{"id":170290,"date":"2024-08-19T21:56:27","date_gmt":"2024-08-19T19:56:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/?p=170290"},"modified":"2024-08-20T05:01:28","modified_gmt":"2024-08-20T03:01:28","slug":"anthologie-32-la-veille-du-tet","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.tierslivre.net\/ateliers\/anthologie-32-la-veille-du-tet\/","title":{"rendered":"#anthologie #32 | la veille du T\u00eat"},"content":{"rendered":"\n<p>Il boit un caf\u00e9 glac\u00e9, l\u00e0, sur le trottoir, devant le va et vient des motos qui passent. Il ne les voit m\u00eame pas. Ses yeux sont distraits, peut-\u00eatre encore dans le r\u00eave qui l\u2019a r\u00e9veill\u00e9 en sursaut ce matin. \u00c7a ne lui \u00e9tait pas arriv\u00e9 depuis longtemps de r\u00eaver. Probablement pour \u00e7a qu\u2019il semble absent. Son visage, \u00e9clair\u00e9 par la lumi\u00e8re du matin, r\u00e9v\u00e8le des traits juv\u00e9niles. Il n\u2019est peut-\u00eatre pas aussi jeune qu\u2019il ne le parait. Il remarque quelque chose qui le sort de sa torpeur. Sur la place passager de nombreuses motos, des fleurs : d\u2019abricotier, de p\u00eacher, des chrysanth\u00e8mes, des orchid\u00e9es, des jasmins, des fleurs de citronnier, de prunier, de pamplemousse&#8230; On couvre les plus fragiles d&rsquo;un voile transparent pour les prot\u00e9ger du vent. Il voit aussi passer des grands pots qui contiennent pommiers nains, mandariniers, citronniers, bonsa\u00efs, abricotiers, figuiers nains, cerisiers nains&#8230; petits arbres fix\u00e9s comme on peut sur la selle. Arbres et fleurs se d\u00e9placent ainsi lentement d&rsquo;un quartier \u00e0 l&rsquo;autre. Il y aussi des mobylettes sur lesquelles sont accroch\u00e9s une cinquantaine de ballons gonfl\u00e9s \u00e0 l\u2019helium. On dirait qu\u2019elles cherchent \u00e0 s\u2019envoler. Il allume une cigarette, regarde le ciel et semble les imaginer planer avec les nuages.<\/p>\n\n\n\n<p>Les plantes ont \u00e9t\u00e9 achet\u00e9es sur l\u2019immense terrain vague transform\u00e9 en march\u00e9 aux fleurs pour l\u2019occasion. Entre deux pots d\u2019arbres \u00e0 kumquats, on aper\u00e7oit une t\u00eate, celle d\u2019un fleuriste qui fait la sieste. Pas beaucoup de clients ce matin. Hier non plus. Certains ont l\u2019air plus anxieux. On se rappelle des invendus records de l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, on se rappelle de ceux qui attendaient qu\u2019on abandonne sur place notre marchandise. Les vautours venaient avec leur moto, leur voiture, parfois m\u00eame leur camion. Beaucoup d\u2019entre nous, de rage, avaient pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 tout \u00e9craser devant eux. Quitte \u00e0 tout perdre\u2026  Nos larmes avaient m\u00eame fait la une des journaux.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le march\u00e9, les a\u00f3 d\u00e0i d\u00e9filent, attir\u00e9s par les pancartes fluo des nouilles instantan\u00e9es, du dentifrice, de la lessive, omnipr\u00e9sentes comme les m\u00e9lodies des chansons ent\u00eatantes, pur m\u00e9pris du silence. La musique s&rsquo;impose donc, envahissant l&rsquo;air devenu irrespirable. Les gens se pressent autour d&rsquo;un \u00e9norme chat en carton, Dieu d&rsquo;une f\u00eate kitsch qui semble aussi joyeuse qu\u2019absurde. La chaleur est suffocante, le maquillage d\u00e9gouline, la sueur impr\u00e8gne les v\u00eatements. On se recoiffe, ajuste les robes, arbore des sourires fig\u00e9s. On prend la m\u00eame