{"id":170079,"date":"2024-08-14T11:51:37","date_gmt":"2024-08-14T09:51:37","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=170079"},"modified":"2024-08-15T11:09:44","modified_gmt":"2024-08-15T09:09:44","slug":"anthologie-38-le-jour-ou-je-me-suis-casse-le-bras","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-38-le-jour-ou-je-me-suis-casse-le-bras\/","title":{"rendered":"#anthologie #38 | le jour o\u00f9 je me suis cass\u00e9 le bras \u00a0"},"content":{"rendered":"\n<p>Ce jour-l\u00e0, j\u2019avais six ans et demi . Et \u00e0 cet \u00e2ge, la demi-ann\u00e9e compte. Je vivais \u00e0 Boulogne-Billancourt pr\u00e8s de Paris. Boulogne Billancourt, au milieu des ann\u00e9es 70, se r\u00e9partissait entre les HLM des ouvriers de Renault\u00a0 (les usines automobiles de Billancourt \u00e9taient encore en activit\u00e9\u00a0), les bourgeois, du c\u00f4t\u00e9 de la porte d\u2019Auteuil \u00e0 l\u2019or\u00e9e du Bois et les familles de jeunes cadres dynamiques dans le nouveau quartier du Point du Jour. Mes parents avaient la trentaine et un riche avenir. Mon p\u00e8re \u00e9tait banquier et la m\u00e8re fonctionnaire. Nous vivions dans un ensemble du Point du jour au 11<sup>eme<\/sup> \u00e9tage d\u2019une tour moderne sign\u00e9e Pouillon qui donnait sur de vastes espaces verts ferm\u00e9s aux voitures.<\/p>\n\n\n\n<p><em>A Aix-en-Provence, Fernand Pouillon publie un inventaire et monographie suivis des relev\u00e9s de bastides et de l&rsquo;abbaye de Ganagobie.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais six ans et demi ce jour-l\u00e0 et c\u2019\u00e9tait le d\u00e9but de l\u2019\u00e9t\u00e9. L\u2019\u00e9cole venait de se terminer et je jouais dans un petit square derri\u00e8re notre r\u00e9sidence; Il devait \u00eatre plus de sept heure du soir mais le ciel \u00e9tait encore clair et j\u2019\u00e9tais tr\u00e8s absorb\u00e9e par mes jeux et ignorant l\u2019heure. Cependant, autour de moi le calme du soir tombait sur la cit\u00e9\u00a0: la circulation se faisait moins dense, on entendait par les fen\u00eatres ouvertes le son de casseroles entrechoqu\u00e9es et de friture et des voix f\u00e9minines qui criaient\u00a0: \u00ab\u00a0\u00e0 table\u00a0!\u00a0\u00bb Je d\u00e9cidai alors de rentrer, inqui\u00e8te de me faire gronder par ma m\u00e8re d\u2019avoir train\u00e9 longtemps dehors. Quand j\u2019ai voulu ouvrir la porte de cl\u00f4ture m\u00e9tallique du jardin, je l\u2019ai trouv\u00e9e cadenass\u00e9e. Le gardien avait d\u00fb fermer le jardin sans me voir. La barri\u00e8re faisait d\u2019environ un m\u00e8tre 20 de hauteur\u00a0; elle \u00e9tait scell\u00e9e sur un muret ciment\u00e9 d\u2019environ 50 cm. La barri\u00e8re, par chance, n\u2019avait pas de pointes. Aucun risque de s\u2019embrocher sur les piques.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0, \u00e0 Nzara, dans le sud du Soudan, \u00ab YG \u00bb, un ouvrier d&rsquo;une usine de coton en Afrique, tombe malade avec une forte fi\u00e8vre, des maux de t\u00eate et des douleurs thoraciques. C\u2019est le premier cas connu du virus Ebola.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais alors une petite fille d\u00e9gourdie et pleine d\u2019\u00e9nergie. Je monte sur le muret, me hisse sur la barri\u00e8re, passe une jambe puis la deuxi\u00e8me et\u2026.patatras, je tombe. Mon bras vient heurter violemment le bord du muret de ciment et se brise, deux \u00e9clats d\u2019os percent la peau\u00a0: c\u2019est une mauvaise fracture ouverte. Je me rel\u00e8ve et regarde mon sang qui coule. Je suis sonn\u00e9e mais n\u2019ai pas tr\u00e8s mal encore. Je me dirige tant bien que mal vers l\u2019immeuble, traverse le parking, p\u00e9n\u00e8tre dans le hall d\u2019entr\u00e9e et m\u2019arr\u00eate devant la cage de l\u2019ascenseur o\u00f9 figure sur l\u2019habituel panonceau d\u2019avertissement: l\u2019ascenseur est interdit aux enfants de moins de 7 ans non accompagn\u00e9s\u00a0; j\u2019ai le bras cass\u00e9 mais j\u2019ai six ans et demi et je suis une petite fille s\u00e9rieuse et ob\u00e9issante.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0 entre 10 000 et 20 000 \u00e9coliers et \u00e9tudiants noirs se rassemblent dans la matin\u00e9e pour protester contre l&rsquo;obligation qui leur est faite de suivre l&rsquo;enseignement en afrikaans, \u00ab la langue de l&rsquo;oppresseur \u00bb. L&rsquo;un des premiers manifestants \u00e0 \u00eatre abattu est Hector Pieterson. La photo, prise par Sam Nzima, sur laquelle il est port\u00e9 par un camarade de classe, Mbuyisa Makhubo, fit plus tard le tour du monde. C\u2019est le d\u00e9but du soul\u00e8vement de Soweto.