \/>Dire bonjour aux autres serveuses s\u2019habillant, se coiffant et se maquillant. Les odeurs et les parfums m\u00e9lang\u00e9s dans ce vestiaire-temple de la f\u00e9minit\u00e9. Les lumi\u00e8res comme dirig\u00e9es sur les apparats de chacune. Des bas \u00e0 terre. D\u00e9boutonner son jean en \u00e9quilibre contre un casier pour ne pas g\u00eaner, d\u00e9nouer ses lacets de baskets pour se parer de chaussures conformes \u00e0 la volont\u00e9 des responsables de cette chaine de restaurants. <br \/><br \/>Je n\u2019y suis jamais all\u00e9, mais une fois l\u2019an, ils vont jusqu\u2019\u00e0 organiser un d\u00e9fil\u00e9 dans une boite de nuit pour choisir les tenues m\u2019a-t-on dit\u2026<br \/>Ne plus penser, se fondre dans l\u2019uniforme, enfiler les collants et tout le reste jusqu\u2019au chemisier moulant la poitrine. <br \/><br \/>App\u00e2ter, tel est le g\u00e9nie du lieu. <br \/><br \/>Sortir de son sac le mat\u00e9riel, le vernis \u00e0 ongles rouge et non pas bordeaux, au risque de se faire r\u00e9primander, puis mettre du rouge sur la bouche. Se regarder, sourire puis se bousculer devant le miroir, se comparer, crier et rire \u00e0 ce jeu de la beaut\u00e9. <br \/><br \/>Souvent ici, me vient l\u2019envie de pleurer. Se retenir.<br \/>Servir en souriant, les talons \u00e9corch\u00e9s. <br \/>Prendre la commande, d\u00e9barrasser, guetter le pourboire comme une r\u00e9compense de ce simulacre. <br \/>Le rush, le coup de feu puis le calme. <br \/><br \/>Et avec ce calme apparent, les corv\u00e9es de nettoyage. <br \/>Qui \u00e0 la plonge, qui au balai, qui \u00e0 l\u2019aspirateur sur la moquette rouge, cette couleur qui finit par \u00e9nerver permettant un turn-over plus fort et donc une meilleure rentabilit\u00e9, qui aux rampes dor\u00e9es \u00e0 polir \u00e0 l\u2019ammoniaque qui sent fort \u00e0 s\u2019en d\u00e9coller les narines.<br \/>Compter la caisse aussi, et \u00e9valuer son succ\u00e8s, partager les pourboires avec la cuisine, se garder le plus gros pourcentage, c\u2019est ainsi.<br \/>Faire la fermeture du restaurant, ne pas penser mais aller vite dans ses gestes avec assurance et logique. La fatigue s\u2019installant en chacune, en chacun, il est urgent de terminer le boulot, pour pouvoir rentrer chez soi, tout comme la viande au frais.<br \/><br \/>3h du matin, bus de nuit.<br \/>Jusqu\u2019\u00e0 la porte des lilas, autant dire que c\u2019est long. <br \/>Les poches sous les yeux, les travailleurs devisent entre eux, riant. Une place assise libre, je m\u2019y installe, v\u00eatue de noir et je les regarde rire en me disant : quelle \u00e9nergie. Et c\u2019est une le\u00e7on que d\u2019apprendre aupr\u00e8s d\u2019inconnus de la nuit avec qui je partage ce trajet, de ne pas se plaindre.<br \/>A cette \u00e9poque je lis la recherche du temps perdu de Marcel Proust et je me laisse doublement bercer par le bus et par les phrases de l\u2019\u00e9crivain jusqu\u2019au long boulevard S\u00e9rurier.<br \/>Je me laisse ainsi porter par les mots, avec cette fum\u00e9e enveloppant tous les visages comme pour les unir, et je me laisse s\u00e9duire par la magie de cet instant profond\u00e9ment humain, qui la clope au bec, moi mes jeunes filles en fleurs. La cigarette \u00e9tant encore autoris\u00e9e dans les transports en commun, je m\u2019en grille une avec le sentiment de contribuer \u00e0 l\u2019ambiance g\u00e9n\u00e9rale, euphorique, du labeur termin\u00e9.<br \/><br \/>Les pas dans l\u2019escalier, petit jeu des doigts sur la rampe de bois, la cl\u00e9 ouvrant la porte sur mon lit, aupr\u00e8s duquel tr\u00f4ne un r\u00e9veil qui sonnera bient\u00f4t.<br \/><br \/><br \/><br \/><br \/><br \/><br \/>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>#01 \/ Le travail Se souvenir, il y a trente ans\u2026 de ce restaurant.Aller dans le Sud de Paris \u00e0 Montparnasse apr\u00e8s les \u00e9tudes du jour pour enfiler le costume de nuit. La jupe, noire et courte, au-dessus des genoux, seyante et port\u00e9e avec des talons. Les ongles et les l\u00e8vres, de rouge enduit, tout comme la viande, saignante. 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