photo encore et encore, scrutant chaque d\u00e9tail. Un homme, seul, ajuste ses lunettes, se redresse, \u00e0 la recherche du meilleur angle pour son selfie. Il est absorb\u00e9, loin de l\u2019ennui. Les corps s\u2019immobilisent, les mains font des c\u0153urs, mais une fois la pose captur\u00e9e, l\u2019angoisse revient : un pli sur la chemise, un chien qui a g\u00e2ch\u00e9 le cadre, une silhouette qui semble bien trop petite, un ventre qu\u2019on aurait d\u00fb rentrer\u2026 L\u2019ambiance est festive, certes mais un vide palpable s\u2019installe. Les images envahissent les fils d\u2019actualit\u00e9, tous en qu\u00eate de likes, de commentaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne porte pas le a\u00f3 d\u00e0i. Elle ne s\u2019est m\u00eame pas habill\u00e9e pour l\u2019occasion. Elle pleure. En deuil, peut-\u00eatre, ou juste \u00e0 cause de cet encens qui fume, qui emplit tout. On se pousse, on se bouscule pour prier, demander la fortune, supplier le sort pour un peu de r\u00e9pit. On n\u00e9gocie avec le destin, comme on marchande. La grande bourgeoisie aussi est l\u00e0, g\u00e9n\u00e9reuse, donnant \u00e0 la pagode des gros billets, remplissant les autels. C\u2019est un investissement, un retour assur\u00e9 dans les mois \u00e0 venir. Offrir, c\u2019est bon pour les affaires. On prie moins par foi que par superstition, une sorte de ritualisation du hasard.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019a\u00e9roport, on ne peut plus passer. La rue qui y m\u00e8ne est bloqu\u00e9e sur des kilom\u00e8tres. On va rater le vol vers la famille. D\u00e9j\u00e0 que l\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, on a pas pu venir, vul le prix des vols en cette p\u00e9riode, plus personne peut revenir chez soi. Si on le rate cette fois-ci, \u00e7a voudra dire que notre ann\u00e9e sera pourrie ! On pense \u00e0 eux qui ont d\u00e9j\u00e0 tout pr\u00e9par\u00e9, qui se faisaient une joie de revoir les enfants. Et nous on est l\u00e0, dans ce taxi qui lui aussi n\u2019en peut plus d\u2019attendre, qui n\u2019arr\u00eate pas de jurer ! Et puis une fois l\u00e0-bas, ce sera tout aussi chaotique pour enregistrer les bagages, atteindre la porte d\u2019embarquement. Celui-l\u00e0 cherche \u00e0 faire passer sa valise cabine trois fois trop lourde. Il fait toute une sc\u00e8ne ! On a beau lui dire qu\u2019il y a un poids maximum autoris\u00e9, il ne veut rien entendre. Il est d\u00e9j\u00e0 en retard, pas le temps de revenir pour l\u2019enregistrer en soute, il l\u2019a train\u00e9e jusqu\u2019ici sa valise, pleine de nouilles instantan\u00e9es, de biscuits Choc Pie, de produits laitiers. ses v\u00eatements d\u2019hiver, quelques jouets pour les neveux, des m\u00e9dicaments pour son oncle malade, du th\u00e9 vert en sachet des caf\u00e9s, instantan\u00e9s eux aussi, y\u2019a m\u00eame une bouteille de gnole, faite maison, avec laquelle on pourrait probablement faire d\u00e9coller l\u2019avion, il essaie de la faire passer aussi\u2026 il en a tant parl\u00e9 \u00e0 son cousin de sa gnole, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour lui faire gouter, m\u00eame au prix de faire rater le vol de tout le monde, qui commence s\u00e9rieusement \u00e0 s\u2019impatienter, tout le monde est \u00e0 cran.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il boit un caf\u00e9 glac\u00e9, l\u00e0, sur le trottoir, devant le va et vient des motos qui passent. 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