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ma m\u00e8re est le personnage le plus flamboyant de ma famille. C\u2019est une femme solaire et impulsive. A tout moment, elle pouvait exploser de rire, faire les gros yeux ou me serrer tr\u00e8s fort dans ses bras et cette instabilit\u00e9 forme autour d\u2019elle un nuage mena\u00e7ant. Donc je me tiens \u00e0 carreau et je monte les 11 \u00e9tages avec mon bras qui goutte. Au m\u00eame moment, ma m\u00e8re, sans doute inqui\u00e8te de ne pas me voir revenir sort de l\u2019appartement et prend \u00e9videmment l\u2019ascenseur de sorte que je trouve porte close. Je sonne. Personne. J\u2019appelle. Personne. Je tambourine. Silence. Alors je redescends \u00e0 pied par l\u2019escalier.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0, sept membres d&rsquo;une gu\u00e9rilla pro-palestinienne d\u00e9tournent un avion de ligne d&rsquo;Air France transportant 258 passagers et 12 membres d&rsquo;\u00e9quipage, peu apr\u00e8s qu&rsquo;il ait quitt\u00e9 Ath\u00e8nes sur un vol allant de Tel-Aviv \u00e0 Paris. Les terroristes forcent le pilote \u00e0 d\u00e9tourner l&rsquo;avion vers l&rsquo;Afrique. Apr\u00e8s avoir essuy\u00e9 un refus d&rsquo;atterrir au Soudan, les Palestiniens mettent le cap sur l&rsquo;a\u00e9roport d&rsquo;Entebbe, en Ouganda. Une fois au sol, les terroristes menacent de faire exploser l&rsquo;avion si 53 prisonniers palestiniens ou pro-palestiniens incarc\u00e9r\u00e9s en Allemagne de l&rsquo;Ouest, au Kenya, en France et en Suisse, ne sont pas lib\u00e9r\u00e9s au 1er juillet.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Parvenue en bas, je finis par retrouver ma m\u00e8re tr\u00e8s agit\u00e9e qui me cherche, le visage en feu. Elle me demande\u00a0: \u00ab\u00a0o\u00f9 est ce que tu \u00e9tais\u00a0?\u00a0\u00bb Mortifi\u00e9e, je lui explique le square, la barri\u00e8re ferm\u00e9e, ma chute, l\u2019ascenseur et lui demande pardon. J\u2019ai tr\u00e8s mal. Voyant mon bras sanguinolent, elle s\u2019adoucit un peu et appelle le SAMU. L\u2019ambulance qui arrive tr\u00e8s vite. On me conduit \u00e0 l\u2019h\u00f4pital le bras pris dans un coussin d\u2019air pour me soulager. En chemin, l\u2019anesth\u00e9siste me demande ce que j\u2019ai mang\u00e9 comme go\u00fbter et il me dit que c\u2019est tr\u00e8s important\u00a0 de ne rien oublier pour que l\u2019anesth\u00e9sie se passe bien. Comme ma m\u00e8re est \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, je n\u2019ose pas dire que j\u2019ai mang\u00e9 deux bonbons car elle interdit absolument les bonbons. Au bloc, couch\u00e9e sur la table d&rsquo;op\u00e9ration, quand je sens le liquide anesth\u00e9sique inonder ma bouche, j\u2019ai peur un instant de ne jamais me r\u00e9veiller et je voudrais avouer\u00a0: \u00ab\u00a0j\u2019ai mang\u00e9 deux bonbons\u00a0\u00bb mais c\u2019est trop tard. Je sombre dans un sommeil lourd et inconscient. Le lendemain, je me r\u00e9veille le bras dans le pl\u00e2tre. Les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9 vont commencer et je vais les passer sans pouvoir me baigner. Je le vivrai sto\u00efquement comme une punition m\u00e9rit\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce jour-l\u00e0, un quotidien titre sur \u00abLe jour le plus chaud\u00bb avec des photos de Parisiens en bord de Seine ou au Trocad\u00e9ro, certains en maillots de bain et m\u00eame \u00ab seins nus \u00bb rel\u00e8ve le journal. Il a alors fait 33,4\u00b0C dans la capitale. Une vague de chaleur extr\u00eame s\u2019abat sur la France entre fin juin et mi-juillet. Elle est rest\u00e9e dans les m\u00e9moires de ceux qui l\u2019ont connue.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui quand je repense \u00e0 cette journ\u00e9e, il me semble que c\u2019est la premi\u00e8re fois que j\u2019ai senti, que je ne pouvais pas m\u2019en remettre aux adultes pour juger ce de ce qu\u2019il \u00e9tait bon de faire selon les circonstances. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 grond\u00e9e par ma m\u00e8re alors que j&rsquo;avais respect\u00e9 le r\u00e8glement de l\u2019ascenseur et rien ne s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 alors j\u2019avais omis de dire la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l&rsquo;anesth\u00e9siste. Premier brouillage moral et grande d\u00e9couverte : les adultes \u00e9taient faillibles et l&rsquo;id\u00e9e de developper une facult\u00e9 de discernement qui me soit propre venait timidement d\u2019\u00e9clore.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"538\" src=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-1024x538.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-170085\" srcset=\"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-1024x538.jpg 1024w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-420x221.jpg 420w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024-768x403.jpg 768w, https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/wp-content\/uploads\/2024\/08\/anthologie-ete-2024.jpg 1200w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce jour-l\u00e0, j\u2019avais six ans et demi . 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